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Envoyée spéciale

Assaut au Capitole : « On a été conquis lors de la guerre de Sécession »

Rosanne Boyland, décédée lors de l’assaut sur le Capitole le 6 janvier, serait « fière d'être morte à Washington », dit l’homme qui lui a vendu des drapeaux confédérés, dans leur petite ville de Georgie.

Dent Myers dans son commerce, le Wildman’s Civil War Surplus, à Kennesaw, en Georgie.

Dent Myers, 90 ans, affirme qu'il a conseillé Rosanne Boyland. On le voit ici dans son commerce, le Wildman's Civil War Surplus.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Dans l’échoppe de Dent Myers, de la rue principale de Kennesaw, ça sent la poussière et la nostalgie. À 90 ans, le brocanteur a lui-même l’allure d’un fantôme. Il se déplace très lentement, chaussé de pantoufles en mouton. Ses mains sont couvertes de bagues et, à la ceinture, il porte deux pistolets bien visibles. « Je ne les enlève que pour dormir et prendre un bain », dit-il en riant.

Sur les murs, des généraux de l’armée sudiste observent depuis leurs cadres les gens qui ne cessent d’entrer et sortir dans cet univers consacré à la gloire de l’armée confédérée. Le repaire de Dent Myers a beau sentir le renfermé, le magasin est occupé.

C’est un refuge ici, me dit Tim Cleveland, la jeune quarantaine. C’est un endroit où on a encore le droit d’être fiers de nos ancêtres confédérés et de ce qu’ils ont fait pour défendre leurs droits, dit-il en soupirant. Il n’y en a plus, des refuges comme celui-là.

Le policier Scott Luther montre une feuille sur laquelle est inscrit le règlement.

Le policier Scott Luther montre le règlement municipal qui oblige les propriétaires de Kennesaw, en Georgie, à posséder une arme dans leur résidence.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Kennesaw est une petite ville pimpante aux maisons colorées, située en banlieue d’Atlanta. Trente mille personnes, un petit musée, un collège, des églises et un kiosque de crème glacée.

Bref, un endroit tranquille connu surtout pour avoir adopté au début des années 80 un règlement obligeant tous les propriétaires de maison à posséder une arme à feu. Dans son magasin, Dent Myers vend d’ailleurs des t-shirts à l’effigie de la ville avec des fusils dessus.

Il y a moins de deux semaines, Rosanne Boyland, 34 ans, est allée faire des courses dans la boutique de Myers. Elle a acheté des drapeaux de Trump, des drapeaux confédérés et des autocollants, se souvient le vieil homme qui vend, dans son Wildman’s Civil War Surplus, une panoplie d’objets liés à la guerre de Sécession américaine : des livres, des costumes, des baïonnettes, mais aussi des macarons de Donald Trump, divers insignes nazis ou des insignes du Ku Klux Klan (KKK).

Un drapeau américain en berne sur un édifice de Kennesaw en Georgie

Sur ordre de Donald Trump, les drapeaux d'édifices publics sont en berne aux États-Unis à la suite de la mort d'un policier dans l'assaut contre le Capitole.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Elle venait souvent. Parfois, simplement pour parler. Elle avait des problèmes. Je l’écoutais. Mais je suis discret, je ne vous dirai pas de quoi il s’agissait. La dernière fois qu’elle est venue me voir, elle s’en allait à Washington manifester contre l’élection volée, raconte Myers, lui aussi convaincu par la rhétorique du camp trumpiste.

Rosanne Boyland n’est jamais revenue voir Dent Myers. En fait, elle n’est jamais rentrée à Kennesaw. Elle est morte lors de l’émeute du 6 janvier au Capitole. On ne sait pas encore exactement les détails entourant sa mort, mais Myers est serein. Elle serait fière d’être morte là-bas, à Washington, pour défendre ses principes, dit-il. J’espère que là où elle se trouve, elle est heureuse.

Dans la boutique de Kennesaw, les déchirements que vivent les États-Unis sont perçus comme une sorte de fatalité.

Nous avons été annexés par les gens du Nord, nous avons été conquis lors de la guerre de Sécession. On n’a jamais eu rien à faire ensemble. Ce qui se passe en ce moment est une manifestation de cette incompatibilité, croit fermement Myers.

Une pile d'autocollants. Sur le premier est inscrit : « Je suis un fier descendant d'un soldat confédéré ».

Dent Myers vend des autocollants prônant notamment la fierté des « descendants de soldats confédérés » dans son commerce de Kennesaw, en Georgie.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Charlie, un jeune client venu acheter un pistolet antique, croit que la solution aux problèmes politiques serait une séparation à l’amiable. Les États-Unis n’ont jamais été unis. Nous devrions le reconnaître et former de plus petits États avant que ça ne dégénère comme dans les Balkans.

Au moment de partir, le propriétaire du lieu me montre un exemplaire d’une vieille copie du Capital de Karl Marx et, ironique, me dit qu’il se prépare au régime de Joe Biden.

J’ai repensé à Rosanne Boyland et à son fil Facebook sur lequel elle faisait ce type de blague, il y avait, par exemple, un dessin de Joe Biden caricaturé en Joseph Staline.

Aux dernières élections sénatoriales, le comté de Cobb, dans lequel se situe Kennesaw, a porté au pouvoir deux démocrates. Jon Ossoff, un jeune juif, et Raphael Warnock, un pasteur noir, ont remporté l’élection avec 56 % des voix contre les candidats républicains. La population change, les idées aussi.

Pas très loin de l’échoppe de Dent Myers qui existe depuis 50 ans, Danielle Both, 24 ans, tient le Simmer Time café. Elle se désole de ce voisin symbole d’une culture politique qui la dérange. J’ai honte, dit-elle. Mais je me console en me disant qu’il est très vieux, qu’il va disparaître bientôt, qu’il appartient presque déjà au passé.

Pourtant, les idées qui circulent dans ce local anachronique sont celles qui ont animé des milliers d’émeutiers, la semaine dernière, à Washington.

Danielle Both, debout devant la porte de son café à Kennesaw.

Danielle Both est propriétaire d'un café à Kennesaw, en Georgie.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Danielle ne connaissait pas Rosanne Boyland et se demande pourquoi une jeune femme de sa petite ville tranquille, pimpante et jolie est allée manifester, puis mourir au Capitole.

Nous sommes des gens gentils ici, pacifiques, chaleureux et accueillants. Pourtant, Danielle raconte que la politique est devenue, dans le coin, un sujet tabou.

On n’ose pas en parler. On ne sait jamais ce que pensent réellement les gens, c’est très tendu. Les gens ont peur. Que va-t-il se passer maintenant?

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