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Rozon acquitté : « C'est la société qui change le droit », dit Annick Charette

Celle qui a porté plainte contre Gilbert Rozon veut maintenant aider les victimes d'agression sexuelle.

Annick Charette regarde attentivement l'intervieweuse.

Annick Charette, la plaignante dans le dossier Gilbert Rozon

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Annick Charette, qui accusait le fondateur de Juste pour rire, Gilbert Rozon, de viol et d'attentat à la pudeur, a peut-être perdu en cour, mardi, mais les victimes d'agression sexuelle ont trouvé en elle une alliée et une défenseure.

Dans une entrevue accordée à Céline Galipeau pour le Téléjournal, la femme de 60 ans, qui reprochait à l'homme d'affaires de l'avoir forcée à avoir des relations sexuelles avec lui dans un chalet des Laurentides quand elle avait 19 ans, a indiqué que, pour elle, la page était tournée.

Ce n’est que le début de mon implication, glisse-t-elle toutefois, projetant tout au long de l'entretien l'image d'une femme forte et, en dépit de son revers, sereine.

Celle qui dit avoir beaucoup appris sur le système judiciaire en vivant cette expérience de l'intérieur veut poursuivre le combat, mais cette fois pour les autres. Après avoir affronté les écueils de la justice, elle offre même sa collaboration au ministère.

Mme Charette, qui a obtenu du tribunal de lever l’ordonnance de non-publication sur son identité, dit ne pas regretter d'avoir dénoncé, même si l'homme qu'elle accusait a été acquitté plus tôt dans la journée.

Elle incite même les victimes d'agression sexuelle à imiter son geste.

Il le faut, parce que c’est la seule façon qu’on va pousser la société à évoluer. Il faut que les victimes dénoncent, sinon on donne toute la place aux agresseurs, déclare-t-elle, comme elle l'avait fait à l'issue du jugement.

Il faut que les victimes se lèvent et continuent de dénoncer, malgré tout, malgré les échecs, il faut qu’on soit fortes.

Une citation de :Annick Charette, plaignante

Dans sa décision, la juge Mélanie Hébert a invoqué le doute raisonnable, précisant toutefois qu'il ne fallait pas conclure que le tribunal ne croit pas la victime et saluant même son courage.

Cela signifie que le directeur des poursuites criminelles et pénales ne s’est pas déchargé de son fardeau de prouver hors de tout doute raisonnable la culpabilité de l'accusé, a expliqué la magistrate, jugeant le témoignage de l'accusé plausible et exempt de contradictions susceptibles d'en affecter la crédibilité ou la fiabilité.

Gilbert Rozon a nié les accusations dont il faisait l’objet.

Mais comment [la Couronne] peut-elle établir [la culpabilité] dans un cas où deux versions contradictoires [s'opposent]? s'interroge Mme Charette.

Ce n'est pas un procès criminel où les procureurs présentent des preuves matérielles, fait-elle valoir, mais où ils présentent un témoignage qui forcément sera contredit par l'accusé.

La juge Hébert a d'ailleurs souligné la constance de son témoignage.

Alors, si le mien n’a pas suffi, qu’est-ce qui suffira? demande Annick Charette. La montagne est haute, laisse-t-elle tomber, parlant d'un jugement décevant autant pour elle que pour les victimes d'agression sexuelle.

Mais on ne doit pas baisser les bras. Parce que le droit ne précède jamais la société, c’est la société qui change le droit. Si notre société juge que ceci n’est pas équitable ou n’est pas valable, c’est la société qui doit se mettre en œuvre pour changer ça, a-t-elle martelé.

Une justice à deux vitesses

Annick Charette en entrevue avec Céline Galipeau, assises à distance dans une pièce.

Annick Charette a attendu 40 ans avant de porter plainte. C’est un long processus, commente-t-elle. À l’époque, ça ne se faisait pas. Je pense qu’un viol, c’était reconnu juste si tu avais eu un couteau sur la gorge, et [avais été] jetée dans un fossé après, dit-elle pour illustrer le contexte de l'époque.

À la fin des années 1990, à l'époque où Gilbert Rozon avait été accusé d'agression sexuelle, une accusation pour laquelle il avait plaidé coupable, Mme Charette, qui dit avoir alors manqué de courage, était enceinte. Le fondateur de Juste pour rire avait reçu l'absolution de la Cour supérieure du Québec l'année suivante.

Quelque 20 ans plus tard, Mme Charette est cependant allée voir les policiers dans la foulée de la sortie publique du groupe Les Courageuses, qui a tenté, en vain, d'entreprendre une action collective contre l’ex-producteur.

Après avoir entendu parler de la démarche du groupe dans les médias, elle est rentrée chez elle, y trouvant sa fille : c'est alors, dit-elle, qu'elle a réalisé que sa fille avait l'âge qu'elle-même avait lors de la nuit en question. Après s'être confiée à sa fille, cette dernière l'a encouragée à porter plainte.

Annick Charette avoue s'être sentie impuissante pendant le procès : impuissante face à des règles de droit, des procédures, des procédés qui répondent au code de la justice, mais qui ne répondent pas nécessairement à l’équité, à la justice intrinsèque. Ça répond à des codes de droit.

Les procureurs représentent la société, pas la victime, qui, elle, n'a pas droit à un avocat et ne peut pas s'objecter, regrette-t-elle après avoir eu l'impression d'être muselée pendant le procès.

Les accusés ont beaucoup plus de place, beaucoup plus de poids dans la machine judiciaire que ne peuvent en avoir les victimes comme moi. C’est inéquitable et c’est cette iniquité que j’interpelle.

Une citation de :Annick Charette, plaignante

Elle souligne que Gilbert Rozon a eu trois ans pour étudier avec ses avocats la version des faits qu'elle avait présentée, alors qu'elle-même a appris celle de l'accusé en pleine cour.

Cinq minutes avant la fin de mon témoignage, l'avocate m'a posé la question : "Et moi, si je vous disais que vous avez agressé M. Rozon?" rappelle-t-elle. J’étais déconcertée, étonnée, ça n’avait aucun sens pour moi. Ça n’avait aucun sens. En fait, ma première réaction, ça a été de sourire parce que je trouvais ça farfelu.

L'acquittement de Gilbert Rozon a été prononcé le même jour de la publication d'un rapport du Comité d'experts sur l’accompagnement des victimes d’agressions sexuelles et de violence conjugale.

Le comité a formulé 190 recommandations pour améliorer le traitement des plaintes, dont la création d'un tribunal spécialisé en la matière, dans le but d'adapter les systèmes judiciaire et extrajudiciaire au traitement des plaintes pour violence sexuelle et conjugale de façon à restaurer la confiance de la population.

Poursuivre le combat

Tout ce processus valait-il la peine d'être entrepris? Oui, répond Annick Charette sans hésitation.

Malgré l'issue du procès, elle est satisfaite d'être allée au bout de sa démarche. Dignement, je pense, ajoute-t-elle. Ce que je peux faire, c’est pour les autres victimes et je vais le faire.

À l'écouter, sa décision de porter plainte semble en quelque sorte avoir été pour elle thérapeutique.

La sexagénaire fait état de la honte et de la culpabilité qu'elle a traînées pendant des décennies. Chaque fois que j’y pensais, j’avais honte. Je me disais : "J’aurais dû me débattre, je n’aurais pas dû rester là, c’est ma faute." C’est ma faute, répète-t-elle. C’est fou.

C’est un fardeau que tu portes à l’intérieur de toi, dit-elle, comparant une agression à une cicatrice intérieure.

Parfois, tu t’accroches les doigts dedans et tu te dis : "Ah oui, ça fait encore mal." [...] Maintenant, je n’ai plus peur d’y toucher. C’est correct. Cette cicatrice-là, je peux la montrer à tout le monde maintenant. Elle n’est plus à l’intérieur, elle est à l’extérieur.

En rompant le silence, j’ai déposé mon fardeau.

Une citation de :Annick Charette, plaignante

Maintenant, je n’ai plus honte, je ne me sens plus coupable, témoigne-t-elle, tenant à dire aux victimes d'agression l'effet bénéfique que peut avoir le fait de dénoncer.

Si vous vous sentez comme ça, moi, je vais vous tendre la main et je vais vous aider, car on ne mérite pas ça. On mérite un monde sans harcèlement et sans violence, poursuit-elle, disant prendre la parole pour les femmes, mais aussi pour les hommes. Ce ne sont pas que les femmes qui sont concernées par ça, dit-elle.

Et l'action d'Annick Charette commence dès maintenant. Ce sera mon combat personnel : que les victimes d’agressions puissent trouver un écho dans le système judiciaire, mais un écho dans d’autres systèmes aussi parce qu’il n’y a pas juste le système judiciaire pour venir à bout de ça.

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