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Le pape François « arrêté » pour trafic d’enfants : une fausse nouvelle née à Montréal

Rapidement disséminée sur le web, cette rumeur sans fondement a été lancée par un site canadien connu pour son penchant pour la désinformation.

Le pape François devant des fidèles

Le pape François célébrant la messe de l'Épiphanie le 6 janvier 2021 à la basilique Saint-Pierre, au Vatican.

Photo : Getty Images / AFP / Remo Casilli

La folle rumeur évoque l’arrestation du pape François au courant de la nuit du 10 janvier et son inculpation rapide pour 80 chefs d'accusation parmi lesquels possession de pornographie juvénile et trafic humain. L’unité des crimes sexuels de la police italienne, l’armée italienne et la Direction des enquêtes antimafia seraient impliquées. La totale, quoi!

Toujours selon ces allégations non fondées, les forces de l’ordre auraient même procédé à une coupure de courant sur l’ensemble du territoire du Vatican pour procéder à cette arrestation en toute discrétion.

Convaincus que des élites mondiales pédophiles et satanistes dominent le monde, des adeptes de la mouvance QAnon ont relayé cette rumeur. Pour eux, il s’agit des premiers signaux d’une vague d’arrestations massive et imminente. Lin Wood, avocat pro-Trump notoirement conspirationniste, a relayé cette information délirante sur son compte Parler avant que ce réseau social soit mis hors service par sa mise à l'écart des serveurs du géant Amazon.

Le pape François en compagnie de deux prélats

Capture d'écran d'une publication de l'avocat pro-Trump Lin Wood sur le média social Parler évoquant « l'arrestation » du pape François.

Photo : Radio-Canada

En Europe, en plus des sites et des comptes liés à QAnon (Nouvelle fenêtre), cette rumeur a aussi trouvé écho auprès des franges les plus radicales de la droite ultracatholique hostile au pape François.

Un article (Nouvelle fenêtre) à ce sujet publié par le site Pro Fide Catholica a été partagé sur Facebook à près de 30 000 reprises selon l'outil d'analyse des réseaux sociaux CrowdTangle. Ce site créé pour la défense de la foi catholique traditionnelle est piloté par Laurent Glauzy, qui figure dans une recension (Nouvelle fenêtre) des complotistes influents menée par l’organisme Conspiracy Watch.

Des racines montréalaises

Plusieurs journalistes dédiés à la vérification de faits tant en Europe qu’aux États-Unis ont établi le site web canadien Conservative Beaver comme étant la source première de cette rumeur qui dépasse l’entendement. Les recherches effectuées par les Décrypteurs pointent également dans la même direction. Les personnes responsables de ce site n’ont pas répondu à nos demandes d'entrevue.

Capture d'écran de l'article publié le 10 janvier par le site canadien Conservative Beaver sur l'arrestation alléguée du pape François.

Capture d'écran de l'article publié le 10 janvier par le site canadien Conservative Beaver sur l'arrestation alléguée du pape François. Une fausse nouvelle ensuite reprise un peu partout dans le monde.

Photo : Radio-Canada

Conservative Beaver se décrit comme un site d’informations alternatif et autofinancé né il y a une décennie dans les résidences étudiantes de l’Université d’Ottawa, maintenant basé à Montréal en tant que journal underground. La plupart de ses articles sont non signés et touchent une variété de sujets, mais les articles les plus populaires véhiculent de la désinformation.

En novembre dernier, le site de vérifications de faits LeadStories avait déterminé  (Nouvelle fenêtre) que Conservative Beaver était à l'origine de la fausse nouvelle de l’arrestation, à Philadelphie, du multimilliardaire Georges Soros pour ingérence lors des élections présidentielles américaines.

Faux sur toute la ligne

Dans le cas de la fausse arrestation papale, Conservative Beaver s’attribue l’exclusivité de cette nouvelle obtenue grâce à un contact confidentiel en Italie.

Pourquoi aucun média italien ou européen n’y fait écho? Parce qu’un magistrat italien aurait imposé une ordonnance de non-publication pour l'ensemble de l’Europe, selon ce qu’affirme le site web canadien, sans preuve à l’appui.

Par ailleurs, alors que la rumeur laisse entendre que le pape a été arrêté dans la nuit du 9 au 10 janvier, le souverain Pontife a pourtant procédé (Nouvelle fenêtre) à l'Angélus, sa messe hebdomadaire, en direct à la télé, le dimanche 10 janvier, confortablement installé dans la bibliothèque du palais apostolique du Vatican.

Le pape devant un lutrin

Capture d'écran de la retransmission de l'Angélus du 10 janvier, la prière hebdomadaire du pape diffusée en direct sur le canal YouTube de Vatican News.

Photo : Radio-Canada

Le lundi 11 janvier, l’agenda public (Nouvelle fenêtre) du pape François indique aussi clairement qu’il a participé à cinq audiences dans le courant de cette seule journée.

Dans les jours après les arrestations, l’activité papale a aussi été observable sur le fil Twitter du Vatican (Nouvelle fenêtre) où le pape évoquait notamment l’assaut violent contre le Capitole à Washington, un thème également abordé par François lors d’une entrevue (Nouvelle fenêtre) accordée à la chaîne italienne Canale 5, diffusée le 10 janvier.

Relativement aux gazouillis papaux publiés au lendemain de sa détention alléguée, le site Conservative Beaver a rétorqué dans un ajout à son article original que ces messages avaient été écrits à l’avance et programmés par l’équipe de communication du Saint-Siège et que des agents du FBI étaient même en route vers Rome pour interroger le pape en détention. Ni plus ni moins.

Autre incongruité à signaler : le Vatican est un État souverain doté de son propre système de justice, d’ailleurs récemment réformé (Nouvelle fenêtre) pour le rendre plus indépendant. Il serait ainsi plus qu’étonnant que la justice italienne s'immisce avec un tel fracas au cœur même du Vatican, où règne le pape, dernier monarque absolu de droit divin.

Ce n’est pas la première fois que le pape François fait l’objet de fausses nouvelles. Conscient de cette réalité, il avait d’ailleurs évoqué le phénomène de la désinformation sur les plateformes numériques dans une lettre encyclique (Nouvelle fenêtre) datée du 3 octobre dernier. Le souverain pontife y décrivait alors ces plateformes web comme des circuits fermés qui facilitent la diffusion de fausses informations et de fausses nouvelles, fomentant les préjugés et la haine.

Decrypteurs. Marie-Pier Élie, Jeff Yates, Nicholas De Rosa et Alexis De Lancer.
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