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La COVID, le temps et rien d’autre

À chaque époque sa façon de vivre le temps. La pandémie, elle, nous plonge dans le pur présent. Dialogue avec quelques spécialistes du temps qui fuit.

Photo prise dans le magasin Pelletier Horloger, à Saint-Marc-sur-Richelieu

Une horloge dans l'atelier des Pelletier

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

L’horloge grand-père qui sonne les quarts d'heure dans le salon porte bien son nom. Elle appartenait à Maurice Gauthier, mon grand-père, qui était obsédé par le temps. « Tempus fugit », avait-il inscrit sur l’horloge. « Le temps fuit », répétait-il aussi, inlassablement, citant le poète des temps anciens, Virgile, lorsque l’horloge habitait son salon à lui, de son vivant.

Je n’en ai plus pour longtemps, m’a dit récemment un ami malade du cancer au bout du fil, regrettant de n’avoir pas le temps de voir ses amis. J’ai trop de temps, m’a dit une amie anxieuse parce qu’elle ne travaille presque plus.

J’ai l’impression qu’on me vole du temps avec mes petits enfants, m’a dit une dame d’un certain âge qui, comme mon grand-père, est obsédée par le temps qui, inexorablement, fuit.

Ma voisine ne le dit pas trop fort, mais elle apprécie la pandémie. J’ai tellement plus de temps, me confie-t-elle, heureuse, détendue. Le temps fuit-il autrement en temps de confinement? Et notre perception du temps, elle, a-t-elle changé depuis mars?

Nous sommes le temps, résume Jean Grondin, professeur de philosophie à l’Université de Montréal et spécialiste d’Emmanuel Kant et de Heidegger, deux philosophes qui ont pensé le rapport de l’humanité au temps.

Je ne vous conseille pas de lire ces ouvrages pendant les vacances de Noël, c’est très compliqué, ce sont des œuvres auxquelles il faut consacrer des vies! me dit, souriant, l’éminent universitaire aux cheveux blancs.

Essentiellement, la conscience du temps est ce qui nous différencie des autres espèces. Nous savons que nous allons mourir et que le temps va continuer après nous, résume Grondin. On n’y échappe pas! D’ailleurs, tous les philosophes ont réfléchi à notre condition temporelle.

Signe des temps, le professeur aux cheveux blancs me parle depuis son bureau sur zoom.

Dans notre expérience du temps, ce temps de la pandémie est extrêmement spécial. On a l’impression que le temps s’est arrêté. Les rituels qui ponctuent le temps changent en fonction de la crise et donc la crise influe sur la façon dont nous remplissons le temps.

Photo prise dans le magasin Pelletier Horloger, à Saint-Marc-sur-Richelieu.

Daniel Pelletier, horloger.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le doux tic-tac du temps

Dans l’atelier de Daniel Pelletier, maître horloger, les tic-tac incessants de dizaines de vieilles horloges habitent l'espace baigné de la lumière laiteuse de cet après-midi d’hiver.

Le son, le rythme de ce temps qui passe, chanté en chœur, est inexplicablement doux, chaleureux.

Avec ses petites lunettes qui lui permettent d’observer de près de tout petits mécanismes et de les réparer avec de tout petits instruments, le maître horloger respire le calme et la patience que nécessite la minutie qu’il faut pour jouer avec le temps, pour avoir une relation intime avec le temps.

C’est lui qui assure, entre autres, l'entretien de la tour de l'Horloge dans le Vieux-Port de Montréal et de l'horloge de l’hôtel de ville.

Je suis ému quand je vois la signature d’un horloger sur un mécanisme, me confie-t-il. L’autre jour, j’ai vu le nom de Cyril Duquette, horloger de Québec vers 1860. L’horloger est un maillon dans une chaîne, les hommes passent, les horloges demeurent.

Après la Deuxième Guerre mondiale, soucieux de permettre à ses vétérans de retrouver une vie saine et valorisante, le gouvernement du Canada a mis sur pied, avec l’aide des provinces, plusieurs possibilités de formations professionnelles, dont trois écoles d’horlogerie.

En 1946, les villes de Toronto, Montréal et Trois-Rivières accueillirent leurs premiers élèves. En 2020, seule l'école Trois-Rivières a survécu. Elle a failli fermer il y a quelques années, faute d’étudiants.

L’horlogerie n’a pas exactement l’attrait des nouvelles technologies. Mais depuis quelques années, il y a un regain. Victor, le fils de Daniel Pelletier, y a étudié. Il travaille maintenant avec son père au milieu des tic-tac.

Depuis le début de la pandémie, on est super occupés. Les gens se sont dit : "Enfin, j’ai le temps de faire réparer la vieille horloge grand-père ou la montre de poche". Les horlogers, père et fils, manquent de temps.

C'est au séminaire Saint-Sulpice, dans le Vieux-Montréal, qu'on installa la première horloge publique en Nouvelle-France.

Pendant plusieurs décennies, elle fut la seule horloge publique de la ville de Montréal.

Il faut attendre le régime britannique pour assister au développement, ici, du commerce de l’horlogerie, mais ces objets nous viennent de temps très anciens.

Photo prise dans le Magasin Pelletier Horloger, à Saint-Marc-sur-Richelieu.

Victor Pelletier, horloger comme son père

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Lorsque le frère Jacques sonnait les matines

Didier Méhu enseigne l’histoire sociale de l’Occident médiéval à l'Université Laval. Dans l'Antiquité gréco-romaine, on calcule les heures selon le soleil. En été, les heures sont longues, et en hiver, elles sont courtes.

Au Moyen-Âge, raconte M. Méhu, les heures correspondent aux offices des moines, et donc à un son de cloche qui rythmait la journée.

Il y a les matines, les primes au lever du soleil, les vêpres lorsque le soleil se couche, les complies, le dernier office avant la nuit.

Dans la deuxième moitié du 13e siècle apparaissent des mécanismes d'orfèvre capables de diviser le jour en 24 heures égales, mais elles mettront au moins deux siècles à se trouver un chemin dans la vie des gens. Éclate alors un conflit à propos du temps.

Il y une concurrence des temps entre le temps de l’église, explique Didier Méhu, toujours ponctué par les offices, et les 24 heures qui étaient celles des marchands.

Au fil du temps, ce sont les 24 heures des marchands qui ont gagné.

Aujourd’hui, notre période est obsédée par le temps. On voit l’heure tout le temps. Sur notre téléphone, sur une montre, c’est monstrueux, on voit la vie qui tourne, tout le temps, s’exclame l’historien.

Photo prise dans le Magasin Pelletier Horloger, à Saint-Marc-sur-Richelieu

Des outils pour réparer des horloges dans l'atelier de Pelletier Horloger

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

De l’avenir radieux au présentiel pandémique

Le temps, tel que conçu dans la pensée occidentale, est un continuum, une histoire, un récit. Le passé n’existe plus, le futur pas encore, il n’y a que le maintenant.

Au 18e siècle, avec les révolutions idéologiques, les utopies et les progrès technologiques, on pense, on rêve beaucoup au futur. Le futur, croit-on, sera meilleur, plus juste, plus heureux.

Mais l’horizon du futur s'obscurcit à la fin du 20e siècle, et c’est le groupe de punk Sex Pistols qui va nommer ce changement dans notre vision collective de l’avenir avec son No future.

Depuis les années 80, le futur s’est fermé et nous sommes passés à une époque de présentisme, dit M. Méhu.

L’historien pense que cet horizon s'est quelque peu ouvert l’an dernier autour de la question des changements climatiques et voit dans les manifestations de Greta Thunberg, intitulées vendredis pour le futur, un interstice dans ce ciel où se projette le futur.

Or la pandémie a bousculé cet élan pour le futur, d'après l’historien. Et cela nous ramène au présent. Des rassemblements à Noël? Combien de morts? Et comment vais-je utiliser mon temps?

Si vous vous êtes rendu ici, c’est que vous avez pris le temps de lire cet article au complet. Si vous avez le temps, écrivez-moi, j’aime toujours vous lire et j’ai un peu plus de temps ces temps-ci. Prenez soin de vous, chers lectrices et lecteurs. Carpe Diem, comme le disait aussi mon grand-père.

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