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Les Syriens à bout de souffle après 10 ans de guerre

Pris en otages dans une guerre entre puissances, les Syriens se sentent abandonnés par la communauté internationale.

Un enfant marche seul dans une zone de guerre et porte un sac en bandoulière.

Les enfants font partie des victimes de cette guerre qui n'en finit plus.

Photo : AFP / Delil Souleiman

Il y a 10 ans, en mars 2011, commençaient les premières manifestations contre le régime de Bachar Al-Assad, dans la foulée du printemps arabe. En réaction à la répression, l’opposition s’est militarisée et, rapidement, la révolution s’est transformée en une guerre civile qui n’a pas fini d’ensanglanter le pays. Dix ans plus tard, où en est la Syrie?

Otage des puissances étrangères

L’intervention russe de 2015 a fondamentalement changé le cours de la guerre et lui a donné le visage qu'elle a aujourd'hui. Cet appui militaire d’envergure a permis au régime affaibli de reprendre du poil de la bête.

Aujourd'hui, par rapport aux années 2013-2014, où il ne contrôlait plus grand-chose, le régime a récupéré, grâce aux Russes et aux Iraniens, une bonne partie du territoire, note Agnès Levallois, maîtresse de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, à Paris.

Après avoir reconquis plusieurs régions, le gouvernement de Bachar Al-Assad domine environ 70 % de la Syrie, mis à part le nord-ouest, autour d’Idlib, où sont retranchés quelque 100 000 combattants de divers groupes islamistes et environ 3 millions de civils, et le nord-est, où se trouvent les Forces démocratiques syriennes (FDS) et les Kurdes, qui luttent contre des djihadistes du groupe armé État islamique.

Même si le régime a réussi, avec de l’aide extérieure, à affaiblir ses opposants, on ne peut cependant pas vraiment parler d’une victoire, croit Gilbert Achcar, professeur en études du développement et relations internationales à l’École des études orientales et africaines de l’Université de Londres.

C'est une victoire à la Pyrrhus. D'une part, le pays a été détruit et ensanglanté. Il faudra plusieurs décennies pour qu’il puisse ne serait-ce que récupérer son niveau d'avant-guerre. D'autre part, le pouvoir est complètement dépendant aujourd'hui de l'Iran et de la Russie. Les décisions se prennent à Téhéran et à Moscou. Elles ne se prennent pas à Damas. C'est une victoire qui n'en est pas vraiment une.

Le régime contrôle nominalement la plus grande partie du territoire, mais ce n'est pas vraiment lui qui fait la loi. Il est devenu l'otage de ceux qui l'ont sauvé.

Gilbert Achcar, professeur à l’École des études orientales et africaines de l’Université de Londres

C’est que Bachar Al-Assad n’a pas les moyens, seul, de contrôler l’ensemble du territoire avec ses propres forces. Son armée est affaiblie après 10 ans de guerre, elle a absolument besoin de l'appui des Iraniens, des Russes et des milices chiites, que ce soit le Hezbollah ou des milices irakiennes qui viennent lui donner un coup de main, souligne Mme Levallois.

Des soldats dans la rue.

Les soldats russes sont bien présents en Syrie.

Photo : Reuters / Omar Sanadiki

Le pays demeure donc occupé, du moins en partie, par des puissances internationales et régionales, qui profitent du chaos pour se positionner.

Qui sont ces étrangers présents en sol syrien?

Les Russes, d’abord, qui appuient les Syriens par l’entremise de conseillers militaires et de troupes au sol, mais aussi avec des avions (qui ont permis de mener des frappes meurtrières), des hélicoptères et des véhicules blindés, en plus de navires de guerre qui croisent au large des côtes syriennes.

Moscou et Damas sont des alliés de longue date, explique M. Achcar. À la suite d’un traité stratégique entre la Syrie et l'Union soviétique, conclu en 1980, la Russie dispose d’une base navale à Tartous, sur la côte syrienne, la seule qu'elle ait dans la Méditerranée, ajoute-t-il. La Russie dispose également de la base aérienne de Hmeimim, près de Lattaquié.

C’est pourquoi, voyant les difficultés du régime face aux rebelles et les atermoiements du côté américain, le président russe, Vladimir Poutine, a décidé de tenter sa chance. Il y est allé prudemment au début; il a sondé le terrain, précise M. Achcar. Il avait déjà vu, avec l'intervention iranienne à partir de 2013, puis le flop sur le chimique d’Obama, qu'il n'y avait pas grand-chose à craindre du côté américain, que les États-Unis n'allaient pas fournir à l'opposition syrienne de quoi descendre les avions russes.

Puisque leur initiative n’avait provoqué que peu de réactions, les Russes se sont engagés encore plus sur le terrain, faisant intervenir davantage de troupes et de moyens. Ils auraient actuellement des centaines de soldats dans le nord-est de la Syrie.

Il y a ensuite l’Iran, présent de longue date en Syrie, lui aussi. Téhéran a financé Damas et l’a appuyé avec de l’armement, du partage d'information, de l'entraînement et de l’aide sur le terrain dès le début du soulèvement.

L’objectif de l’Iran : s’affirmer comme puissance régionale et se positionner face à ses rivaux régionaux, l’Arabie saoudite et Israël.

Son appui n’a cependant pas donné les effets escomptés, puisque le régime n’a pas réussi à battre les insurgés, malgré l’envoi de volontaires chiites de plusieurs pays de la région, souligne M. Achcar.

Le président iranien, Hassan Rouhani, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, et le président russe, Vladimir Poutine, se serrent la main.

Le présidents de l'Iran, Hassan Rouhani, de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan, et de la Russie, Vladimir Poutine, se sont rencontrés à Ankara, en Turquie, le 16 septembre 2019, pour discuter de la situation en Syrie.

Photo : AFP/Getty Images / ADEM ALTAN

La Turquie voisine, pour sa part, s’est clairement placée du côté des opposants au président syrien, qu’elle arme et appuie. Les Turcs ont ainsi accueilli les organes de l'opposition syrienne ainsi que des camps d'entraînement pour l'Armée syrienne libre.

De plus, depuis 2017, des soldats turcs mènent des incursions militaires au sud de leur frontière, en territoire syrien, pour combattre le groupe armé État islamique (EI) et la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG).

Ankara souhaite établir un tampon entre son territoire et les zones kurdes du nord de la Syrie. Elle considère que les YPG sont une organisation terroriste en raison de leurs liens avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et veut s’assurer de limiter le plus possible leurs gains territoriaux. Elle voudrait également relocaliser dans ce territoire des centaines de milliers de réfugiés syriens qui se trouvent en Turquie.

Les Turcs ne semblent pas vouloir partir, soutient Miloud Chennoufi, professeur au Collège des Forces canadiennes à Toronto, qui pense qu’ils pourraient vouloir s’installer de façon permanente dans la région ou tenter de négocier leur départ en échange de certaines concessions.

Des soldats américains observent le front en Syrie.

Des soldats américains observent le front en Syrie.

Photo : Reuters / US ARMY

Les Américains, quant à eux, ont armé et entraîné les rebelles au début de l’insurrection. En outre, ils se sont fortement engagés dans la lutte contre l’EI, prenant la tête de la coalition anti-Daech. Cependant, depuis que le califat a été presque complètement vaincu, ils ont amorcé un retrait de la région.

Il resterait actuellement quelque 500 soldats qui assurent la protection des puits de pétrole dans le nord et visent à contrecarrer la présence iranienne.

Israël, enfin, est un autre joueur régional qui intervient en Syrie, où il mène régulièrement des frappes contre des positions militaires du régime, du Hezbollah ou des forces iraniennes.

Un pays et ses espoirs en ruine

Après 10 ans de guerre et de bombardements indiscriminés, la Syrie est un champ de ruines.

Un enfant regarde des bâtiments détruits.

Un enfant syrien regarde l'ampleur de la destruction causée par les bombardements du régime syrien contre la localité de Douma, dans la Ghouta, non loin de Damas.

Photo : Getty Images / Hamza al-Ajweh

La moitié des infrastructures publiques ont été détruites, estime Bahia Zrikem, de l’organisation humanitaire Norwegian Refugee Council. Quelque 13,5 millions de personnes, soit près de 80 % de la population syrienne, ont besoin d'une aide humanitaire de base, c'est-à-dire de nourriture, d'un toit ou d’eau potable. L’aide n’est cependant pas facile à acheminer dans ce pays divisé entre factions rivales.

Les hôpitaux et les écoles ont particulièrement souffert des bombardements, et Mme Zrikem s’inquiète pour les enfants, dont certains n’ont jamais connu les bancs d’école.

Il faudrait pouvoir procéder à des réparations de base pour permettre aux enfants de retrouver un semblant de normalité. Autrement, il y aura une génération d’enfants nés pendant la guerre qui n’auront jamais connu une vraie salle de classe, s'inquiète-t-elle.

Si le conflit est moins actif dans certaines régions, la vie quotidienne y demeure très difficile. Et les mesures de confinement liées à la COVID-19 ont ajouté une couche de complexité à une situation déjà désastreuse, remarque Mme Zrikem.

La majorité des Syriens travaillent de façon informelle et survivent avec ce qu’ils gagnent au jour le jour, raconte-t-elle. Le confinement imposé pour lutter contre la pandémie a considérablement réduit les minces occasions de subsistance qu’ils pouvaient avoir.

Un homme pousse son vélo tandis qu'un autre marche devant un portrait de Bachar Al-Assad.

Les sanctions américaines contre la Syrie contribuent à rendre la vie quotidienne encore plus difficile.

Photo : Getty Images / LOUAI BESHARA

La guerre en Syrie a fait plus de 380 000 morts, 6,1 millions de déplacés internes et 6,6 millions de réfugiés à l’extérieur du pays.

Le drame de ce conflit, c'est qu'on a complètement oublié les Syriens, ajoute Agnès Levallois. On n'en parle plus.

On parle du grand jeu géopolitique régional et international entre les forces iraniennes, turques, russes et occidentales, toutes essayant de maintenir leurs intérêts au détriment de la population qui vit dans des conditions de plus en plus difficiles, affirme-t-elle.

La grande perdante, c'est la population syrienne.

Agnès Levallois, maîtresse de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, à Paris

Une population de plus en plus lasse de la guerre, pense Hozan Ibrahim. Ce Syrien d’origine, qui habite maintenant en Allemagne, coordonne diverses initiatives pour venir en aide à la société civile syrienne. Il y a une sensation générale de fatigue, remarque-t-il. Avec la COVID-19 et la crise économique, j’ai l’impression que plusieurs ont perdu espoir.

Quelle issue à ce conflit?

Deux rangées de soldats avec des masques. À l'arrière-plan, un drapeau syrien et un bâtiment à moitié démoli.

La Syrie est aujourd'hui un pays complètement fragmenté.

Photo : AFP / Getty Images / Abdulwajed Haj Esteifi

Si l’opposition armée a été presque complètement vaincue, la situation politique est loin d’être réglée, pense Miloud Chennoufi, professeur au Collège des Forces canadiennes à Toronto.

Vous avez une présence militaire étrangère assez importante sur le sol syrien et beaucoup de Syriens qui vivent encore dans les camps de réfugiés en Turquie, au Liban, en Jordanie, sans compter ceux qui ont réussi à obtenir le statut de réfugiés en Europe ou au Canada, en plus de tous les déplacés à l’intérieur de la Syrie, note-t-il. Tant que ces questions ne seront pas réglées, on ne pourra pas dire que le conflit est résolu.

Le gouvernement du président Bachar Al-Assad a peut-être gagné la guerre, mais il n'a pas encore gagné la paix.

Miloud Chennoufi, professeur au Collège des Forces canadiennes à Toronto

Aussi longtemps que le pays restera divisé, le conflit va se poursuivre, pense également Bahia Zrikem. La Syrie est utilisée comme monnaie d'échange dans les discussions géopolitiques internationales, ce qui n'est pas juste pour le peuple syrien, croit-elle.

Les présidents syrien, Bachar Al-Assad, et russe, Vladimir Poutine.

Les présidents syrien, Bachar Al-Assad, et russe, Vladimir Poutine

Photo : Reuters / Sputnik

Le sort du pays est désormais entre les mains des Russes, croit pour sa part Agnès Levallois. C'est la concrétisation du rapport de force sur le terrain, affirme-t-elle. Les Russes sont intéressés à montrer qu’ils sont capables de négocier la paix. Au-delà de leur succès militaire, trouver une solution leur permettrait de démontrer leur capacité à être à nouveau une puissance internationale, avec une capacité à obtenir des résultats politiques.

Même si le régime ne veut faire aucune concession à ses opposants, il pourrait y être éventuellement contraint par Moscou, pense-t-elle.

C’est ce que croit également Gilbert Achcar. Dans ce marchandage, Poutine voudrait offrir le contrôle de la Syrie, la sortie de l'Iran du pays et le retour des réfugiés en échange d'une levée des sanctions [contre la Syrie] et d’une reconnaissance de l'annexion de la Crimée par la Russie. Les Syriens ne sont pas sortis de l'auberge.

D’autant plus que la communauté internationale ne s’intéresse plus à leur sort, déplore Mme Levallois. Le fait que le règlement de la situation en Syrie soit entre les mains des Russes, des Turcs et des Iraniens fait en sorte que les Européens et les Américains se sont retrouvés marginalisés et ont laissé tomber ce dossier, croit-elle. Pour les Américains, la question prioritaire, dans la région, c’est plutôt le dossier iranien.

Retour sur le printemps arabe, une série en cinq épisodes

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Épisode un : Tahrir, la place des espoirs trahis

Épisode deux : Tunisie, une révolution inachevée

Épisode trois : Tunisie, une liberté d'expression sur papier

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