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Police et profilage : un cercle vicieux

La police tente de contrer le profilage racial en même temps qu’elle maintient des pratiques qui fabriquent de la discrimination. Il est temps de revoir sa mission, disent les experts consultés par une équipe d’Enquête.

Un homme, les mains sur les hanches, se tient debout en étant tourné vers des policiers à bicyclette.

Un homme regarde des agents de police lors d'une manifestation pour dénoncer la mort de George Floyd et le racisme à Montréal. George Floyd est mort peu de temps après avoir été immobilisé sous le genou d'un policier de Minneapolis.

Photo : Getty Images / MARTIN OUELLET-DIOTTE

« Moi, cinq minutes avant, j’étais encore un gars qui essayait de rentrer dans son auto. Je ne comprends pas pourquoi cinq minutes plus tard, il y a quelqu'un qui avait un gun pointé sur moi. »

L’humoriste Renzel Dashington est resté profondément marqué par ce qui aurait dû être une simple interpellation.

Un soir où il a accidentellement déclenché le système d’alarme de sa voiture, des policiers sont arrivés derrière lui et l’ont mis en joue, convaincus qu’ils avaient affaire à un voleur.

La policière était prête à me tirer dessus, se rappelle-t-il. Ç'a été un éveil pour moi.

Une citation de :Renzel Dashington
Renzel Dashington lève les bras simulant une arrestation.

Deux policiers ont visé l’humoriste Renzel Dashington avec leur arme à feu, un incident qui l’a marqué profondément

Photo : Radio-Canada

Il n’y a pas le moindre doute dans son esprit qu’un policier n’aurait pas dégainé son arme ni visé un suspect d’un crime aussi banal s’il avait eu la peau blanche.

Une fois son identité établie, les policiers sont repartis sans s’excuser, dit-il, le laissant en état de choc.

Enquête a rencontré une dizaine de personnes qui relatent des interpellations qu’ils jugent abusives et qui surviennent souvent de manière répétitive.

Une mosaïque de six personnes noires.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

(De gauche à droite) Chuck Oumar, Jean-Marie Benoit, Steven Charles, Remington Bien-Aimé, Alexandra Bastiany et Renzel Dashington ont été interpellés au moins une dizaine de fois par des policiers.

Photo : Radio-Canada

Le reportage de Sylvie Fournier et de Judith Plamondon sera diffusé à Enquête jeudi à 21 h à ICI Télé.

Ils sont de plus en plus nombreux à briser le silence depuis la mort de George Floyd aux États-Unis, et le mouvement de protestation mondiale qui a suivi.

Leurs témoignages font écho aux résultats d’une recherche indépendante publiée l’an dernier qui a mis au jour un problème profond et persistant de profilage au sein de la police de Montréal. (Nouvelle fenêtre)

L’étude révèle que les Noirs, les Arabes et les Autochtones sont quatre à cinq fois plus susceptibles de faire l’objet de contrôle d’identité que les Blancs, sans qu’il y ait de corrélation avec leur taux de criminalité.

Ces résultats n’ont rien de surprenant. Toute la recherche des vingt dernières années réalisée dans les grandes villes canadiennes arrive aux mêmes conclusions.

Massimiliano Mulone dans un parc.

Massimiliano Mulone est co-auteur d’une étude indépendante sur les interpellations policières à la lumière des identités racisées.

Photo : Radio-Canada

Ce n’est pas une accusation contre les policiers, ce n’est pas de dire vous êtes des mauvaises personnes, explique Massimiliano Mulone, criminologue et coauteur de l’étude. C’est l’organisation qui produit des discriminations raciales, par ses pratiques.

S’il n’était le fait que de quelques policiers fautifs, le phénomène serait facile à régler. Vous n’auriez qu'à les identifier, à les mettre dehors et il n’y en aurait plus, de racisme. Le fait qu’il soit répandu et persistant indique qu’il est systémique.

Un cercle vicieux

L’interpellation est un contrôle d’identité, ou une prise de renseignement, sans qu’il y ait motif d’arrestation. La personne visée peut même refuser de répondre. La pratique est considérée comme un outil névralgique de prévention de la criminalité.

Un policier debout près d'une voiture.

Un policier interpelle un automobiliste au volant d'une voiture sport.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Mais une interpellation mal fondée qui survient de manière répétitive s’apparente à une forme de détention psychologique.

Signe d’ouverture, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a lancé en juillet dernier une première politique pour définir et mieux baliser les interpellations policières, qui devront dorénavant être fondées sur des faits observables et des motifs non discriminatoires.

La politique a été fortement critiquée par les organismes qui luttent contre le racisme.

Fernando Belton assis sur une chaise.

L’avocat Fernando Belton a fondé la Clinique juridique de Saint-Michel. La lutte contre le profilage racial fait partie de sa mission.

Photo : Radio-Canada

Si les interpellations n'étaient pas déjà faites sur des faits observables, elles étaient faites sur quoi exactement?, demande l’avocat Fernando Belton, qui a fondé la clinique juridique de Saint-Michel l’an dernier.

Il doute que les balises prévues dans la nouvelle politique suffisent à empêcher les interpellations arbitraires parce qu'elles n’ajoutent rien à ce qui est prévu dans la Charte des droits depuis quarante ans.

Vincent Richer en chemise officielle du SPVM.

L’inspecteur-chef Vincent Richer a coordonné le comité de rédaction de la nouvelle politique sur les interpellations du SPVM.

Photo : Radio-Canada

Ce n'est pas pour les juristes ni pour les citoyens, se défend l'inspecteur-chef Vincent Richer, qui a coordonné la rédaction de la nouvelle politique au SPVM. C'est pour les policiers, pour encadrer la pratique de l'interpellation.

Le SPVM espère amener un changement de culture dans l’usage des interpellations.

Mais ce n’est pas la seule pratique qui pose un problème, selon Anne-Marie Livingstone, chercheuse postdoctorale à l’École Munk des affaires internationales et des politiques publiques, à Toronto.

Plusieurs outils développés par les corps policiers en Amérique du Nord reposent sur la prévention du crime, et se basent sur des soupçons mal définis influencés par des stéréotypes raciaux.

Elle donne l’exemple de l’intensification de la lutte antigang au tournant des années 2000. Le phénomène, dont la sévérité avait été largement amplifiée, a favorisé la surveillance accrue de certains quartiers et donné aux policiers la légitimité d’intervenir plus intensément auprès des communautés racisées.

Anne-Marie Livingstone dans un parc.

La chercheuse Anne-Marie Livingstone estime que l’interpellation n’est pas la seule pratique policière qui génère de la discrimination raciale.

Photo : Radio-Canada

À l’époque, le SPVM s’appuyait sur des clichés comme l’habillement de style hip-hop ou bling-bling, rappelle la chercheuse, comme signe de délinquance pour identifier des membres de gangs de rue. Bien qu’il estimait à quelques centaines le nombre de jeunes gravitant autour des gangs, le SPVM en avait fiché 10 000.

Plus les policiers surveillent un groupe spécifique, plus ils sont susceptibles de découvrir des infractions et ainsi confirmer leurs préjugés, selon le criminologue Massimiliano Mulone.

Non seulement vous croirez avoir raison, vous aurez tendance à augmenter la surveillance. Vous avez un cercle vicieux, une prophétie autoréalisatrice, qui fait en sorte que les membres du groupe visé se font discriminer.

Ailleurs au pays, un encadrement plus strict des interpellations

Les accusations de profilage racial par la police de Montréal refont régulièrement surface depuis la fin des années 70. Plusieurs drames ont jalonné les relations entre la police et la communauté noire en particulier, générant au fil des ans de nombreuses commissions et des rapports d’enquête, et donnant lieu à quelques centaines de recommandations qui sont restées lettre morte, pour la plupart.

La nouvelle politique sur les interpellations du SPVM semble timide par rapport aux efforts faits ailleurs au Canada.

À Toronto, les policiers doivent fournir sur-le-champ aux personnes visées une justification par écrit. Les interpellations ont chuté de manière draconienne.

La Nouvelle-Écosse les a bannies, à la suite d’un avis juridique qui conclut qu’elles sont illégales.

Les policiers de Calgary ont l’obligation d’aviser les personnes interpellées qu’elles ont le droit de ne pas répondre.

Une voiture de la police de Toronto.

Les interpellations policières ne sont pas toutes permises au pays.

Photo :  CBC

On ne veut pas aller dans cette direction-là, prévient Vincent Richer, du SPVM. On veut que nos policiers fassent l’interpellation de la bonne façon, basée sur des faits observables, et c’est en lien avec notre mission policière parce qu’on croit foncièrement que ça aide à résoudre des crimes, et des crimes violents, souvent.

Mais deux avis juridiques formulés au Canada et qui s’appuient sur des recherches nord-américaines et européennes concluent le contraire. L’interpellation aurait peu d’effet sur la prévention de la criminalité. Elle mène en revanche trop souvent à des abus de droit.

Repenser la mission de la police

Plutôt que de se dire que la chose la plus importante de la police, c’est forcément de lutter contre le crime, je pense qu’on peut dire : la chose la plus importante est de contribuer à la sécurité des citoyens, avance Massimiliano Mulone.

Le criminologue croit que le moment est venu de transformer fondamentalement la mission de la police pour rétablir le lien de confiance avec les communautés racisées.

Si vous interpellez de manière disproportionnée et donc forcément injuste une partie de la population, vous produisez de l’insécurité auprès de ces populations. Vous faites exactement le contraire de l’essence même de votre mission.

Une citation de :Massimiliano Mulone

La chercheuse Anne-Marie Livingstone croit elle aussi qu’il est temps de revoir l’ensemble des politiques et des pratiques organisationnelles du SPVM.

Que ce soit la lutte aux gangs, les incivilités, les contrôles d’identité ou que ce soit l’investissement disproportionné de ressources dans les quartiers racisés, il faut en finir avec toutes ces politiques qui visent de façon plus intensive ces populations-là.

Une citation de :Anne-Marie Livingstone

Le changement profond prendra du temps. À preuve, la décision récente du gouvernement Legault d’investir 65 millions de dollars additionnels dans la lutte contre la criminalité à travers la province. Le Service de police de la Ville de Montréal vient d’annoncer la création d’une nouvelle escouade contre le trafic des armes à feu.

Une partie de ses efforts seront concentrés, entre autres, dans le nord-est de Montréal, ce qui fait craindre aux militants antiracistes la répétition d’un cercle vicieux.

Le SPVM a déjà confié à des chercheurs indépendants le mandat d’évaluer sa nouvelle politique sur les interpellations et promet de s’ajuster au besoin.

Renzel Dashington assis les bras croisés.

Renzel Dashington a été interpellé plus de cent fois.

Photo : Radio-Canada

Les attentes sont élevées. Le statu quo n’est plus possible, prévient l’humoriste Renzel Dashington, qui estime avoir été interpellé plus de 125 fois au cours de sa vie.

En fait, conclut-il, j’ai juste été chanceux 125 fois de ne pas avoir bougé trop vite. De ne pas avoir pensé que j’étais libre.

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