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Plus de suicides en prison au Québec qu'ailleurs : des détenus abandonnés par le système?

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Cellules de prison fermées.

Entre 2010 et 2019, pas moins de 69 suicides ont été enregistrés en milieu carcéral au Québec.

Photo : iStock

Le suicide en prison? Un tabou. On en parle peu, voire pas du tout. Pourtant, le Québec est l’endroit au pays où les personnes incarcérées s’enlèvent le plus souvent la vie. Une enquête de Radio-Canada révèle les failles d’un système qui échoue à protéger des citoyens censés se réhabiliter, et non pas mourir derrière les barreaux.

Martin Houde n’avait que 36 ans lorsqu’il s’est suicidé dans sa cellule de l’Établissement de détention de Québec. C’était en juillet 2015. Il purgeait une courte peine de 45 jours pour non-respect des conditions.

Il ne s’est pas rendu au bout. En fait, il a commis l’irréparable après seulement 10 jours. Une triste fin, encore difficile à accepter pour sa mère. Mon fils, peut-être qu’il serait encore là aujourd’hui, croit Suzie Asselin.

Certes, Martin avait vécu de grosses épreuves au cours de sa vie. Son père s’est enlevé la vie alors qu’il n’avait que 4 ans. Au début de l’adolescence, il a été agressé sexuellement. Puis, à 15 ans, ses problèmes de drogue ont commencé.

Un cadre avec la photo d'un homme

Martin Houde avait 36 ans quand il s'est enlevé la vie à l'Établissement de détention de Québec

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

Il me disait toujours qu'il voulait faire une vie normale, qu'il voulait avoir des enfants, mais il était comme incapable. Il ne pouvait pas être longtemps sans en prendre.

Suzie Asselin, mère de Martin

Mais au-delà de ses problèmes personnels, le rapport de coroner au sujet de son suicide révèle plusieurs éléments préoccupants. Les signes que son fils n’allait pas bien étaient évidents, selon Suzie.

Je ne sais pas s'ils les prennent pour des numéros. Il y a un gros manque. Quand quelqu'un arrive dans cet état-là, ça ne devrait pas être comme ça. Ils ne devraient pas le laisser aller.

Une femme affiche un regard triste

Suzie Asselin est la mère de Martin Houde, qui s'est enlevé la vie en prison en 2015

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

Statistiques troublantes

L’histoire de Martin n’est pas unique. D’après diverses études, les personnes incarcérées sont jusqu’à 7 fois plus susceptibles de s’enlever la vie que la population générale.

Le problème est criant au Québec. Le ministère de la Sécurité publique le reconnaissait, en 2009, dans un rapport visant à améliorer la prévention du suicide dans ses établissements.

Pour cette enquête, Radio-Canada a analysé tous les rapports de coroner au sujet de suicides survenus en prison au Québec, entre 2010 et 2019. Au total, on en compte 69.

À titre de comparaison, l’Ontario n’en recense que 64 au cours de la même période. Les prisons ontariennes accueillent pourtant environ 50 % plus de détenus que celles situées en sol québécois.

Premier constat : plus de 75 % des suicides répertoriés au Québec ont eu lieu dans un établissement de détention provincial, géré par le ministère de la Sécurité publique, où les peines sont de moins de deux ans.

La façade de l'Établissement de détention de Québec

L'Établissement de détention de Québec, la où Martin s'est enlevé la vie en 2015

Photo : Radio-Canada / Hans Campbell

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ceux qui passent à l’acte ne sont donc pas forcément les criminels les plus endurcis ou ceux qui ont commis les gestes les plus odieux.

C’était le cas du fils de Suzie Asselin. Martin, ce n'était pas un bandit. Ce n'était pas un tueur. C'était un petit gars qui n'avait aucune malice, aucune violence, dit-elle.

Dans plusieurs rapports de coroner consultés par Radio-Canada, les personnes qui se sont enlevé la vie n’avaient pas encore subi leur procès.

Jean-Claude Bernheim, qui étudie le phénomène du suicide en prison depuis plus de 40 ans, rappelle que l’adaptation à un environnement aussi répressif que la prison est très difficile.

Beaucoup de ces gens-là sont incarcérés pour la première fois. Le choc [...] se produit au moment de l'incarcération dans une prison provinciale.

Jean-Claude Bernheim, expert en criminologie
L'expert en criminologie Jean-Claude Bernheim, lors d'une entrevue dehors, devant une maison, en hiver

L'expert en criminologie Jean-Claude Bernheim

Photo : Radio-Canada / Alexandre DUVAL

Premiers jours critiques

Autre constat tiré des rapports de 2010 à 2019 : plus de 50 % des suicides sont survenus moins de deux mois après le début de l’incarcération. Certains ont même eu lieu quelques jours, voire quelques heures, après l’admission.

Là encore, l’histoire de Martin est un cas d’espèce. À son arrivée en prison, une rencontre pour évaluer son risque suicidaire a été écourtée, car il peinait à se concentrer en raison de son sevrage de drogue.

Cette rencontre n’a jamais été reprise dans les jours suivants, d’après le rapport de coroner. Pourtant, l’évaluation du risque suicidaire lors de l’admission dans un établissement de détention québécois est une exigence depuis 2008.

Il s’agit d’un simple formulaire de neuf questions, administré par un agent correctionnel, pour savoir si la personne a des antécédents suicidaires ou si elle présente des signes de désespoir, par exemple.

Échelle d'évaluation du risque suicidaire (EERS) by Radio-Canada on Scribd

Un outil défaillant?

Radio-Canada a constaté que même lorsqu’elle est menée en bonne et due forme, l’évaluation du risque suicidaire a une efficacité très limitée.

Pour plus de la moitié des suicides survenus dans les établissements de détention provinciaux de 2010 à 2019, le formulaire n’a détecté aucun risque suicidaire.

Un détenu qui s’est enlevé la vie en 2011 avait été évalué pas moins de 8 fois avec cet outil : jamais le système n’a décelé qu’il avait des pensées suicidaires.

Pourtant, un nombre impressionnant de rapports de coroner démontrent que les personnes qui sont passées à l’acte avaient bel et bien des prédispositions au suicide, souvent connues de leur entourage.

Je connais mon fils

Interpellée au sujet de l’évaluation non complétée de son fils, Suzie Asselin ne cache pas sa déception. Je prends ça dur, dit-elle, d’autant plus que deux jours avant son geste fatidique, le 28 juillet, Martin lui avait téléphoné.

Au bout du fil, elle a immédiatement su que son fils était en manque de drogue et complètement désespéré. « Ce n’était pas du fake. Je connais mon fils », dit-elle.

Il pleurait. Il avait du mal partout. Il me disait qu'il avait demandé de l'aide, il avait demandé d'avoir de la méthadone pour le soulager, ce qui n'a pas été fait. Ils n'ont jamais voulu lui en donner.

Suzie Asselin, mère de Martin

Le rapport du coroner démontre que 48 heures plus tôt, soit le 26 juillet, Martin avait effectivement demandé une consultation médicale. Il disait vivre de l’anxiété liée à son sevrage et croyait être en dépression.

Sa demande a été considérée non urgente, lit-on dans le rapport.

En 2016, un autre détenu s’est enlevé la vie en raison de problèmes physiques qui le rendaient très anxieux. Le rapport de coroner révèle que dans le mois précédant son passage à l’acte, il avait envoyé pas moins de 13 mémos à l’infirmerie.

Jamais la souffrance psychologique causée par ses maux physiques n’a été prise en compte, d’après le rapport. « Son anxiété était telle qu’il nécessitait des soins psychologiques particuliers », peut-on lire dans le document.

Recommandation ignorée

La coroner Krystyna Pecko constate que l’évaluation du risque suicidaire est une tâche très complexe, puisqu’il s’agit en réalité d’autodéclaration.

Souvent, la personne va cacher son jeu. Elle ne veut pas en parler. Si on lui demande si elle a des idées suicidaires ou est-ce qu'elle a déjà eu des idées suicidaires dans le passé ou fait des tentatives, la personne va nier.

Dre Krystyna Pecko, coroner

C’est pourquoi, à la suite du suicide d’un détenu à l’Établissement de détention de Rivière-des-Prairies en 2017, la Dre Pecko recommandait que les familles soient invitées à donner des informations concernant les antécédents de leurs proches.

Je me suis basée un peu sur l'expérience dans le domaine de la santé [...] Régulièrement les médecins [...] vont parler aux proches. Ils vont parler à la famille.

Dre Krystyna Pecko, coroner

Dre Krystyna Pecko, coroner

Photo : Radio-Canada

La Dre Pecko affirme que cela pourrait facilement être fait, en installant des affiches dans les établissements de détention ou en mettant des dépliants d’information à la disposition des familles.

Sa recommandation n’a jamais été appliquée. Certes, les familles peuvent volontairement décider d’entrer en contact avec les centres de détention. La Dre Pecko croit néanmoins qu’il existe des obstacles à ce type de démarche.

Ce n'est pas toutes les familles qui savent qu'elles peuvent faire ça, qui ont le temps ou qui connaissent comment procéder pour contacter le centre de détention, explique-t-elle.

Et même lorsqu’elles le font, des familles ont déjà vu leurs messages sombrer dans l’oubli.

En 2013, la coroner Catherine Rudel-Tessier affirmait dans un rapport que le suicide d’un détenu à Montréal aurait peut-être pu être évité si les nombreux messages laissés [par ses proches] dans les jours précédant son décès avaient été acheminés à une personne en autorité.

Le ministère de la Sécurité publique a décliné notre demande d’entrevue. Par courriel, on nous répond que « des interventions d’urgence ont lieu régulièrement à la suite d’un appel d’un membre de la famille ».

Confidentialité limitée

Au cours de la dernière décennie, le ministère de la Sécurité publique n’a pas donné suite à plusieurs autres recommandations de coroners.

En 2011, à la suite d’un suicide survenu à l’Établissement de détention de Hull, le coroner Pierre Bourassa constatait que l’évaluation du risque suicidaire se faisait parfois dans des aires ouvertes, en présence d’autres personnes.

Selon lui, cette pratique pouvait affecter la véracité des réponses fournies par la personne incarcérée. Le coroner Bourassa recommandait donc au ministère de s’assurer qu’un minimum de confidentialité soit présent lors de l’évaluation.

Presque 10 ans plus tard, le ministère admet que ce n’est pas toujours possible. D’ailleurs, l’instruction provinciale sur la prévention du suicide n’exige pas que l’évaluation se fasse dans une pièce à part.

Dans la plupart des établissements de détention, un local fermé est aménagé. Toutefois, dans certains cas, il peut arriver que la configuration des lieux ne permette pas l’usage d’un local fermé.

Extrait d'un courriel du ministère de la Sécurité publique

Considérant que le risque suicidaire est surtout présent dans les premières semaines d’incarcération, le coroner Bourassa a aussi recommandé au ministère de la Sécurité publique de procéder à une nouvelle évaluation après 21 jours passés en prison.

Là aussi, sa recommandation est restée lettre morte.

Par écrit, le ministère se défend en disant que toutes les personnes incarcérées considérées à risque suicidaire élevé font l’objet d’une prise en charge adaptée à leur situation et sont évaluées régulièrement dans un délai qui peut même être inférieur à 21 jours.

Pas de psychologues

Contrairement aux prisons fédérales, où les peines sont de plus de deux ans, les établissements de détention du Québec n’ont pas de psychologue sur place.

Le ministère de la Sécurité publique soutient que la durée du séjour [dans les établissements provinciaux] est en général trop courte pour justifier l’embauche de psychologue. En 2019-2020, cette durée moyenne était de 65 jours.

Néanmoins, des services d’accompagnement pour les personnes vulnérables existent et sont offerts au besoin [...] Rappelons également que tous les établissements de détention ont une équipe d’intervention spécialisée en prévention du suicide.

Extrait d'un courriel du ministère de la Sécurité publique

Suzie Asselin croit malgré tout que des psychologues devrait être disponibles. L’expert en criminologie Jean-Claude Bernheim est du même avis, mais il est convaincu que cela ne suffirait pas.

Selon lui, les efforts des dernières années pour réduire le nombre de suicides dans les établissements de détention, que ce soit la configuration des cellules ou la mise en place d’une évaluation du risque suicidaire, sont purement cosmétiques.

C'est de se poser la question : pourquoi les gens passent à l'acte dans un milieu connu qui, on le sait, a des répercussions sur la santé mentale et psychologique? C'est là que l'on n’agit pas, parce qu'il faudrait changer les principes de base!

Jean-Claude Bernheim, expert en criminologie

La pointe de l’iceberg

Les suicides colligés dans les rapports de coroner cachent la réelle ampleur du problème : pour chaque passage à l’acte, il y a environ quatre tentatives de suicide qui échouent, selon les données du ministère de la Sécurité publique.

Ce qui est clair, c'est que les personnes incarcérées sont souffrantes et les suicides, c'est la pointe de l'iceberg de cette souffrance-là, affirme Catherine Chesnay, professeure à l’École de travail social de l’UQAM.

Catherine Chesnay, professeure à l'École de travail social de l'UQAM

Catherine Chesnay, professeure à l'École de travail social de l'UQAM

Photo : Emilie Tournevache - UQAM

Avec la Ligue des droits et libertés, la professeure Chesnay mène actuellement un projet de recherche sur tous les décès survenus en prison au Québec.

En épluchant les rapports de coroner, elle a été surprise de voir à quel point les problèmes personnels des détenus sont souvent mis de l’avant pour expliquer leur suicide, mais qu’on évacue complètement la souffrance causée par la prison elle-même.

Il n'y a pas une analyse qui prend un pas de recul pour dire : mais pourquoi une personne qui est enfermée dans nos prisons va mettre fin à ses jours parce que la souffrance est rendue trop intolérable?

Catherine Chesnay, professeure à l'École de travail social de l'UQAM

Enquête publique

Si les suicides dans les prisons québécoises sont aujourd’hui moins nombreux que dans les années 1990, aucun progrès notable ne semble se refléter dans les statistiques depuis les dernières mesures de prévention adoptées en 2008.

Signe que la situation n’a rien de reluisant, le Bureau du coroner a déclenché une enquête publique à la fin de l’année dernière. Notre demande d’entrevue auprès de Me Karine Spénard, qui préside cette enquête, a été déclinée.

Un communiqué de presse publié en novembre 2020 indiquait que la démarche mènerait ultimement à des recommandations visant à prévenir d’autres décès dans le futur.

Une femme assise sur un sofa, vue de profil

Suzie Asselin n'avait qu'un seul fils, Martin

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

C’est d’ailleurs le plus grand souhait de Suzie Asselin, cinq ans après avoir perdu son fils unique. Que ça change, qu'en milieu carcéral, quand arrive une personne comme Martin, qu'ils s'en occupent.

Si vous avez besoin d'aide en lien avec le suicide, contactez le 1-866-APPELLE.

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