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Au secours des enfants délaissés

Devenir adulte après la DPJ

Lorick assis sur son lit.

Lorick, 16 ans, est l'un des résidents du CHAS.

Photo : Radio-Canada / Dominique Bertrand

Le passage à la vie adulte est un saut périlleux, qui est d’autant plus difficile pour les enfants de la DPJ. À Sherbrooke, ces jeunes délaissés ont toutefois accès à une ressource pour mieux les outiller à franchir cette étape. Un centre d'hébergement est tenu à bout de bras par deux femmes, qui continuent de croire en ces jeunes pour lesquels bien des adultes ont jeté l’éponge.

La maison du Centre d’hébergement alternatif de Sherbrooke (CHAS) est située en plein cœur du quartier d’Ascot. Elle passe presque inaperçue, étant juchée au sommet d’une petite colline et entourée de grands arbres. Un havre de paix au panorama inspirant, propice au rétablissement.

Derrière ses murs se trouvent des enfants blessés, à la carapace épaisse, ayant perdu confiance envers les adultes. Lorick*, 16 ans, est l’un d’eux. Sa grande passion dans la vie est le cinéma. Il rêve de devenir réalisateur. Ce qu’il aime le plus au monde, c’est faire des courts-métrages d’animation avec de petites figurines.

Moi, mon monde imaginaire est médiéval et à la fois cinématographique. Le cinéma, c’est un genre de religion, et tant que le cinéma existe, il y a de l’espoir pour qu’on puisse survivre, affirme Lorick.

Lorick est ce que l’on appelle un enfant de la DPJ. À l’âge de 8 ans, il a été retiré de son milieu familial pour mauvais traitements psychologiques, ainsi que négligence sur le plan de la santé et de l’éducation. Pour se protéger, il s’est trouvé un refuge dans lequel il se sent bien et en sécurité.

C’est un jeune qui souffre beaucoup parce qu'il est incompris par la majorité des gens. Il veut se faire comprendre. Il veut se faire valoir, mais toujours à travers ses films, explique Michelle Allard, fondatrice-directrice du CHAS.

Lorick jouant avec des figurines.

La passion de Lorick est le cinéma. Il adore réaliser de courts films avec des figurines.

Photo : Radio-Canada / Réjean Blais

Au secours des enfants rejetés

Au CHAS, Lorick partage son quotidien avec des jeunes qui, comme lui, ont des troubles de santé mentale, ou encore des troubles de comportement graves. Le Centre a été fondé par Michelle Allard et Nicole Leblond. C'est leur expérience de travailleuses de rue qui les a motivées, il y a plus de vingt ans, à créer cette ressource pour les jeunes dont les parents ou le système sont dépassés.

Le Centre est bâti comme un nid familial, sur un modèle complètement opposé à celui des établissements institutionnels. Leur souhait était de faire en sorte que les jeunes s’y sentent bien, un peu comme s’ils étaient à la maison.

On n’a pas commencé dans une maison comme ça. On a commencé dans des logements un peu à l’image des jeunes qu’on accueillait au début de tout. Ici, la maison, c’est notre cadeau de tout ce qu’on a donné comme temps et argent, explique Nicole Leblond.

C’était un projet pilote qui était parti de la DPJ. Il était pour accueillir des jeunes de Val-du-Lac dont on avait abdiqués, et qui étaient près de 18 ans. On devait les accueillir pour faire la transition à l’âge adulte. C’était comme si on était arrivé au bout de la réadaptation qu’on pouvait faire avec ces jeunes-là.

Une citation de :Michelle Allard, co-fondatrice et directrice du CHAS

Le CHAS a été fondé en 1998 et est financé par le CIUSSS de l'Estrie - CHUS. Il accueille des jeunes de 16 à 30 ans. Neuf places sont disponibles, soit sept pour des adultes et deux pour des adolescents de la DPJ. Il compte neuf employés et un conseil d'administration.

Lorick a bourlingué à travers différentes ressources de la DPJ avant d’arriver au CHAS. Retiré de sa famille en 2012, il est placé quelque temps en centre de réadaptation à Montréal avant d’être confié à ses grands-parents paternels. Le manque d’encadrement, les difficultés scolaires et les épisodes d’agressivité poussent les autorités à le retourner en centre de réadaptation, et il aboutit à l’Arc-en-ciel, une unité spécialisée pour les enfants de 6 à 12 ans, à Val-du-Lac, avant de rejoindre le CHAS.

C’est un enfant compliqué, note avec un brin d’empathie Michelle Allard. [Pour cette raison], on le laissait dans sa chambre. Il y a passé beaucoup de temps dans son imaginaire.

Une aide appropriée

La mort de la fillette de Granby en 2019 a mis le projecteur sur l’importance des signalements et de la prise en charge rapide des enfants en situation de vulnérabilité. Une prise en charge qui doit être efficace pour en faire ultimement des adultes épanouis. Or, le rétablissement s’avère extrêmement difficile pour plusieurs enfants, même s'ils sont placés sous la responsabilité légale de la DPJ.

Selon une étude de la Chaire de recherche du Canada sur l’évaluation des actions publiques à l'égard des jeunes et des populations vulnérables (CREVAJ), un enfant sur cinq se retrouve en situation d'itinérance à sa sortie du centre de réadaptation ou de la famille d’accueil. Le défi est donc encore plus grand pour ceux qui souffrent d’un problème de santé mentale.

Un des éléments importants dans l’accompagnement des jeunes, ou de n’importe qui qui a des problèmes sociaux ou des problèmes de santé mentale, est la qualité du lien, estime Martin Robert, travailleur social et membre du conseil d’administration du CHAS. Celui qui a oeuvré dans le réseau de la santé pendant 30 ans souligne que cet élément ne correspond pas à la culture technocratique des établissements.

Or, le CHAS en a fait une de ses grandes priorités, précise Michelle Allard. Lorick, par exemple, est entouré 24 heures sur 24 par des intervenants formés pour l’épauler dans la gestion de son quotidien, de ses relations avec les autres et de ses émotions. La fixation de Lorick sur ses films, qui lui a pourtant causé bien des conflits avec les autres, est utilisée comme levier d’intervention par les intervenants du CHAS pour stimuler son intérêt envers l’école, et pour qu’il améliore ses relations sociales.

On n’a pas le temps dans le réseau, soutient Michelle Allard. Ici, on prend le temps, on va au rythme du jeune.

Pour créer un lien significatif, ça prend du temps et il faut aussi respecter son rythme. Le rétablissement est différent pour chacun, chacun à son parcours. Des fois, ça prend trois ans, des fois ça prend plus que ça.

Une citation de :Michelle Allard, co-fondatrice et directrice du CHAS
Nicole Leblond et Michelle Allard, co-fondatrices du CHAS

Nicole Leblond et Michelle Allard, co-fondatrices du CHAS

Photo : Radio-Canada / Dominique Bertrand

Martin Robert ajoute que le CHAS est une ressource qui serait nécessaire partout à travers le Québec. C’est une mesure gagnante selon lui.

Philippe Lambert, responsable de trouver de l’hébergement pour les jeunes de la DPJ, considère également que le travail fait par Michelle Allard et Nicole Leblond et leur équipe est génial.

Ce sont des femmes qui ont tellement à coeur l’avancement de ces enfants-là.

Une citation de :Philippe Lambert, responsable de l'hébergement pour les jeunes de la DPJ, CIUSSS de l'Estrie - CHUS

Martin Robert se fait toutefois très critique face à la lourdeur de la structure du CIUSSS de l’Estrie - CHUS. En fait, il a même démissionné après avoir siégé un an sur son conseil d'administration.

C’est simple. C’est trop simple. On essaye de remplacer ça par des processus, des protocoles, des grilles d’évaluation, des best practices, déplore-t-il. Ici en Estrie, au CHUS, on est fort là-dessus. On importe des façons de faire d’Ecosse, d’Australie, de l’Angleterre, du Japon. Probablement qu’on aurait plus de chance si le CHAS était en Nouvelle-Zélande.

La question du financement est un autre irritant. Pour les directrices et fondatrices du CHAS, les employés et elles-mêmes ne sont pas reconnus à leur juste valeur. Nicole ajoute que le financement reste très très difficile parce qu’on est subventionné par le réseau, mais à petite échelle. On est une énorme économie pour le système. La reconnaissance de notre travail et de notre succès passerait par un meilleur financement, ce qu’on n’a jamais obtenu.

Martin Robert abonde dans le même sens. Un des enjeux dans la question de l’hébergement, qui n’est pas dit, c’est la question des coûts. Ça coûte cher socialement d’héberger des gens qui ont des troubles de santé mentale. L’hôpital psychiatrique à Sherbrooke, ça coûte une fortune. Sauf que le CHAS, ça ne coûte rien!

La maison du CHAS de la rue Belvédère, à Sherbrooke

La maison du CHAS de la rue Belvédère, à Sherbrooke

Photo : Radio-Canada / Réjean Blais

Le long chemin vers l’autonomie

Lorick dit être schizotypique, un trouble caractérisé par une perception déformée de la réalité et des relations sociales difficiles. Les intervenants du CHAS estiment plutôt qu’il a un syndrome d’Asperger, un trouble du spectre de l’autisme, ce qui reste à être confirmé par des spécialistes.

De nombreux jeunes comme Lorick nécessitent des soins et un encadrement particuliers, et les familles d’accueil ne sont pas toujours outillées à ce propos, notent les deux intervenantes.

Ils nous l’ont présenté avec des troubles de personnalité en voie de développement. À force de l’observer, on a compris que ce n'était pas le bon diagnostic , explique Michelle Allard.

On ne peut pas blâmer la famille d’accueil, parce qu' il a beaucoup de difficultés... Essayer de le comprendre, ce n’est pas facile quand tu en as plein d’autres à t’occuper, note Nicole Leblond.

Cela dit, les méthodes utilisées par le CHAS semblent porter leurs fruits. Selon les intervenants, Lorick a fait des progrès en un an. À son arrivée au centre, il était suicidaire et plus réactif. Aujourd’hui, il est en meilleur contrôle de ses émotions. Il apprend à être plus autonome en faisant lui-même son épicerie, ses repas et sa lessive. La confiance s’installe peu à peu.

Je travaille mes habiletés sociales en général. J’ai une bonne autonomie pour me faire à manger, faire le ménage. J’ai certaines difficultés sociales. Comment communiquer avec le monde. Reconnaître le non verbal des personnes. Ils m'aident là-dedans.

Une citation de :Lorick

Avec temps et patience, il peut devenir autonome, indique avec enthousiasme Michelle Allard.

Bien oui, il fait plein de choses déjà très très bien. C’est juste le monde externe. Ici, ça va bien, mais c’est de l’amener vers le monde extérieur. C’est ce bout-là qui reste à travailler. Il y a tout à fait de l’espoir. Il est beaucoup aimé par le groupe et les jeunes en prennent vraiment soin.

Lorick fait le signe de la paix, à l'extérieur

Lorick va mieux depuis son arrivée au CHAS, il y a un an

Photo : Radio-Canada / Dominique Bertrand

Lorick a toujours des contacts avec ses parents. Il passe du temps avec son père environ toutes les cinq semaines. Les relations avec sa mère sont toutefois plus compliquées, car elle souffre de schizophrénie. Les rencontres ont donc lieu à l’occasion, et sous supervision.

Lorick restera au CHAS au moins jusqu’à ses 18 ans. Heureusement, il semble y trouver un certain bonheur. Il dit s’y plaire et considère même qu’il est dans une bonne période de sa vie.

Lorick a senti l’amour ici, se réjouit Nicole Leblond. C’est un beau jeune homme. Il est attachant. On a été capable de créer un lien avec lui. On l’a accepté comme il est.

L’ensemble des services de soutien à l’autonomie pour les jeunes de la DPJ sont dispensés par le CIUSSS de l’Estrie - CHUS. Un centre de crise, l'Accalmie-Halte, a aussi été mis sur pied pour les jeunes de 6 à 17 ans, de toutes provenances. Il est situé sur le site du centre de réadaptation Val-du-Lac. Près de 250 jeunes y ont été reçus en 2019 pour des problèmes de toxicomanie, des troubles comportementaux et des troubles de santé mentale.

* Le nom de Lorick a été changé pour préserver son anonymat.

Vous avez aimé ce texte? Lisez celui sur le parcours inspirant de Marie-Lou Béland, une ancienne enfant de la DPJ devenue vidéaste et éducatrice spécialisée.

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