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Un château se meurt sur la Côte-de-Beaupré

Une demande de classement patrimonial pour le bâtiment est à l'étude au ministère de la Culture.

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Chateau Richard patrimoine

Photo : Radio-Canada / David Remillard

Trônant sur la Côte-de-Beaupré depuis 1907, le Château Richard a perdu ses lettres de noblesse. Inhabité, ses apparats se ternissent et sa structure se tord au gré des éléments. Inquiet de cette lente agonie, un urbaniste vivant à plus de 500 kilomètres de L'Ange-Gardien a déposé une demande de classement au ministère de la Culture, le mois dernier.

Immanquable lorsqu'on circule sur l'avenue Royale, le Château Richard détonne parmi les maisons du régime seigneurial parsemant le paysage de la Côte-de-Beaupré, près de Québec. Imposant, voire lugubre à la pénombre, de mauvaises langues vont jusqu'à dire qu'il est hanté.

Dessinée par l'architecte lévisien Eugène-Michel Talbot, à qui l'on doit notamment l'église Saint-Roch, à Québec, l'opulente maison de style victorien a été érigée pour Louis Richard et Zoé Turgeon, un couple d'industriels ayant fait fortune dans la production de cuir artificiel.

Le Château Richard à l'hiver 2021

Les boiseries et l'extérieur du Château Richard se détériorent à vue d'œil.

Photo : Radio-Canada / David Remillard

Vendu dans les années 20, le château a vu quelques propriétaires se succéder au cours du 20e siècle, dont un marchand et un abbé. Sa salle de réception a été le théâtre de mariages et de divers événements publics au fil du temps. Le Château Richard a ainsi connu un certain âge d'or de 1930 à 1960.

Son dernier habitant permanent, Arsène Bureau, n'utilisait plus que deux pièces vers la fin de son règne. Menant une vie austère dans un château qui criait le contraire, il passait pas mal de son temps au grenier, où il réparait des téléviseurs.

Une page du journal Le Soleil du 15 octobre 1984Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le Château Richard, pratiquement vide, était habité par Arsène Bureau en 1984.

Photo :  Bibliothèque et archives nationales du Québec

Selon un article paru en octobre 1984 dans le journal Le Soleil quelque temps avant que M. Bureau ne se départisse du château, l'enveloppe extérieure de la bâtisse était dans un état encore impeccable.

Mis à part quelques planchers délavés et du plâtre à refaire, l'homme au château vide estimait à 3000 $ les travaux à réaliser à l'intérieur de la propriété.

Arsène Bureau en était le propriétaire depuis 1948.

Le Château Richard à l'hiver 2021

Les boiseries du Château Richard ont perdu de leur lustre et sa structure se tord.

Photo : Radio-Canada / David Remillard

Inhabité

Le Château Richard est passé aux mains de la famille Mathieu au milieu des années 80.

Selon des informations obtenues au registre foncier, Micheline Mathieu-Letarte et son frère Jacques Mathieu se sont échangé les droits officiels sur la propriété. Ils n'y ont cependant jamais habité. Mme Mathieu est aujourd'hui l'unique propriétaire.

Cette enseignante à la retraite habite une autre maison située tout près du château et surveille scrupuleusement les lieux, n'hésitant pas à aborder les flâneurs qui s'intéressent un peu trop à l'impressionnante construction.

Le Château Richard à l'hiver 2021

Le Château Richard est surveillé étroitement par sa propriétaire, qui habite tout près.

Photo : Radio-Canada / David Remillard

Le domaine, en partie clôturé, est également protégé contre les intrusions par un système d'alarme, ce qui en limite la fréquentation par des explorateurs non désirés. Suffit d'ailleurs d'une courte recherche en ligne pour constater que des amateurs de bâtiments abandonnés ont déjà tenté d'y pénétrer.

Détérioration

Malgré cette surveillance rigoureuse, le bâtiment a considérablement dépéri sous la gouverne des Mathieu et l'immeuble, situé en zone agricole, n'a jamais été requalifié. Selon nos informations, aucun projet n'y a même été envisagé depuis plus d'une dizaine d'années.

Quand elles n'ont pas complètement disparu, les boiseries à la peinture défraîchie sont tordues, pourries, fendues ou cassées. Certaines fenêtres sont condamnées et le revêtement de pierre montre des signes de fatigue. La toiture de métal, culminant dans les hauteurs de la grande tourelle, est assaillie par la rouille à différents endroits.

Le Château Richard à l'hiver 2021

La toiture verte du Château Richard rouille par endroits.

Photo : Radio-Canada / David Remillard

Difficile d'en connaître l'état exact à l'intérieur, bien que sa propriétaire assure que c'est encore très beau. Rares sont ceux ayant eu la chance de visiter le Château Richard ces dernières années.

Lors de la dernière évaluation municipale, le bâtiment a déprécié de 8000 $ par rapport au rôle précédent, atteignant une valeur de  322 100 $. La valeur totale du domaine, avec le terrain ayant vue sur le fleuve Saint-Laurent, a malgré tout augmenté de près de 30 000 $ pour atteindre 444 500 $ au cours de la même évaluation foncière.

Selon des sources bien au fait du dossier, les permis de rénovation délivrés par la Municipalité ces dernières années n'ont pas abouti à des travaux majeurs, du moins à l'extérieur. Les comptes de taxes ont par ailleurs toujours été payés.

L'extérieur d'un bâtiment seigneurial aux allures de château

La valeur du Château Richard a baissé de 8000 $ dans la plus récente évaluation municipale.

Photo : Radio-Canada / David Remillard

Demande de classement

Amoureux du patrimoine bâti et urbaniste, Guillaume St-Jean, de Gatineau, a visité la Côte-de-Beaupré en 2019. Comme de nombreux curieux, il a longuement observé le bâtiment et s'est informé à son sujet.

Inquiet de son sort et ayant découvert qu'il était laissé à lui-même depuis plus de 30 ans, il a décidé d'agir. Le 22 décembre dernier, il a déposé une proposition de classement au ministère de la Culture et des Communications, espérant une intervention de l'État.

S'il déplore l'inaction des propriétaires du Château Richard, M. St-Jean juge aussi durement la Municipalité de L'Ange-Gardien. À son avis, elle a tous les leviers nécessaires pour sauver les meubles dans la Loi sur l'urbanisme et l'aménagement.

Ce qu'il faudrait, c'est que la Municipalité décide de demander une injonction à la Cour supérieure pour forcer les travaux de rénovation, dit-il en entrevue. Soit ils ne veulent pas le faire soit ils ne savent pas le faire.

Les possibilités sont multiples. Il faut juste arrêter de ne rien faire, parce qu'un jour il va être trop tard.

Guillaume St-Jean, urbaniste

Le ministère de la Culture confirme la réception de la proposition de classement de M. St-Jean et ajoute qu'elle est toujours en traitement. Une porte-parole a précisé qu'il s'agissait de la première demande à ce jour à avoir été formulée pour le Château Richard.

Relation tendue

À l'image du bâtiment, la relation entre la propriétaire du château et la Municipalité de L'Ange-Gardien ne semble pas très solide.

Et c'est d'ailleurs l'une des raisons, selon le maire Pierre Lefrançois, qui a mené à la dégradation de la propriété. Aux commandes de la municipalité depuis près de 20 ans, M. Lefrançois assure que diverses tentatives ont été effectuées pour convaincre les Mathieu de rénover.

Pierre Lefrançois

Pierre Lefrançois est préfet de la MRC et maire de L’Ange-Gardien.

Photo : MRC de La Côte-de-Beaupré

On a tenté à quelques reprises d'être en contact avec eux et d'être conciliants pour les aider à faire des rénovations, soutient-il. Il rappelle que le bâtiment a été ajouté à l'inventaire du patrimoine bâti de la MRC de la Côte-de-Beaupré, dont il est le préfet, et que des subventions sont disponibles.

On a besoin de la volonté du propriétaire pour faire les rénovations.

Pierre Lefrançois, maire de L'Ange-Gardien

Sur le plan légal, M. Lefrançois affirme qu'il n'a pas tous les outils en mains. On a la volonté, mais on est quand même limités dans les procédures et dans les moyens financiers aussi, se défend-il au sujet d'une éventuelle bataille juridique.

Cela dit, L'Ange-Gardien met davantage de pression depuis 2015. Radio-Canada a constaté que près d'une dizaine de constats d'infraction ont été remis à Micheline Mathieu-Letarte pour avoir dérogé à la réglementation municipale sur les revêtements extérieurs, dont les plus récents datent de 2020.

Les constats de quelques centaines de dollars chacun ont pour la plupart été payés.

En appui

Quant à la demande de classement de Guillaume St-Jean, Pierre Lefrançois dit s'en réjouir, ayant lui-même fait des démarches il y a plus de quatre ans auprès du ministère de la Culture. À l'époque, dit-il, un classement n'était pas envisageable et les efforts entrepris ont été abandonnés.

Il endosse aujourd'hui la démarche entamée par l'urbaniste gatinois. Je suis content. Si on a des gens qui reprennent la démarche et vont au Ministère, on va les appuyer, affirme-t-il. Je vais suivre avec intérêt la demande qui a été faite, c'est sûr. Nous, on est toujours ouverts à collaborer et à essayer de régler la situation.

Invitée par Radio-Canada à commenter la demande de classement de son château, Micheline Mathieu-Letarte a préféré ne pas se prononcer. Cette dernière n'a cependant jamais caché ses dissensions avec l'administration municipale.

Avec la collaboration de Marie-Pier Bouchard

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