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Danser face à l'adversité : comment les ballets russes traversent la pandémie

Tamara Alteresco a passé quelques jours dans les coulisses des plus grands théâtres de Russie, parmi les seuls ouverts au monde malgré la pandémie. Une décision audacieuse et risquée, une histoire de passion.

Des danseuses sur scène.

La scène Le royaume des ombres, de la Bayadère, dans laquelle danse Renata Shakirova.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

De tous les reportages que nous avons faits sur la pandémie en Russie, il va sans dire que celui-ci est un des rares qui font du bien.

Un festin pour les yeux, pour les oreilles, mais surtout un baume pour le moral en cette période morose qui prive le public des arts de la scène, alors qu’il en a cruellement besoin.

J'ai attendu des mois en priant pour que le ballet revienne, et quand les théâtres ont rouvert, je suis venue en courant dit Kira en sortant les billets de son sac à main.

Nous l’avons rencontrée au vestiaire du Théâtre Mariinsky, où elle est venue voir La Bayadère, un des favoris du répertoire du ballet classique et une des pierres angulaires de cette institution culturelle de Saint-Pétersbourg.

Des danseurs de ballet classique.

Scène de La Bayadère au théâtre Mariinsky.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Les Russes ont été privés de leurs arts pendant cinq longs mois, le printemps et l'été dernier, alors que les théâtres ont dû fermer en raison de la première vague de COVID-19.

Depuis l’automne, le ballet, l'opéra et les symphonies sont revenus en force.

Soulagés et déterminés, les artistes sont remontés sur scène malgré tous les dangers.

Évidemment que c’est risqué, mais notre vie est un grand risque ces jours-ci, dit en souriant la ballerine Renata Shakirova.

Elle en sait quelque chose. Elle se remet tout juste de la COVID-19.

Comme il fallait s'y attendre, depuis la réouverture du Mariinsky, au moins 40 artistes ont été infectés.

C'est un stress constant. Tous les matins, on attend les tests en se demandant : "qui va tomber malade? Qui devra être isolé?" C’est une période difficile, dit Renata.

Les artistes sont testés toutes les deux semaines et en alternance.

La semaine où nous étions au Mariinsky, au début du mois de décembre, au moins huit danseurs étaient en isolement et ont dû être remplacés à la dernière minute. Mais c’est notre passion et notre vie, concède la ballerine.

Trois danseuses de ballet sur scène.

Renata Shakirova (première à gauche) se remet de la COVID-19.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Difficile de croire qu’elle vient de surmonter le virus quand on la voit au sommet de sa forme dans ce qui est une des plus belles scènes du spectacle.

On se remonte le moral, on essaie de traverser cette crise ensemble. Et il n’y a rien comme l'énergie du public et des applaudissements.

Renata Shakirova, ballerine

Du haut de son majestueux balcon doré, le directeur de la compagnie de ballet Mariinsky observe le troisième acte de La Bayadère.

S'il n'a pas vu La Bayadère 400 fois, c'est tout comme. Les bras croisés, Yuri Fateev bouge la tête au rythme de la musique.

Quand je lui demande, une fois le rideau tombé, ce que la pandémie a changé pour le ballet, il répond sans hésiter que ses danseurs sont plus dévoués.

Yuri Fateev dans le théâtre qu'il dirige.

Le directeur de la compagnie de ballet du Mariinsky, Yuri Fateev.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Ils sont plus précis, plus souriants, ils apprécient davantage le moment présent. Ils savent que leur situation est unique, que les théâtres ferment partout dans le monde et que ce n’est qu’en Russie qu’ils se produisent encore.

Yuri Fateev, directeur de la compagnie de ballet Mariinsky

Mais à quel prix? Notre survie, dit Yuri. Le plus grand risque pour nous, c’est de tout arrêter, parce que c’est notre vie et notre identité.

C'est la même passion qui anime le maestro Christian Knapp, un Américain qui dirige depuis 2011 les plus grands opéras du Mariinsky.

Il respecte et comprend la décision des théâtres du monde qui ont annulé leur saison, bien qu’il admette qu’il n'existe pas de solution idéale face à une épidémie sans précédent.

Malgré toutes les précautions prises depuis l’automne, plusieurs musiciens ont été infectés au sein de l’orchestre du Mariinsky. Pour réduire les risques, il a dû faire des compromis artistiques.

La répétition à laquelle nous avons assisté était la seule au programme cette semaine, puisqu'il tente de les limiter.

Un chef d'orchestre et des musiciens.

Le maestro Christian Knapp du théâtre Mariinsky.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Christian Knapp a aussi dû renoncer à des pièces sacrées du répertoire qui exigent un trop grand nombre d'instruments, comme le grand opéra de Richard Strauss.

Et si vous regardez l’orchestre aujourd’hui, pour un opéra de Verdi, vous constatez qu’il n’y a qu’un musicien par pupitre, explique Christian Knapp. On a seulement huit premiers violons alors que nous devrions en avoir 12 ou 16. Nous ne pouvons tout simplement plus accommoder en toute sécurité un orchestre de cette taille ici.

Mais il considère que c’est un tout petit prix à payer pour avoir le luxe de jouer en pleine pandémie, alors que ses collègues à New York, Rome ou Londres se donnent en spectacle sur Internet depuis des mois.

C'est ce qui m’a toujours attiré vers la Russie. Il y a des peuples et des cultures qui peuvent se priver de ballet, d'opéra, de musique classique, mais pour les gens ici, surtout à Saint-Pétersbourg, c’est un besoin, vraiment. C’est une société qui ne fonctionne pas sans la culture et sans nourrir son amour des arts.

Le chef d'orchestre Christian Knapp
Une photo de danseurs en noir et blanc.

Des artistes en spectacle durant le siège de Leningrad en 1943.

Photo : Théâtre Mikhailovsky

La culture dans les veines

Les théâtres ont continué de divertir le peuple, même pendant le siège de Leningrad en 1943. Ce rapport des Russes avec la culture est un phénomène unique, explique fièrement Vladimir Kekhman.

Il est le directeur artistique du Théâtre Mikhailovsky, une autre institution de Saint-Pétersbourg qui a survécu à une révolution et à deux guerres mondiales.

Il nous a confié que, n’eurent été les pressions exercées sur le président Vladimir Poutine par des grands noms du milieu artistique, les théâtres seraient probablement toujours fermés.

Ils ont rouvert, mais avec des règles strictes à respecter. Tous les spectateurs sont fichés pour pouvoir les retracer en cas d'éclosion, la température est prise à l'entrée et le nombre de billets vendus est limité pour assurer une distance d’un spectateur à l’autre.

Les danseurs sur scène et l'orchestre dans la fosse.

Les danseurs du théâtre Mikhailovsky en répétition, à Saint-Pétersbourg.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Mais la COVID-19 s'est aussi invitée au Mikhailovsky et le pire est arrivé cet automne.

Le célèbre chef d’orchestre et directeur musical Alexandre Vedernikov en est mort le 30 octobre dernier, à l'âge de 51 ans.

On ne saura jamais si c’est au théâtre qu’il a été infecté, mais il avait donné son dernier spectacle trois semaines avant sa mort.

Toutefois, remonter sur scène est une consolation et une source de réconfort, explique le premier danseur Ivan Zaytsev.

Je pense que c’est le destin qui nous pousse à revenir sur la scène, c’est ce que nous savons faire de mieux, nous donner au public et semer la joie.

Le premier danseur Ivan Zaytsev
Deux danseurs répètent sur scène.

Ivan Zaytsev en répétition avec sa partenaire.

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Notre équipe a été invitée dans les coulisses quelques heures avant La belle au bois dormant de Tchaïkovsky, où il répétait avec sa partenaire. Il dit que les mois qu’il a passés en isolement l’été dernier ont été un cauchemar, autant pour son corps que pour son moral.

Si on permet aux gens de prendre l’avion, comment peut-on justifier de fermer les théâtres? C’est, selon lui, compromettre la survie des arts de la scène. L’équivalent d’un crime culturel, dit Ivan.

Le soir même, il incarnait l’Oiseau bleu et il a enchanté toute la salle.

C’est un antidote à la déprime générale, dit Lila pendant l’entracte, en tenant la main de sa petite de six ans.

C'est une tradition de venir voir un ballet avec sa fille et encore plus important, selon elle, de la poursuivre en ces temps incertains pour encourager les artistes.

Une fillette applaudit.

Les spectateurs au théâtre Mikhailovsky.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Car plus la pandémie avance, plus la menace d’un confinement plane sur les théâtres de Saint-Pétersbourg, qui ont dû réduire à 25 % le nombre de billets vendus, et ce, à la demande des autorités de la ville.

Je n'ai jamais rien vu de tel de ma vie. C’est un choc pour moi de voir un théâtre aussi prestigieux que le nôtre à moitié vide, alors que tous les spectacles affichent complet en temps normal, dit le directeur du ballet du Mariinsky en regardant les sièges vides.

Mais 25 %, c’est mieux que rien. On risque de tout perdre, la qualité, la compagnie de danse, de tout perdre si on arrête complètement.

Yuri Fateev, directeur de la compagnie de ballet Mariinsky

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