•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Fonction publique : un « plafond de béton » que Québec n’est pas pressé de briser

Les cibles d'emploi pour les personnes racisées ne sont toujours pas atteintes au sein des ministères et des organismes publics.

À travers la façade vitrée d'un bâtiment où se trouvent des bureaux, des gens travaillent.

Selon la CDPDJ, il aurait fallu assujettir la fonction publique à la Loi sur l'accès à l'égalité en emploi, comme c’est déjà le cas des organismes publics.

Photo : Getty Images

La fonction publique n'arrive pas à se faire le reflet de la diversité de la population québécoise, au point que le Groupe d’action contre le racisme (GACR) formé par le gouvernement Legault a cru bon de cibler ce secteur dans son récent rapport. Mais pourquoi Québec peine-t-il à recruter des personnes racisées?

Parmi les 25 mesures énoncées par les sept ministres et députés mandatés par François Legault pour trouver des solutions à mettre en œuvre rapidement, certaines se consacrent plus particulièrement aux barrières qui s'érigent lorsqu'il est question d'accès à l'emploi.

Plus précisément, des opportunités d'emploi au sein du secteur public, qu'il s'agisse de postes à pourvoir dans les ministères ou bien dans les organismes publics.

Le GACR dit reconnaître que le phénomène de sous-représentation des minorités visibles dans le secteur public est régulièrement souligné. De nombreuses mesures ont pourtant été mises en place au cours des années pour accroître la place des minorités visibles au sein de l’administration publique québécoise, note le groupe dans son rapport.

Afin de remédier à la situation, les ministres Lionel Carmant et Nadine Girault, qui coprésident le GACR, ont notamment proposé, avec leur action numéro 7, d'augmenter, d'ici cinq ans, le taux de présence des membres des minorités visibles au sein de l’effectif de la fonction publique afin qu’il soit représentatif de celui observé au sein de la population active du Québec.

Mais ce qui semble être, au premier abord, un appel à l'action légitime et sensé s'avère en réalité un énoncé d'intention inutile, juge Marie-Thérèse Chicha, professeure à l'École de relations industrielles de l'Université de Montréal.

Le gouvernement n'indique pas quelles sont précisément ses cibles ni comment il compte y arriver, constate-t-elle. Aucun cadre d'évaluation ni aucun mécanisme de reddition de comptes ne sont inclus dans le rapport du GACR.

Une femme et deux hommes marchent. Les trois portent des masques.

De gauche à droite : Nadine Girault, ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration; François Legault, premier ministre du Québec; et Lionel Carmant, ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux.

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Qui plus est, s'engager à atteindre un taux qui se veut représentatif des minorités au sein de la population active du Québec – qui est estimé à 13 % – occulte la notion de hiérarchie. Autrement dit, on peut atteindre un pourcentage ciblé en engageant des membres des minorités visibles sans jamais les placer dans des postes de haute direction.

Ça ne veut pas dire pour autant qu'on atteint ainsi l'égalité, fait remarquer Mme Chicha.

Nous avons l'expression "plafond de verre" pour les femmes. Pour les minorités visibles, on parle de "plafond de béton", qui est vraiment infranchissable.

Une citation de :Marie-Thérèse Chicha, spécialiste de l'intégration des immigrants au marché du travail

Elle-même appelée à conseiller le Groupe d'action contre le racisme lors de ses consultations, Mme Chicha aurait souhaité que Québec s'engage sans détour à respecter ce qui est déjà stipulé dans la Charte des droits et libertés de la personne.

En vertu de l'article 92, il revient au gouvernement d'exiger de ses ministères et des organismes publics l'implantation de programmes d'accès à l'égalité.

C'est donc dire que le Groupe d'action contre le racisme offre une action édulcorée par rapport à ce que dit déjà la Charte depuis 1985, précise Mme Chicha.

Rater les cibles

Force est de constater qu'en 2020, soit 35 ans après l'entrée en vigueur de l'article 92, le Québec fait encore piètre figure.

Commençons par les organismes publics. Assujettis à la Loi sur l’accès à l’égalité en emploi dans des organismes publics, ceux-ci font l'objet d'un suivi de la part de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ).

Dans son dernier rapport, en juin 2019, la Commission constatait que l'intégration des personnes racisées au sein des organismes publics n'était toujours pas suffisante. En augmentation depuis 10 ans, les minorités visibles sont passées de 2,7 % de l'effectif en 2009 à 6,3 % en 2019.

La cible était toutefois fixée à 10,4 %. Selon le décompte de Radio-Canada, ce sont donc 26 307 employés issus des minorités qui manquaient toujours pour atteindre cet objectif.

Du côté des ministères, le secrétariat du Conseil du Trésor est responsable du Programme d’accès à l’égalité (PAE) en emploi pour les membres des minorités visibles et ethniques, l'outil qui doit lui permettre de faire progresser le nombre d'employés racisés dans la fonction publique.

De l'avis du Groupe d'action contre le racisme, ce programme n’a pourtant pas donné les résultats escomptés, peut-on lire dans le rapport.

Dans le plan, qui s'échelonne sur cinq ans, soit de 2018 à 2023, le programme doit permettre d'atteindre, au 31 mars 2023, une proportion de 18 % de personnes racisées au sein de la fonction publique. Or, entre 2018 et 2019, le taux n'est passé que de 11,32 % à 12,21 %.

Le gouvernement, législateur et employeur

Selon la vice-présidente de la CDPDJ, Myrlande Pierre, tout est une question d'application. Et c'est justement ce qui manque dans le rapport du GACR, dit-elle, abondant ainsi dans le même sens que Mme Chicha.

Comment peut-on aller au-delà des intentions et s'assurer de la mise en œuvre des mesures du Groupe d'action contre le racisme? Mme Pierre n'est pas la seule à se poser la question.

Line Lamarre, présidente du Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ), qui représente près de 20 000 employés de la fonction publique, se demande aussi comment le gouvernement parviendra à tenir parole.

C'est sans compter le fait que le premier ministre Legault tient mordicus à abolir 5000 postes dans la fonction publique, une promesse qui remonte à la campagne électorale de la CAQ en 2018. Si tu coupes des postes et que tu entends faire des embauches, il y a un problème de cohérence, observe Mme Lamarre.

Se disant résolument en faveur de l'intégration de plus de personnes racisées dans l'appareil gouvernemental, la présidente du SPGQ exige du gouvernement plus que des actions; il faut des moyens.

Dans son rapport, le GACR dit vouloir resserrer l’application [des programmes d'accès à l'emploi] et s’assurer d’un suivi rigoureux des résultats obtenus. Il demande notamment au secrétariat du Conseil du Trésor d'émettre des directives pour parvenir à l'atteinte des cibles déjà définies.

Fait à noter : les employés de la fonction publique ne sont pas soumis à la Loi sur l'accès à l'égalité en emploi, comme le sont ceux des organismes publics. Ils ne sont donc pas sous la surveillance de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse.

La CDPDJ aurait jugé pertinent que tous les employés du secteur public soient assujettis à cette loi, explique sa vice-présidente.

La reddition de comptes et l'imputabilité m’apparaissent comme des composantes incontournables si on veut s’assurer de la finalité des résultats.

Une citation de :Myrlande Pierre, vice-présidente de la CDPDJ, responsable du mandat Charte

Le problème réside entre autres dans le fait que Québec est à la fois législateur et employeur, indique de son côté Marie-Thérèse Chicha.

En tant que législateur, le gouvernement manifeste sa volonté d’avoir des programmes d’accès à l’égalité et dit vouloir améliorer la représentativité des minorités dans la fonction publique.

Ce faisant, en tant qu’employeur, « il n’a pas d’autorité extérieure qui l’oblige à rendre des comptes ». Ce conflit d’intérêts est dû à une disposition de la Charte qui permet au gouvernement de porter ces deux chapeaux.

Ainsi, le gouvernement surveille ses propres programmes [et ne cherchera pas] à se sanctionner lui-même, ajoute-t-elle.

Un problème qu'on ne nomme pas

Des programmes pour favoriser l'accès à l'emploi, des organismes pour assurer le suivi et le respect des lois, il y en a déjà. Ce qu'il manque, résume Marie-Thérèse Chicha, c'est de la volonté politique.

Au-delà de la difficulté pour les personnes racisées de faire reconnaître leurs diplômes obtenus à l'étranger ou encore les biais des employeurs qui interviennent lors de la sélection des CV – des barrières auxquelles se heurtent les minorités visibles et qui ont été largement documentées –, ce problème vient du système, souligne Mme Lamarre.

Le Groupe d'action propose à juste titre de sensibiliser davantage les Québécois à la réalité du racisme, poursuit-elle, mais changer les gens à la base ne change pas le système. Les habitudes et les perceptions des Québécois peuvent donc changer, tandis que le système demeure aussi pernicieux, ajoute-t-elle.

Ne pas vouloir nommer les choses, ça ne permet pas de les guérir, dit-elle, évoquant ainsi le refus du premier ministre à reconnaître l'existence du racisme systémique.

Quand je regarde le gouvernement de M. Legault, je ne peux pas dire qu’il prône lui-même par la diversité.

Une citation de :Line Lamarre, présidente du SPGQ

Myrlande Pierre et Marie-Thérèse Chicha, qui estiment sans l'ombre d'un doute que la discrimination systémique fait obstacle aux personnes racisées cherchant un emploi, plaident pour la mise en œuvre d'une politique nationale antiracisme.

L'approche préconisée par le gouvernement, c'est-à-dire des mesures fragmentaires, ne permet pas de régler le problème dans son ensemble, assure Mme Chicha. Et tant qu’on n'admet pas qu’il y a de la discrimination systémique ou du racisme systémique, on ne pourra pas avoir une solution appropriée et efficace.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !