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Analyse

Quel « leadership américain » sous Joe Biden?

Joe Biden.

Le président élu des États-Unis, Joe Biden

Photo : Reuters / MIKE SEGAR

La nouvelle administration Biden affiche haut et fort sa volonté de rétablir la primauté des États-Unis sur la scène internationale.

Depuis quelques semaines, le futur président et l’équipe qu’il a désignée en matière de défense et de diplomatie disent et répètent qu’ils entendent rétablir ce qu’ils appellent le leadership américain dans les affaires du monde. Ils n’ont que ce mot à la bouche.

L’Amérique est de retour

L’Amérique est de retour, clament Joe Biden, son secrétaire d’État désigné Antony Blinken et nombre des nouveaux responsables de l’administration qui prendra les rênes le 20 janvier prochain.

À les écouter, ce qui s’est passé depuis quatre ans, durant la période Trump, n’est qu’une regrettable parenthèse, une aberration passagère à laquelle le retour des démocrates au pouvoir remédiera rapidement et presque automatiquement.

D’abord, l’Amérique, selon l’expression raccourcie qu’affectionnent les États-Uniens orgueilleux et les Français admiratifs pour désigner ce pays, ce n’est pas que les États-Unis. Mais il y a davantage.

La domination stratégique de l’Occident, de l’Europe, de l’Amérique du Nord et des États-Unis tout particulièrement est sur le déclin. Ce déclin n’a pas été causé par la présidence Trump. Il lui préexistait.

Il a pu s’accentuer depuis quatre ans avec le retrait accéléré de Washington des institutions, des pactes et autres accords internationaux (lutte au changement climatique, accord sur le nucléaire iranien, Organisation mondiale de la santé, etc.) décriés, voire piétinés à Washington depuis 2017, et avec la montée en puissance simultanée de la Chine.

La Chine a laissé tomber les gants et ne fait plus semblant, comme il y a encore 10 ou 15 ans, d’être un pays émergent et modeste qui écoute et apprend des autres.

La République impériale du XXe siècle, qui a dominé une bonne partie du monde depuis Washington, appartient au passé.

Les arguments de Joe Biden

Ce printemps, Joe Biden a publié un essai dans Foreign Affairs, le grand bimestriel d’affaires internationales, sur le thème Pourquoi l'Amérique doit encore être une force dirigeante.

Les États-Unis doivent s’asseoir à la tête de la table, a dit M. Biden fin novembre. Début décembre, lorsqu'il a présenté ses nominations à la sécurité nationale, il le répétait encore : Les États-Unis sont de retour, prêts à diriger le monde.

Il y a dans ces formulations une ambition démesurée, et sans doute une erreur de perspective quant aux rapports de forces réels et aux capacités objectives des États-Unis, à l’aube de la troisième décennie du XXIe siècle. Il y a aussi un regard fortement idéalisé sur le passé, qui fait bon marché des interventions militaires et des dénonciations de traités caractéristiques des trois ou quatre dernières décennies.

Au cours des quatre dernières années, plusieurs membres de l’élite diplomatique traditionnelle de Washington, exaspérés par l’administration Trump, ont présenté ce fameux leadership américain comme une solution de rechange sûre et bienveillante au nationalisme belliqueux du America First et du Make America Great Again.

70 ans à définir les règles

Citons par exemple cet extrait de l’article de Biden dans Foreign Affairs (mars-avril 2020) :

Pendant 70 ans, les États-Unis, sous des présidents démocrates comme républicains, ont joué un rôle de premier plan dans la définition des règles qui ont fait progresser la sécurité et la prospérité collectives.

Dit autrement : depuis trois quarts de siècle, nous avons écrit les règles du jeu, et cela nous donne la force, la légitimité et le droit de continuer.

Mais il y a 70 ans, les États-Unis produisaient environ la moitié du PIB mondial. Aujourd’hui, ils en produisent environ 15 %. Pris globalement, le PIB de l’Union européenne – ajusté en fonction de la parité de pouvoir d’achat – est presque aussi élevé que celui des États-Unis. Quant à la Chine, elle a déjà dépassé ceux-ci, et l’année 2020, avec la catastrophe américaine de la COVID-19, pourrait bien creuser l’écart.

L'expression leadership américain suppose une hiérarchie du pouvoir réel qui, du moins sur le plan économique, n'existe tout simplement plus aujourd’hui. Et si la supériorité militaire des États-Unis, en force de frappe brute à la grandeur de la planète, reste peut-être vraie en 2020, elle diminue, et l’éparpillement de ce déploiement militaire ne garantit plus des victoires.

L’Irak et l’Afghanistan (avec le retrait annoncé des États-Unis et le retour probable des talibans au pouvoir) sont, globalement, des défaites militaires pour Washington.

Lorsqu’on découpe et analyse la présence américaine par régions du monde, on est en droit de se demander, par exemple, si la présence américaine en Asie (Japon, Taïwan, mer de Chine du Sud) n’est pas d’ores et déjà dépassée stratégiquement par le spectaculaire déploiement chinois dans la région.

Un argument moraliste

Dans un autre passage, Joe Biden écrit : D'autres nations suivent notre exemple, car elles savent que les États-Unis ne protègent pas simplement leurs propres intérêts, mais essaient de faire progresser les aspirations de tous.

Ici, l’argument devient carrément moral ou moraliste. Si les États-Unis ont longtemps été une référence très positive pour le reste du monde, à la fin des années 1940 en Europe, dans les années 1950 en Asie et jusque dans les années 1980 face à l’URSS, cette période où ils surfaient sur leur prestige, leur gloire et l’affection (voire l’envie) d’une bonne moitié du monde à leur endroit est aujourd’hui bien révolue.

Depuis 20 ans, dans les aventures irakienne et afghane, il est difficile de voir une force pour le bien agissant pour les autres et faisant progresser les aspirations de tous.

Bien avant Trump…

Les traités internationaux? On parle beaucoup, avec raison, de ceux que l’administration Trump a déchirés. Ils sont importants.

Mais les administrations précédentes avaient refusé de ratifier quantité de traités : sur les mines terrestres, les bombes à fragmentation et les essais nucléaires, sur la limitation des ventes d'armements. Sur la protection des océans. Les États-Unis n’ont jamais adhéré à la Cour pénale internationale.

On pourrait continuer la liste. Et cela s’est passé sous les administrations Clinton, Bush fils et Obama (avec, il est vrai, un Sénat peu coopératif dans certains cas).

Comment un tel rejet – réitéré et structurel – du multilatéralisme, par un État qui s’estime justifié de mener le monde, peut-il aujourd’hui inspirer le respect?

L’administration Biden entend revendiquer de nouveau, en 2021, le droit des États-Unis à un leadership mondial qu’elle pense aller de soi.

Son premier objectif pourrait plutôt être de réintégrer une communauté internationale négligée, rejetée, voire sabotée par les États-Unis au fil des ans. En revenant modestement s’asseoir à une table qu’ils avaient quittée… sans forcément demander d’être tout de suite assis à sa tête.

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