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DOSSIER | Entre foi et déracinement, le défi des prêtres africains au Manitoba rural

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L'abbé Grégory Djiba devant son autel souriant de profil.

Pour maintenir ses paroisses en vie, l'archidiocèse de Saint-Boniface se tourne vers des pays où on entend davantage l'appel des vocations pour y recruter des prêtres francophones, bilingues ou francophiles.

Photo : Radio-Canada / Mohamed-Amin Kehel

L’archidiocèse de Saint-Boniface fait depuis plusieurs années appel à des prêtres venus de l’autre côté de l’Atlantique pour officier dans certaines de ses paroisses. Loin de leurs pays et de leur culture, deux d'entre eux racontent leurs défis, leurs espoirs et leur foi mise à l’épreuve dans cette aventure.

Dans sa paroisse de Notre-Dame-de-Lourdes, l’abbé Alain Komlan Guenou est en terrain conquis. D’un signe de la main, il répond à plusieurs reprises aux passants et aux automobilistes qui le saluent. Le sourire large, les yeux plissés par le froid, le Ghanéen d’origine entre dans son église en nous invitant à le rejoindre.

Cela fait maintenant huit ans qu’il est arrivé au Manitoba, très précisément le 5 mars 2013, dit-il. Une date impossible à oublier.

Pourtant, il n’avait jamais eu cette idée de venir au Canada.

L'abbé Alain dehors par un temps ensoleillé et enneigé avec un manteau d'hiver.

Avant d'arriver au Canada, le froid était la principale préoccupation de l'abbé Alain Komlan Guenou.

Photo : Radio-Canada / Mohamed-Amin Kehel

Tout s’est matérialisé quand l’archevêque de Saint-Boniface, Albert LeGatt, est venu recruter des hommes de foi au Ghana et que son évêque ghanéen lui a demandé s’il voulait faire partie de cette aventure.

Alain Komlan Guenou a tout de suite accepté, puis s'est demandé, paniqué : Mais qu’est-ce que j’ai dit?

Un périple à préparer

Depuis son Ghana natal, il a commencé ses recherches et préparé son périple, avec comme première préoccupation... le froid.

Je n’avais jamais vu la neige. Donc, j’ai essayé de demander des conseils pour m’équiper adéquatement, raconte-t-il.

Je m’étais équipé pour un froid d’Europe. En arrivant à Winnipeg, mes bottes n’ont pas tenu le coup et se sont cassées!

Alain Komlan Guenou, abbé de la paroisse de Notre-Dame-de-Lourdes

Par ailleurs, cet anglophone de naissance avait plutôt l’habitude, au Ghana, d’officier dans la langue de Shakespeare. Il allait devoir s’habituer à faire aussi des messes en français, une langue qu’il a apprise au Togo voisin et qu’il maîtrise parfaitement.

L'abbé Alain Guenou debout souriant devant son autel.

Depuis son arrivée en 2013, l'abbé Alain Komlan Guenou a travaillé dans plusieurs paroisses au Manitoba rural avant de s'installer à Notre-Dame-de-Lourdes.

Photo : Radio-Canada / Mohamed-Amin Kehel

Répondre à l'appel du Manitoba

Dans le cas de l’abbé Grégory Djiba, le Canada était un objectif.

Après avoir officié dans cinq paroisses au Togo entre 2002 et 2017, le prêtre voulait vivre et faire vivre sa foi à l’étranger. Il s'est renseigné auprès de confrères déjà présents en Saskatchewan et en Ontario avant d’avoir une proposition pour le Manitoba.

Pour lui, c’était un rêve qui se réalisait.

À son arrivée, en juillet 2018, il a été pris en charge en partie par l’abbé Alain, qui lui a transmis son expérience en terre canadienne.

Les deux hommes, venant de pays frontaliers, ont rapidement sympathisé.

Jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, le Ghana et le Togo formaient un seul et même pays sous domination allemande avant d’être scindé en deux par la France et la Grande-Bretagne. Les deux hommes partagent ainsi une culture très similaire et un dialecte, l’éwé.

Très vite, une complicité s’est installée entre eux et, de fil en aiguille, l’abbé Grégory a fait son bout de chemin.

L’alchimie était là, on avait quelque chose en commun et on pouvait jaser sans voir le temps passer, se souvient l’abbé Alain.

L’abbé Alain a vraiment joué son rôle de grand frère, souligne Grégory Djiba, reconnaissant.

Après sa formation, le Togolais est envoyé dans la paroisse de Saint-Adolphe, au sud de Winnipeg, et donne désormais lui aussi de son temps pour les nouveaux prêtres africains.

Il y en a eu un qui est venu récemment de mon diocèse au Togo, je l’ai amené au bord de la rivière en hiver pour l’habituer au froid, s’amuse-t-il.

Une manière différente de célébrer

L’Église est universelle, mais chacun a ses particularités, explique Alain Komlan Guenou.

Au Manitoba, il a donc dû apprendre à adapter son style à son nouveau public. Pendant plusieurs mois, il a été jumelé avec un prêtre mentor puis a assisté un autre prêtre dans la paroisse d’Île-des-Chênes. Il a aussi participé à un programme spécial à Edmonton, destiné à former les prêtres venus de l’étranger.

Des années après, il loue cette formation par ses pairs canadiens. J'ai senti la chaleur entre nous, ils étaient content que je sois là et me demandaient beaucoup de questions sur mon pays d'origine, se rappelle-t-il avec un sourire.

J'étais avec les prêtres supérieurs et on jasait beaucoup. C'était comme une transmission de la culture et de la foi.

Alain Komlan Guenou, abbé de la paroisse de Notre-Dame-de-Lourdes

Le défi était considérable pour celui qui, au Ghana, avait l'habitude de participer à des messes chantantes, dansantes et rythmées. Au Canada, il trouve l'ambiance plus calme.

C’est surtout lors de sa première homélie que le contraste entre les deux cultures religieuses s'est fait sentir.

Je marchais dans l’église sans chorale, sans chansons, se remémore-t-il. J’en ai oublié mon homélie, ça m’a secoué.

Certains dimanches, c’était dur pour moi, mais avec le temps je me suis habitué.

Alain Komlan Guenou, abbé de la paroisse de Notre-Dame-de-Lourdes
L'abbé Grégory Djiba souriant dans son église.

Tout comme son confrère de Notre-Dame-de-Lourdes, l'abbé Grégory Djiba a du s'adapter à la manière locale de célébrer le culte.

Photo : Radio-Canada / Mohamed-Amin Kehel

L’abbé Grégory Djiba a également dû composer avec ce choc culturel.

Dans nos pays, les églises sont presque toujours pleines, et les messes sont longues. Ici, parfois, en été, il n’y a vraiment personne, constate-t-il. Donc, on doit procéder d’une manière différente pour ne pas frustrer le monde.

Une fois arrivé, j’ai constaté que j’étais loin de mon pays, loin de ma culture.

Grégory Djiba, abbé de la paroisse de Saint-Adolphe

Les deux hommes tiennent à mener leur mission en s’adaptant aux mœurs locales, à apprendre de cette nouvelle école, explique Grégory Djiba. Ils veulent aussi apporter leur touche et tentent à leur manière de revivifier la vie religieuse locale.

Parfois, l’abbé Alain Komlan Guenou se laisse ainsi aller à un pas de danse durant sa messe ou à quelques chants. Ça m’arrive de prendre la main d’un paroissien et de l’entraîner un peu avec moi, s’amuse-t-il.

Acceptation et défis

Lorsqu’on leur demande ce que c'est que d’être un prêtre africain au Manitoba, les deux abbés répondent en choeur que la religion n’a pas de couleur.

Ils mettent en avant l'acceptation et l’accueil chaleureux qu’ils ont connus dans leur pays d’adoption.

L’abbé Alain se dit ému de voir que des gens [qu’il] ne connaît pas, mais qui partagent la foi viennent visiter et prendre un café.

Il reste néanmoins très attaché à son pays natal. Dans ses bagages, en arrivant, il a apporté une écharpe offerte par ses anciens paroissiens ghanéens qu'il garde toujours près de lui.

Une écharpe avec l'inscription "Rev Alain Guenou may God Bless you".

En partant du Ghana, l'abbé Alain a pris comme souvenir une écharpe donnée par ses anciens paroissiens.

Photo : Radio-Canada / Mohamed-Amin Kehel

Et lorsqu'on le questionne sur son avenir au Canada, il élude le sujet en évoquant la providence, en assurant qu'il ira où l'Église le mènera.

L'Abbé Alain reste aussi lucide sur le racisme présent dans le monde entier et qui peut surgir n'importe où, selon lui. À travers le monde entier, si quelqu’un est noir, il est soit dans la drogue, dans le sexe ou dans le crime, lance-t-il.

Il a lui-même connu une situation dans sa paroisse où, en raison d'un malentendu qui s'est heureusement réglé rapidement, il s'est pendant un moment senti victime de racisme. Si l'abbé Alain est heureux dans sa paroisse, il dit cependant que l’épisode a laissé des traces. Je suis venu avec fierté, je veux repartir avec fierté, affirme-t-il.

Accueilli, invité et accepté, l'abbé Grégory Djiba remercie ses paroissiens de ne l’avoir jamais laissé seul un jour de Noël.

Même s’il est noir ou s’il est blanc, le prêtre est le prêtre, conclut-il.

Un prêtre africain de dos devant un autel avec une croix en arrière=plan.

Pour Gregory Djiba, la foi dépasse les clivages de couleur de peau.

Photo : Radio-Canada / Mohamed-Amin Kehel

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