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Morts de la COVID-19 : l'hommage de François Legault se fait attendre

Au Québec, 7913 personnes sont décédées de la COVID-19 depuis le début de la pandémie.

Le drapeau du Québec en berne sur le toit de l'Assemblée nationale.

Le drapeau du Québec a été mis en berne sur la tour centrale de l’hôtel du Parlement, le mercredi 13 mai, à la mémoire des victimes de la pandémie de la COVID-19. Le seul hommage rendu, pour le moment, par le gouvernement.

Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy-Roussel

La pandémie a privé bien des familles d'accompagner un proche dans ses derniers instants. Pour honorer la mémoire des personnes décédées de la COVID-19, le gouvernement s'est engagé, à deux reprises, à leur rendre hommage.

19 mai 2020

Bon, j'ai demandé effectivement à quelques personnes de regarder comment on peut rendre hommage à toutes les personnes qui sont décédées, aussi aux employés du réseau de la santé qui sont décédés. Donc, c'est sous analyse actuellement.

11 septembre 2020

On travaille là-dessus. [...] On a plusieurs propositions, puis on veut rendre hommage, effectivement, à ces personnes-là qui ont perdu la vie.

François Legault, premier ministre du Québec

Les condoléances en mémoire des personnes décédées, qui étaient données régulièrement par le premier ministre François Legault lors de la première vague, sont désormais absentes du paysage médiatique.

La nécessité de rendre hommage est pourtant fondamentale, et symboliquement extrêmement importante, selon l'anthropologue et professeure honoraire à la Faculté de communications de l’UQAM, Luce Des Aulniers.

C'est important de le dire de temps en temps, de dire qu'on va le faire, que les gens ne seront pas oubliés. Les gens doivent entendre que leur peine a été entendue par les pouvoirs publics. C'est le rôle éclairé d'une ou deux personnes dans les dirigeants de nous le signifier.

La façon dont on traite l'amplitude et la massivité épidémiologique n'est pas nécessairement quelque chose de très consolant, explique-t-elle. On est en train de normaliser la situation. Les gens se disent : "Je fais partie d'une statistique, mon chagrin fait partie d'une statistique."

On a pensé aux statistiques, on a pensé à la dimension logistique, à la dimension organisationnelle, [mais] c'est comme si les gens n'existaient pas comme sujets humains, mais uniquement comme contribuables, comme patients, comme clients.

Une citation de :Luce Des Aulniers, anthropologue

Selon Mme Des Aulniers, cet hommage – quelle que soit la forme qu'il prendra – devra nécessairement être attribué aux individus ou aux groupes d'individus.

Il ne faut pas qu'il soit une réitération, une confirmation du pouvoir, une déculpabilisation, une justification des uns et des autres, comme on risque de le voir. Il ne faut pas mêler une cérémonie funéraire avec un règlement de compte.

Pour le bureau du premier ministre Legault, l'intention d'aller de l'avant avec un hommage est toujours d'actualité. Maintenant, le dossier est toujours en analyse. Je n’ai rien de nouveau à ajouter pour le moment, nous a précisé l'attaché de presse.

Un baume sur une plaie vive

Pour de nombreuses familles, cet hommage permettrait de panser une plaie, encore bien vive.

À l'instar de Line Beaulieu qui a perdu son père Lionel, décédé de la COVID-19, le 11 août dernier. Hospitalisé pour une grippe à l'hôpital du Haut-Richelieu, Lionel est ressorti, sans le savoir, avec la COVID-19. Il est mort quelques jours plus tard, contaminant au passage sa conjointe Gisèle, décédée elle aussi.

Je suis contente qu'il y ait un hommage pour lui, je suis vraiment contente, ça m'apporte un petit réconfort de plus, je me dis que l'on va au moins le reconnaître là. Il n'a pas eu de funérailles, mais il aura au moins un hommage et c'est important pour moi [...] Je souhaite de tout mon cœur qu'il ne soit pas mort pour rien, qu'il ne soit pas oublié.

La famille d'André Blackburn, autre victime de la COVID-19, aimerait également que cet hommage prenne forme. Particulièrement sa fille Chantal qui tente, tant bien que mal, d'apaiser sa peine.

C’était comme une disparition, on l'a jamais vu malade, on l'a jamais vu dans les hôpitaux, on l'a jamais vu mort non plus...

Une citation de :Chantal Blackburn

Un moment encore plus difficile en ce temps des fêtes, pour celle qui n'a toujours pas revu son fils ni son frère depuis le mois de mars. Quand on fait un souper de famille, on peut en rire, on peut en pleurer, on peut se prendre dans nos bras. On pensait peut-être faire notre deuil, de pouvoir enfin tous en parler [...] puis finalement il n'y aura pas de Noël, donc ça retarde le deuil à plus tard, à on ne sait pas quand. C'est très bizarre, très spécial comme deuil.

Chantal pensait pourtant déjà avoir traversé le pire, il y a 22 ans. Ma mère est décédée pendant le verglas, en janvier 1998. Et malgré les conditions, tout le monde était là, j'ai eu le temps de lui tenir la main, de la coiffer.

C'est vraiment le contraire qui s'est passé [avec mon père]. Personne, personne, personne n’était là, personne n'a pu lui parler, personne ne l'a vu partir. C'est fou comment on peut perdre deux êtres aussi différemment... Deux crises au Québec, je ne peux pas oublier les dates, les années.

Faire le deuil des circonstances entourant la mort

Dans une société où la mort et le deuil sont des sujets tabous, la pandémie a ramené sur la place publique ces thèmes de façon brutale. Elle a également mis en exergue l'importance des circonstances entourant les derniers instants d'un proche.

Il y a des gens qui vont veiller le mourant et qui ont une vision de la mort telle qu'elle devrait arriver. Parfois, elle n'arrive pas de la façon espérée. C'est comme si la personne, en plus de vivre la mort d'un proche, doit faire le deuil des circonstances qu'elles auraient souhaitées [pour lui]. La pandémie décuple et rend le tout beaucoup plus brutal, explique Nathalie Viens, formatrice sur le deuil et coordonnatrice au sein de la Chaire Jean Monbourquette sur le soutien social des personnes endeuillées, à l'Université de Montréal.

L'anthropologue et professeure honoraire à la Faculté de communications de l’UQAM, Luce Des Aulniers

« Avant on souffrait d'une absence de réalité, maintenant on souffre d'une surdose de réalité », estime Luce Des Aulniers, anthropologue et professeure honoraire à la Faculté de communications de l’UQAM

Photo : Radio-Canada / Olivier Lalande

Pour Luce Des Aulniers, fondatrice du champ des études interdisciplinaires sur la mort, tout deuil de quelque époque qu'il ait été fait entrer les êtres humains dans des zones méconnues.

Il n'y a pas de société qui a conçu l'avant-mort, le mourir, et l’après-mort comme quelque chose de banal. L'avant-mort est toujours un moment extrêmement charnière, qui a toujours été considéré comme extrêmement important. Et c'est justement au niveau des circonstances entourant la mort que vont se jouer des volontés d’apposer un sens qui soit le plus certain possible, dit l'anthropologue.

Accompagner les endeuillés

À Tel-Écoute/Tel-Aînés, un organisme québécois qui offre un service téléphonique aux personnes endeuillées, environ 80 bénévoles sont attelés à la tâche, particulièrement en ce temps des fêtes.

Sa directrice générale, Lucie Brais, constate une augmentation de 30 % des appels depuis le début de la pandémie. Selon elle, un autre chiffre est encore plus alarmant : plus de 97 % des personnes qui appellent la ligne Le Deuil mentionnent la COVID-19.

Les gens ont besoin d'écoute, pas de conseils. Ils ont besoin d'exprimer l'émotion qu'ils vivent, d'exprimer comment ils aiment cette personne-là. Il y a toutes sortes d'émotion dans un deuil, mais de pouvoir l'exprimer librement sans être interrompu, sans qu'on porte de jugement, sans qu'on vous dise d’arrêter de pleurer, qu'on vous conseille de faire-ci ou de faire-ça [...] Je pense que c'est cette place-là que les gens ont besoin présentement, celle de sentir qu'ils peuvent exprimer ce qu'ils vivent.

L'organisme a d'ailleurs reçu, en avril dernier, une aide financière du ministère de la Santé et des Services sociaux d'environ 50 000 $. Une somme octroyée dans le cadre d'un investissement de 240 000 $ pour soutenir les personnes endeuillées lors de la première vague.

Une personne décédée peut ébranler par sa perte jusqu'à 20 personnes dans son entourage. Et quand on perd un être cher, ce n'est pas nécessairement le lendemain qu'on appelle une ligne d'écoute. Cela peut prendre trois semaines, trois mois, six mois. Nos services sont essentiels plus que jamais. On a encore besoin d'être soutenu par le gouvernement. Il ne faut pas qu'on soit oublié, renchérit la directrice de Tel-Écoute/Tel-Aînés.

La ligne Le Deuil est disponible gratuitement au Québec, 365 jours par année, de 10 h à 22 h, au 1 888 533-3845

Un hommage circonstanciel

Au Mausolée Saint-Martin, à Laval, un mur de la mémoire a été installé en hommage aux personnes décédées de la COVID-19. Un espace public et ouvert, où des messages adressés à un proche y sont projetés de façon aléatoire.

Une autre façon d'accompagner les endeuillés dans leur cheminement, nous explique Julia Duchastel, vice-présidente d'Alfred Dallaire Memoria.

On s'est rendu compte qu'on pouvait s'adresser à tout le monde. On voulait que cette initiative transcende les religions, les appartenances, pour en faire une sorte de rituel collectif. Au lieu d'écrire des sympathies à des vivants ou d'écrire des messages de condoléances, c'est comme une bouteille à la mer, un message destiné à la personne décédée, nous détaille l'instigatrice du projet.

Un message projeté sur un mur : «Si on me donnait une fleur pour chaque moment où je pense à toi, je pourrais marcher éternellement dans mon jardin. En mémoire de Florence Smith, de la part de ta fille adorée.»

Un des nombreux messages projetés : « Si on me donnait une fleur pour chaque moment où je pense à toi, je pourrais marcher éternellement dans mon jardin. En mémoire de Florence Smith, de la part de ta fille adorée. »

Photo : Courtoisie / Julia Duchastel

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