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Éthiopie : le conflit au Tigré, une guerre sans images

Des dizaines d'hommes regardent la télévision en plein air.

Des réfugiés éthiopiens qui ont fui le conflit au Tigré regardent les nouvelles à la télévision dans un camp de réfugiés de Qadarif, dans l'Est du Soudan.

Photo : La Presse canadienne / Nariman El-Mofty

Bombardements aveugles de villages, nettoyage ethnique, tueries à grande échelle. Commises à l'abri des caméras, ces exactions se déroulent à huis clos, entre Éthiopiens, entraînant une nouvelle vague de réfugiés dans cette région de la Corne de l'Afrique.

En Éthiopie, l'année 2021 commence comme s'est achevée 2020 : sous le signe de la guerre, selon un rapport de l'organisation de défense des droits de la personne américano-soudanaise, Saraya International, publié le 20 décembre dernier.

Encore mardi dernier, un prêtre érythréen, fondateur de l’agence humanitaire Habeshia, Mussie Zerai, a indiqué à Vatican News que plus de 6000 réfugiés érythréens avaient été arrêtés par l’armée éthiopienne et expulsés de force vers leur pays d'origine, l'Érythrée, voisin de l'Éthiopie.

Depuis une vingtaine d’années, quelque 100 000 Érythréens ont fui la guerre et le régime politique en place depuis 1993 dans ce pays pour se réfugier au Tigré, une province éthiopienne limitrophe.

Installés au Tigré, les réfugiés érythréens ont vu leur terre d'accueil sombrer dans l'instabilité et la violence au cours des dernières années. Un conflit politique interne, à l'automne 2020, a dégénéré en guerre ouverte entre des milices locales et les troupes gouvernementales.

Les réfugiés érythréens se retrouvent ainsi coincés entre deux factions d'un conflit armé fratricide. La Commission éthiopienne des droits de l'Homme a d'ailleurs rapporté le 26 décembre dernier qu’une attaque survenue dans l'ouest de l'Éthiopie a fait 207 morts.

Les victimes ont été tuées par balles, dans leur sommeil.

La veille de Noël, l'ONU a réclamé 156 millions de dollars pour venir en aide à des dizaines de milliers de réfugiés éthiopiens qui, fuyant les combats dans la région du Tigré, ont trouvé refuge au Soudan.

Le Soudan a déjà accueilli plus de 50 000 civils et les camps de réfugiés sont saturés.

L'origine du mal au Tigré

Le conflit au Tigré tire ses origines de l'organisation d'élections régionales en septembre 2020 dans sa province. Faisant fi de l'interdiction du pouvoir central d'Addis Abeba, qui juge inappropriée la tenue d'élections alors que la pandémie de COVID-19 fait rage, le Tigré maintient la tenue des élections.

Estimant ce scrutin illégitime, le parlement fédéral dissout le gouvernement du Tigré et réduit son financement de la région. Une déclaration de guerre, selon les responsables tigréens.

Dans la nuit du 3 novembre 2020, les forces du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) attaquent deux bases de l’armée fédérale. Des officiers sont tués dans leur sommeil.

Les forces gouvernementales éthiopiennes répliquent faisant des centaines de morts, plus de 50 000 réfugiés tigréens fuient ces nouvelles violences vers le Soudan voisin, et encore plus de réfugiés s'enfuient dans d'autres régions de l'Éthiopie.

Pour le gouvernement d'Addis-Abeba, il fallait rétablir l'État de droit dans cette région dissidente.

Or, bien qu'elle ne compte que 6 % de la population éthiopienne, le Tigré constituait le fer de lance de l'armée éthiopienne, leur province étant l'une des plus militarisées du pays.

Promesses d'une ère nouvelle

Lors de sa nomination en avril 2018, le nouveau premier ministre Abiy Ahmed, alors âgé de 42 ans, promettait pourtant de réformer l’Éthiopie et de lutter contre la corruption.

Passant de la parole aux actes, le jeune premier ministre a fait libérer plus de 13 000 prisonniers politiques. Des membres de la diaspora sont rentrés d’exil par milliers. Abiy Ahmed a nommé un gouvernement paritaire et a confié le ministère de la Défense à une femme.

Abiy Ahmed a bouleversé le paysage politique.

Dans sa mire, le fédéralisme ethnique, un système qui consiste à confier le pouvoir politique dans les régions en se basant sur des critères ethniques. Le système a été introduit en 1991 par le TPLF. En éliminant le fédéralisme ethnique, M. Ahmed a mis le TPLF sur la touche, lui qui contrôlait depuis des années l’appareil politique éthiopien.

Un Nobel de la paix à la guerre civile

En décembre 2019, Abiy Ahmed reçoit le prix Nobel de la paix pour avoir mis fin à la guerre avec l'Érythrée voisin, ennemi juré du TPLF. Une amitié est scellée entre l’Éthiopie et l’Érythrée contre leur meilleur ennemi politique : le leadership autonomiste du Tigré.

La guerre civile éclate ensuite, soit à l'automne dernier.

Devant le rapport de forces inégal, le TPLF décide, en novembre 2020, de céder Mekele, la capitale du Tigré, pour se retrancher dans les montagnes qu’il maîtrise mieux que l’armée fédérale.

Les observateurs craignent que le conflit dégénère en une guérilla qui pourrait durer longtemps. Pour venir à bout du TPLF, Addis-Abeba compte sur trois alliés :

  • Les milices de l'ethnie des Amharas, plus de 20 % de la population, fondateurs de l’ancien empire éthiopien de Menelik et de Hailé Sélassié, rivaux et frontaliers du Tigré;
  • Les milices des Oromos, le groupe ethnique le plus important, près de 40 % de la population, en Éthiopie;
  • L’armée de l’Érythrée, état voisin et longtemps rival du TPLF.

Malgré ses déclarations hostiles à la guerre en recevant le prix Nobel de la paix en décembre 2019, Ahmed mène une opération militaire d'envergure dans son propre pays, une guerre sans images. Le Tigré est interdit aux journalistes et aux humanitaires.

La guerre rend les hommes amers. Des hommes sans cœur et sauvages.

Une citation de :Le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed recevant le prix Nobel de la paix en décembre 2019

Abiy Ahmed a rejeté les offres de médiation de l'ONU et de l'Union africaine. Le monde retient son souffle. L'Afrique craint la résurgence des tensions en Éthiopie qui compte plus de 80 ethnies et autant de langues.

Quoi qu’en dise le gouvernement fédéral éthiopien, la guerre au Tigré est loin d’être terminée.

La communauté internationale redoute une crise migratoire exceptionnelle dans la région, crise qui risque de déstabiliser toute la Corne de l'Afrique puisque l’Éthiopie – avec ses 110 millions d'habitants – est l'un pays clé pour la sécurité régionale.

L’Europe, quant à elle, redoute une marée de réfugiés traversant le Soudan et la Libye pour atteindre la Méditerranée.

Coup d'œil sur l'Éthiopie

Vaste comme les deux tiers du Québec, l'Éthiopie est parmi les premiers contributeurs de Casques bleus au monde. D’ailleurs, le premier ministre Ahmed a lui-même servi comme soldat de la paix de l'ONU au Rwanda après le génocide des Batutsi.

L'un des berceaux de l'humanité, l'Éthiopie est l'un des principaux bénéficiaires de l’aide canadienne. Il est également un géant économique, jusqu’ici courtisé par les grandes puissances, mais qui a fait fuir touristes et investisseurs avec son conflit armé.

Siège de l'Union africaine, Addis Abeba est la capitale continentale de la diplomatie avec 200 ambassades.

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