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Pour ces Marseillais, les « joyeux festins » ont une autre saveur

La France compterait 10 millions de pauvres et leur situation précaire a été aggravée par les confinements et la crise économique. Pour leur venir en aide, des militants anti-pauvreté ont envahi le McDonald's de l’un des plus pauvres quartiers de Marseille.

Une file devant un restaurant McDonald's.

Le matin, les gens font la file devant le restaurant reconverti en centre de distribution de nourriture.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Ils sont quelques centaines à faire la queue dans le stationnement d’un McDonald's. Surtout des femmes. Parfois avec de jeunes bébés pleurnichant dans une poussette.

Le soleil réchauffe l’air frais de ce quartier de Marseille parmi les plus pauvres au pays. Il est à peine 8 h ce lundi matin, et les rues sont déjà bien occupées.

Je me suis levé à 6 h pour venir chercher quelque chose à manger, confie une retraitée, parmi les premières dans la longue file qui traverse le stationnement.

Une marche dans le noir et 30 minutes en autobus. Je n’ai pas le choix, explique-t-elle. La retraite qu’elle touche ne suffit pas à payer tout l’essentiel. Ça ne suffit jamais, la vie est très chère.

La distribution de denrées alimentaires tarde à débuter. Personne ne s’impatiente. Certains occupent les bancs des tables à pique-nique rondes typiques de cette chaîne de fast food.

À l’intérieur, plusieurs bénévoles s’activent. Des centaines de sacs de plastique occupent tout l’espace, entre les friteuses et les plaques à burgers. Ils débordent de denrées : riz, nouilles, lait, fruits et légumes.

Trois femmes s'installent dans le petit espace jadis utilisé pour la commande à l’auto, coincées entre la fontaine à boissons gazeuses et les machines à crème glacée.

Ce matin, ce ne sont pas des automobilistes qui s’y présenteront pour recevoir Big Macs et frites. Des piétons viendront y remplir leur cabas de dons alimentaires.

On va ouvrir! lance une voix. Allez, envoyez les premiers!

Une banderole accrochée dans un restaurant McDonald.

Le restaurant faisait déjà l'objet d'une lutte, de la part des syndiqués, pour en éviter la fermeture.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Une réquisition citoyenne

Il est facile de passer devant cet ancien McDonald's sans réaliser qu’il a été transformé en véritable base d’opérations solidaires dans l’un des secteurs les plus pauvres de France.

Le restaurant est au cœur d’une longue dispute syndicale, car il est considéré comme peu rentable par ses propriétaires; plusieurs employés ont tenté d’en empêcher la fermeture définitive.

En décembre, une liquidation judiciaire a été formalisée. Puis le coronavirus est arrivé. La France s’est confinée. La plupart des services d’aide aux démunis ont cessé de fonctionner.

On est frappés, pas uniquement par une crise sanitaire, mais aussi par une crise alimentaire, je dirais presque humanitaire, lance Salim Grabsi, debout près du comptoir.

Enseignant et militant de longue date, Salim Grabsi est l’un des piliers de la transformation du McDo de Saint-Barth. En plein confinement, lui et un ami cherchaient une façon d’aider ceux qui avaient faim.

L’ami est toujours salarié du McDonald's; il en a toujours les clés. Rapidement, l’idée est venue de s’installer dans l’établissement inutilisé, situé tout près de plusieurs HLM.

C’est une réquisition citoyenne pour venir en aide à la population marseillaise, explique Salim Grabsi, qui juge que la COVID-19 a mis à poil la société française, montrant combien de gens dépendent de l’assistance gouvernementale.

Chaque semaine, le McDonald's accueille des nouveaux pauvres. Des étudiants, des salariés, des gens qui ont perdu leur emploi, des gens qui ont vu leur vie familiale exploser dans la promiscuité du premier confinement.

L’aide réclamée, elle aussi, a explosé. En quelques semaines, la petite équipe a dû s’ajuster, solliciter d’autres associations de Marseille.

Aujourd’hui, elles sont une cinquantaine à participer aux efforts d'entraide dans l’ancien restaurant. Des efforts qui profitent à quelque 14 000 personnes chaque semaine.

Le décor n’a pas changé, le prix des repas est toujours affiché au-dessus des caisses. Mais l’espace est utilisé autrement.

Les cuisines servent à préparer des repas chauds pour les sans-abri, les frigos à entreposer des denrées périssables données par des agriculteurs de la région. Autour des tables à manger, des conseillers écoutent les besoins des familles venues demander de l’aide.

Il est très utile ce McDo, lance la responsable d’un organisme qui distribue des vêtements. S’il part, je ne sais pas ce que vont devenir les gens autour.

Des gens font la queue.

Quelque 10 millions de Français vivraient dans la pauvreté, une situation aggravée par l'éclatement de la pandémie de COVID-19.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

En 2020 en France, on crève de faim

Ça va vite, ouais! Je ne pensais pas qu'il allait y avoir autant de monde. Jeune étudiante, Samantha a peu de temps pour discuter. Ce matin, elle échange les coupons contre les sacs de nourriture.

Debout devant la vitre du service à l’auto à ce poste névralgique, elle voit défiler les gens depuis plus d’une heure. Il a beaucoup de gens, ouais.

Il y a du pain? demande un homme. Pas ce matin.

Une jeune mère inspecte le contenu de son sac : Il a du jus d'orange, des carottes, des patates, il y a tout le manger pour faire nourrir cette semaine, inch Allah!

Derrière elle, un retraité profite de la présence d’un micro. Tu enregistres, hein? Les gens crèvent de faim! En 2020 en France, on crève de faim.

Chômeur depuis quatre ans, l’homme se présente et jette la pierre au président français. Macron, c’est un zéro! Pas bon! Qu’il dégage!

À ses yeux, le gouvernement n’en fait pas assez pour les plus démunis.

Il repart après avoir demandé s’il pourrait obtenir plus de yaourt. Derrière lui, une dame tente d’échanger des articles avec une connaissance.

C’est une foule qui s’attarde peu. Et peu veulent parler. S’exprimer, c’est aussi s’exposer, admettre publiquement qu’on a besoin de charité et de l’aide des autres.

Des fois, on a honte de dire qu'on est dans la misère, explique une autre. Heureusement qu’entre voisins on partage. Ma voisine, est-ce que je la laisse mourir de faim? Je ne peux pas, je ne peux pas! Moi, je partage.

Écartez-vous, svp! Écartez-vous! Un des bénévoles tente de fendre la foule. Une dame est prise d'étourdissements. Les gens près d'elle la soutiennent.

Enlevez le masque et respirez. Une chaise est apportée. La dame reprend du mieux. Peut-être un manque de sucre, explique le bénévole. Peut-être qu’elle n’a pas assez mangé.

Un homme tenant un toutou et des chocolats.

Dans les paniers offerts, on trouve parfois de petits cadeaux pour Noël, des jouets pour les enfants.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Les limites d’une machine de guerre solidaire

Les gens sont épuisés, constate Salim Grabsi. Les crises sanitaires et économiques perdurent, les gens n’ont plus de ressources financières, plus de ressources psychiques.

Une détresse qui motive les troupes. Surtout à l’approche de Noël. Des colis alimentaires spéciaux ont été préparés. Avec du saumon, du foie gras, du chocolat et quelques jouets.

C’est un "Happy Meal" solidaire, explique-t-il. Des cadeaux récoltés auprès des Marseillais, sans l’aide des gouvernements. Comme le reste de ce qui est offert ici depuis le printemps.

Au quotidien, il faut donc faire preuve d’ingéniosité, de débrouillardise, solliciter les contacts, acheter en gros pour économiser les centimes.

Chaque jour est un miracle, lance Salim Grabsi. Demain, il n'y aura plus rien. Demain après-midi, on va s'inquiéter. Un ange va passer par-là... et ça va repartir!

C'est une machine de guerre créée par la solidarité, ajoute Kamel Guémari en transportant une caisse de denrées. C’est un autre des piliers de cette organisation, lui aussi conscient des limites de son armée de bénévoles.

Quand on parle de combattre la misère, la délinquance et la prostitution, ça passe par le travail. Il va falloir que les pouvoirs publics arrêtent de nous pointer du doigt et qu'ils nous tendent la main.

Même s’ils ont l’attention de plusieurs grands médias, les militants de Saint-Barthélemy n’ont pas réussi à attirer les faveurs des décideurs, qu’ils soient municipaux ou nationaux.

Des slogans devant un McDonald.

À l'extérieur du restaurant, des slogans sont peints sur un mur de briques.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Salim Grabsi sent la fatigue après les semaines de 90 heures et les deux emplois cumulés. Mais il refuse de baisser les bras.

Il rêve de transformer ce McDonald's inutilisé en restaurant servant aussi de lieu d'échange et de formation pour les habitants du quartier. Avec l’aide des pouvoirs publics.

Qu'on leur transmette le flambeau en disant : voilà ce qu'on a réussi à faire avec nos petits moyens, nos petits bras.

Il est convaincu que l’aventure doit se poursuivre. Les gens en ont besoin, et nous, nous avons besoin de souffler un peu.

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