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Un héros répudié, sa famille exilée

Il y a 10 ans, un jeune marchand de fruits et légumes s'immolait par le feu à Sidi Bouzid, en Tunisie. Son geste allait déclencher un mouvement de révolte aux proportions insoupçonnées, le « printemps arabe ». La révolution a donné des fruits, mais pas à tous. Une partie de sa famille a dû trouver refuge au Canada.

Une jeune fille tirant un valise rose à roulettes passe devant le monument.

Le 17 décembre 2011, un monument commémoratif représentant le chariot de fruits et légumes de Mohamed Bouazizi est dévoilé à Sidi Bouzid.

Photo : Reuters / ANGUS MCDOWALL

Il s’appelait Mohamed Bouazizi, il avait 26 ans. Il avait dû interrompre ses études quelques années plus tôt pour aider ses parents à faire vivre ses nombreux frères et sœurs.

Comme d’autres petits marchands de Sidi Bouzid, au centre de la Tunisie, il avait régulièrement des problèmes avec la police parce qu’il n’avait pas les moyens d’acheter un permis de vendeur.

Ce matin du 17 décembre 2010, nouvelle altercation avec la police. Cette fois, c’est plus grave : on lui saisit son matériel.

S’ensuit une bousculade, une policière le gifle en public, Mohamed est furieux, humilié.

Dans l’heure qui suit, il se rend au siège de la police pour récupérer son matériel saisi, en particulier la précieuse balance à fruits et légumes qui ne lui appartient d’ailleurs pas. Refus catégorique des autorités.

Mohamed n’en peut plus, il achète un bidon d’essence et revient devant le bâtiment, vide sur lui le contenu du bidon et craque une allumette… Il meurt à l’hôpital, une semaine plus tard.

Dans les jours qui suivent, des milliers de Tunisiens de sa région envahissent les routes et marchent pendant des jours, jusqu’à la capitale, pour dénoncer les injustices dans le pays.

Des manifestants brandissent derrière elle le drapeau national tunisien.

Leïla Bouazizi, lors d’une manifestation gouvernementale à Sidi Bouzid le 19 janvier 2011, près du bâtiment où un mois plus tôt son frère Mohamed s'est donné la mort.

Photo : Reuters / Zohra Bensemra

C’est finalement une grande partie de la population tunisienne qui s’est soulevée et qui a obtenu, dans les semaines suivantes, le départ du président Zine el-Abidine Ben Ali.

Lorsque la rumeur se fait menaçante

Pour la famille Bouazizi, cette révolution a eu des conséquences tragiques, au-delà de la mort de Mohamed.

Les parents, les frères, les sœurs faisaient régulièrement l'objet de menaces de la part de partisans de l’ancien régime Ben Ali ou encore de voisins, à cause de jalousies engendrées par la misère ambiante.

Leïla, la sœur cadette de 2 ans de Mohamed, rencontrée à Montréal avec sa mère dans l'appartement familial, nous explique.

Un jour la voisine est venue nous voir, catastrophée. Elle nous dit : ‘’Ne sortez pas de chez vous !’’ J’ai pris un taxi et le chauffeur a dit : ‘’Si je trouve un frère ou une sœur de Mohamed Bouazizi, je vais les tuer’’. Alors nous, on n’osait plus sortir ni prendre les transports publics.

La famille a donc quitté Sidi Bouzid pour aller s’installer à Tunis. Mais l’atmosphère était tout aussi négative dans la capitale. On les soupçonnait d’avoir monnayé leur notoriété.

Il y avait beaucoup de monde contre nous. Ils lançaient des rumeurs, comme si on avait profité de la révolution et fait beaucoup d’argent, juste pour faire une mauvaise image de nous.

Une citation de :Leïla Bouazizi
Les deux femmes vivent maintenant à Montréal.

La mère de Mohamed Bouazizi, Manoubia, ainsi que sa soeur Leïla.

Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

Fin 2011, Leïla réussit à obtenir un visa d’étudiante pour le Canada. Elle s’installe seule à Montréal et s’inscrit à l’École des métiers de l’aérospatiale.

J’ai fini mon diplôme en technique d’usinage, j’ai fait mon stage à Pratt and Whitney Canada et j’ai été embauchée directement après, m'explique-t-elle. Je me trouve vraiment chanceuse.

Pendant qu’elle étudie au Canada, Leïla s’inquiète du sort de ses proches restés en Tunisie. Elle convainc sa mère de venir la rejoindre au Canada. Elle obtient pour elle et d’autres membres de la famille le statut de réfugié. Ils s’installent à Montréal en 2014.

Dans le salon du petit appartement montréalais, Manoubia, la mère de Mohamed et Leïla, nous a rejoints. Elle suit des cours de français, mais elle préfère s’exprimer en arabe. C’est Leïla qui traduit.

Au début, malgré la tristesse, j’étais vraiment fière de mon fils. Je me disais : ''Ça va changer quelque chose dans notre situation en Tunisie''. Malheureusement, le chômage est toujours très élevé, l’économie est très faible, il n’y a pas d’avenir pour les jeunes en Tunisie et ça me fait mal.

Une citation de :Manoubia, la mère de Mohamed et Leïla

Au moins, aujourd’hui, en Tunisie, on peut voter et choisir le président qu’on veut, enchaîne Leïla. On peut parler, on peut manifester. Avant, on n’avait pas ça.

Même s’ils se disent heureux dans leur nouvelle vie, les membres de la famille Bouazizi sont déchirés. Un frère et une sœur sont restés là-bas et n’ont pas pu obtenir le statut de réfugiés au Canada.

Vont-ils célébrer, d’une manière ou d’une autre, ce dixième anniversaire?

Leïla ne traduit pas ma question à sa mère. Elle répond non d’emblée.

C’est un moment très malheureux, on essaie de ne pas trop y penser, ici. Surtout, ma mère est très, très sensible, on ne veut pas beaucoup parler de l’anniversaire de la mort de Mohamed, ça va lui faire très mal.

Une citation de :Leïla Bouazizi
Un marchand ambulant passe devant l'affiche, des enfants jouent.

Affiche apposée sur un bâtiment public à Sidi Bouzid représentant Mohamed Bouazizi, le défunt marchand de fruits

Photo : Reuters / Zoubeir Souissi

Un monument à Mohamed Bouazizi a été érigé à Sidi Bouzid près du marché où il s’est immolé. Et un boulevard porte son nom dans la capitale, Tunis.

Son visage est présent sur d’immenses affiches murales dans plusieurs lieux publics.

Mais son image s’est ternie avec le temps, y compris chez les petits marchands de fruits et légumes qui vivent toujours dans la même pauvreté, 10 ans plus tard.

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