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D’animateur à camionneur, quand la pandémie change la vie pour le mieux

Comme animateur de radio, Frédéric Bisson avait l’emploi dont il rêvait, mais il était exténué. La pandémie l’a forcé à prendre une route qu’il n’avait pas imaginée.

Un homme barbu vêtu d'une veste de sécurité orange se tient devant un semi-remorque.

La pandémie a forcé Frédéric Bisson à changer de vie, pour le mieux. Il était animateur radio, il est devenu camionneur, pour son plus grand bonheur.

Photo : Radio-Canada / Etienne Leblanc

C’est une histoire de lueurs. 

Comme celles qui se pointent très timidement dans le ciel de Saint-Aimé-du-Lac-des-Îles en ce petit matin sombre et frisquet de décembre.

Il est 6 h 45, Frédéric Bisson est le premier arrivé dans le stationnement du Centre de formation du transport routier (CFTR) situé le long de la route 309, à une douzaine de kilomètres au sud de Mont-Laurier.

Bottes à embout d’acier aux pieds, gants de travail à la main, il attend le début de son cours qui commence à 7 h 30.

Il fait plus froid que dans mon studio de radio, dit-il de la voix douce et profonde qui le caractérise.

Une voix qui était, jusqu’à récemment, un de ses principaux outils de travail.

Un homme dans un stationnement.

Frédéric Bisson dans le stationnement du Centre de formation du transport routier, à Saint-Aimé-du-Lac-des-Îles.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Jusqu’en mars 2020, Frédéric Bisson tient la barre de l’émission matinale de la station de radio Wow 97,1 à Gatineau, l’ancienne Rythme FM de l’Outaouais, rebaptisée en 2017.

Mais avec le confinement, les revenus publicitaires de la station fondent et la majorité des employés font l’objet d’une mise à pied temporaire.

Frédéric Bisson fait partie du lot.

C’est ainsi que la pandémie lui fait prendre une route inattendue : à 45 ans, l’animateur s’apprête à devenir camionneur.

Je n’y crois pas encore, dit-il. Je ne pensais jamais qu’un jour je verrais ça. Tu m’aurais dit que j’allais devenir astronaute, j’y aurais plus cru que si tu m’avais dit camionneur.

Et pourtant, il y a longtemps que Frédéric Bisson n’avait pas été aussi heureux.

L'animatrice Véronique Cloutier et Frédéric Bisson sont ensemble pour une séance de photos.

Frédéric Bisson est avec l'animatrice Véronique Cloutier, lors d'un événement de la station Rythme FM en Outaouais, où il était à la barre de l'émission matinale jusqu'en mars dernier.

Photo : Courtoisie - Frédéric Bisson

Un communicateur né

Rien ne prédestinait ce communicateur talentueux à troquer son micro pour le volant d’un gros semi-remorque, qui avalera bientôt les kilomètres sur les routes du continent.

La radio, et la communication en général, il est tombé dedans quand il était petit.

Un jeune homme devant une console de radio et des tables tournantes.

Frédéric Bisson a commencé à faire de la radio à 11 ans, à la station de radio communautaire de Fort-Coulonge, dans la région du Pontiac (Outaouais).

Photo : Courtoisie - Frédéric Bisson

J’ai animé ma première émission de radio à 11 ans à la radio communautaire de Fort-Coulonge, le village de la région du Pontiac où j’ai grandi, dit-il.

Jeune recrue à Radio-Canada en Ontario au milieu des années 90, il devient rapidement le correspondant du diffuseur public à la Bourse de Toronto, ce qui sera le début d’une belle carrière, autant à la radio qu’à la télé.

Il travaille tour à tour à Radio-Canada, TVA, Rouge FM, Télé-Québec et, récemment, à Wow 97,1 (Rythme FM). Il trouve aussi le temps d’enseigner le journalisme au collège La Cité, à Ottawa.

La mise à pied subite de mars dernier, il ne l’avait jamais envisagée.

Personne ne l'a vue venir, dit-il. Mes patrons m'appréciaient, les auditeurs aussi, et j'aimais ça! C'est mon métier... (il prend une pause) Ah! Il faut que je m'habitue à le dire au passé! C’ÉTAIT mon métier préféré! Et là, paf! La pandémie est arrivée et, en trois semaines, tout ça a dû être réorganisé.

Un homme inspecte un camion.

Frédéric Bisson fait sa ronde d’inspection du camion avant de démarrer. La liste d’inspection comporte plus de 200 éléments à vérifier toutes les 24 heures.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Exténué

Même si ses patrons lui assurent que le licenciement est temporaire, Frédéric Bisson prend rapidement conscience que cette pause forcée aurait dû survenir bien avant.

Quand il en parle, l’émotion s'empare de lui. J’étais brûlé, exténué, ça m’a frappé, aussi fort que quand j’ai réalisé, enfant, que le père Noël n’existait pas, dit-il. Quand j’ai réalisé que je n’étais plus capable de faire le métier que j’aime le plus au monde, c’est-à-dire la radio, j’ai eu un immense deuil. J'ai pleuré!

Il porte comme un fardeau toutes ces années à se lever quotidiennement au milieu de la nuit pour animer son émission. Cela faisait deux ans qu’il exprimait à ses patrons le désir d’occuper une autre chaise, moins éreintante.

C'est comme être obligé de se séparer d'une personne qu'on aime, mais avec laquelle la relation est toxique. À un moment donné je me suis dit : "ça m'tente pus, ça m'tente pus! Je n’ai plus rien à prouver à personne!"

Frédéric Bisson aurait probablement pu retrouver son poste d’animateur. Mais la crise de la COVID-19 le mène sur un nouveau chemin.

Pour moi, c'est devenu comme une opportunité, confie-t-il. Je me suis dit : "là, la vie t'envoie un signe, ça fait deux ans que tu demandes à voir de quoi aura l'air ta vie dans les prochaines années ailleurs qu'à la radio, ben câline, la pandémie va t'en donner la chance!"

Le reportage d’Étienne Leblanc est diffusé dans le cadre de l’émission L’heure du monde à 18 h à ICI Première. Toute la semaine, l’émission présente la série Tenir le coup. En ces temps de pandémie, comment des citoyens ont-ils changé leur mode de vie et leur façon de voir le monde?

Frédéric Bisson au volant de son camion.

Frédéric Bisson est heureux du changement qu’il a fait. Il est persuadé qu’il vivra des moments très heureux au volant de son camion, dès qu’il aura son accréditation.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Changement de direction

Dans les jours qui suivent sa mise à pied, soutenu par l’aide financière d’urgence des différents gouvernements, Frédéric Bisson prend le temps de faire une liste de ce qu’il aime dans la vie : le petit bout de terre qu’il a acheté au bord d’un lac et où il s’est construit un petit chalet; les arbres et la forêt; les voyages (surtout les road trips en auto); ses deux chats; et les moments où il peut se retrouver seul.

Frédéric Bisson sur son terrain.

Frédéric Bisson a planté une centaine d’arbres sur le terrain de son chalet, qui est devenu sa maison après la perte de son emploi en mars dernier, à environ 120 km au nord de Gatineau.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

C’est sa mère qui lui donne l’idée : tu devrais devenir camionneur!

La suggestion ouvre une porte inattendue, lui qui est issu d’une famille d’enseignants, de professeurs et de professionnels. En abandonnant son emploi très public d’animateur de radio, il craignait de décevoir son monde.

Mais la suggestion de sa mère arrive comme une bénédiction. C’était une confirmation qu’il n’y avait vraiment aucune limite à ce que je pouvais envisager pour l’avenir, dit-il.

C’est au printemps qu’il prend sa décision. Lui, l’animateur connu du public, le communicateur professionnel, deviendra camionneur.

Il énumère les raisons qui l'ont mené à faire ce choix sur un ton d'une ferme assurance : J'aime conduire, l'école est à côté de chez nous, je peux garder ma maison, c'est un bon salaire, je vais pouvoir payer mon hypothèque, je vais faire de la distance, je peux amener mes chats avec moi, je suis quelqu'un qui aime beaucoup la solitude, et j’adore faire les routes américaines, en Atlantique et dans l’ouest du pays.

Retour à l’école

Après son licenciement, Frédéric Bisson doit laisser l’appartement qu’il louait à Gatineau. Avec l’hypothèque pour son petit chalet, c’était trop pour son budget.

La petite chaumière qu’il avait commencé à construire à Notre-Dame-du-Laus, à environ 120 kilomètres au nord de Gatineau, devient donc rapidement sa résidence principale.

C’est pourquoi son retour sur les bancs d’école s’est fait au Centre de formation du transport routier de Saint-Aimé-du-Lac-des-Îles, à environ une demi-heure de route de sa maison.

Frédéric Bisson en compagnie de son formateur Patrice Guénette.

Frédéric Bisson en compagnie de son formateur Patrice Guénette.

Photo : Radio-Canada / Etienne Leblanc

Nous l’accompagnons sur les petites routes de campagne enneigées autour de ce village où il conduit, pour la première fois de sa vie, un semi-remorque.

Le mastodonte a de quoi impressionner. C’est haut, c’est gros, c’est large, c’est long, c’est lourd et ça ne bouge pas sur un dix cennes. C’est Patrice Guénette qui le dit, le professeur qui assiste son nouvel élève.

Frédéric Bisson monte dans son nouveau monde comme il serait monté sur un cheval pour aller conquérir de nouveaux territoires.

Au volant de la grosse monture, il apprend à manier la complexe transmission manuelle dans les pentes, s’initie aux subtilités des vitesses de rotation du moteur et assimile les meilleures façons de prendre les courbes.

Le plus difficile arrive quand il doit reculer la longue remorque dans un angle de 90 degrés, sur une route de campagne très étroite, toute blanche et longée de fossés profonds camouflés par la neige.

Frédéric Bisson pratiquant une manoeuvre de reculons.

Pour la première fois de sa vie, Frédéric Bisson doit faire reculer son camion et la remorque sur une vraie route, en dehors du centre d’entraînement. Une manoeuvre difficile.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Pour quelqu’un qui n’a jamais fait ça de sa vie, Frédéric Bisson démontre un flegme impressionnant. Avance, recule, avance, recule, avance, recule, plus d’une dizaine de fois, sans jamais perdre patience.

En animant à la radio, j’ai appris que quand on est stressé et qu’on perd patience, ça va encore plus mal, alors j’essaie le plus possible de contenir mon stress, dit-il.

C’est quand l’adrénaline retombe qu’il prend conscience de l’intensité de l’exercice. Il s’affaisse dans la banquette arrière de la cabine : Ouf! J’ai l’impression d’avoir fait vingt heures en ligne!

S’il se sent fatigué après les longues journées de cours, c’est sans commune mesure avec la fatigue qu’il ressentait depuis quelques années.

C’est la meilleure décision que j’ai prise depuis longtemps, confie-t-il.

Bien qu’il trouve les cours difficiles, il s’imagine déjà en train de franchir les kilomètres sur les routes du sud des États-Unis avec ses chats à ses côtés, la radio publique américaine dans les haut-parleurs et du temps, le soir venu, pour écrire.

Frédéric Bisson sur la route.

Frédéric Bisson en pleine formation au volant de son camion lourd sur une route de campagne de Saint-Aimé-du-Lac-des-Îles.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Et si la pandémie n’était pas arrivée?

Si la crise de la COVID-19 n’avait pas eu lieu, s’il n’avait pas eu à subir un licenciement, même temporaire, Frédéric Bisson avoue qu’il aurait probablement poursuivi son petit bonhomme de chemin.

Je n’aurais pas quitté, j'aurais continué à surfer là-dessus, j'aurais peut-être pris un congé maladie, et je serais revenu, confie-t-il. Mais j’ai l'impression que je serais tombé dans une grosse dépression. Mon choix c'était la dépression, ne plus aimer ça, et me laisser quasiment mourir à petit feu jusqu'à ma retraite.

Frédéric Bisson s’estime surtout privilégié d’avoir pu s’offrir le choix de changer de vie.

Qui a la chance dans la vie de dire : "je suis tanné, tout va trop vite?" Et là la vie met sur ton chemin une pandémie qui t'oblige à tout arrêter, mais sans tomber dans la déchéance, grâce à l’aide gouvernementale? C'est extraordinaire.

Frédéric Bisson devant son logement.

Quand il s’est retrouvé sans emploi, Frédéric Bisson a dû quitter son appartement de Gatineau pour emménager dans son petit chalet, dont il a dû terminer la construction plus rapidement que prévu, à environ 130 km au nord de Gatineau.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Il a surtout été impressionné par le soutien financier qui a été déployé pour aider des gens comme lui qui voulaient se réorienter.

Ça m’a convaincu que jamais personne n’allait m’abandonner, dit-il. Le gouvernement m’a tendu la main avec du chômage, Emploi Québec m’a offert une subvention pour retourner à l’école, mes parents et mes amis étaient prêts à m’aider… Quel cadeau!

Il n’ose pas le dire trop fort, parce que tant de gens ont souffert à cause de la COVID-19. Mais la pandémie aura été bonne pour lui.

J’ai-tu le droit de dire que, pour moi, la COVID a été probablement une des plus belles affaires qui me soit arrivée dans ma vie? lance-t-il. Ça t’oblige à te poser des questions et à aller fouiller à l’intérieur de toi.

Une histoire de lueurs, disions-nous.

Celles qui percent l'obscurité.

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