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Le Canada n'est pas immunisé contre les théories du complot

Un drapeau à l'effigie de Donald Trump, sur fond de flammes.

Un manifestant portait un drapeau à l'effigie de Donald Trump lors d'un rassemblement tenu à Montréal contre le port du masque obligatoire dans les lieux publics fermés en septembre dernier.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La Presse canadienne

Les théories du complot, comme celles propagées par le mouvement autrefois marginal QAnon, ont gagné du terrain à mesure que la crise de la COVID-19 a alimenté la peur, la précarité et la méfiance envers les autorités, signalent des experts canadiens.

La portée et la visibilité de QAnon ont augmenté, tandis que ses adeptes ont intégré de la désinformation liée à la pandémie dans leur système de croyances, explique Amarnath Amarasingam, professeur à l'École de religion de l'Université Queen's et membre du Réseau mondial sur l'extrémisme et la technologie.

Il est difficile de cerner cette théorie conspirationniste à multiples facettes, souligne-t-il. Celle-ci ne cesse de prendre de l'ampleur depuis le premier soi-disant « Q drop », un message anonyme publié sous le pseudonyme « Q » sur le forum en ligne 4chan, à la fin de 2017.

QAnon se nourrit de tout un éventail d'idées, allant de l'antisémitisme au nationalisme blanc en passant par la thèse selon laquelle le président américain Donald Trump travaille secrètement pour abattre une cabale d'élites libérales corrompues et satanistes qui exploitent sexuellement des enfants.

La théorie est si absurde qu'on devrait pouvoir l'ignorer, mais le refus de Donald Trump de dénoncer QAnon lui a permis de sortir de la marge, expose M. Amarasingam.

Ses idées se répandent maintenant à travers divers mouvements, dont ceux qui s'opposent aux règles de santé publique visant à lutter contre la propagation de la COVID-19.

QAnon est devenu presque socio-religieux, selon M. Amarasingam, car certains considèrent Q comme un prophète venu réveiller les masses endormies. Ses messages sont souvent cryptiques et vagues, permettant aux adeptes d'y trouver un sens qui s'applique à leurs propres préoccupations.

Cela rend QAnon hautement adaptable.

Les gens retiennent ce qui leur sied et font fi du reste, relève M. Amarasingam. Ils gardent les trucs contre l'État profond, mais ils laissent la cabale satanique et l'élément sur l'esclavage des enfants, illustre-t-il.

Surtout répandu aux États-Unis, le mouvement a fait surface à travers au moins 70 pays.

Des manifestants brandissent un drapeau américain orné de la lettre Q, symbole de QAnon.

Des manifestants péruviens adeptes de QAnon dénoncent le président du Pérou Martin Vizcarra, qui fait face à la destitution, lors d'un rassemblement en novembre dernier.

Photo : La Presse canadienne / Martin Mejia/AP

C'est comme si les adeptes de QAnon n'avaient plus besoin de Donald Trump ni de Q lui-même; le mouvement parasite une pensée conspirationniste plus large.

M. Amarasingam cite en exemple les courants anti-masque et anti-vaccin, qui s'appuient sur QAnon.

Et le Canada n'est pas à l'abri.

Une tendance dangereuse

Des forums en ligne se sont enflammés cet automne après que le premier ministre Justin Trudeau eut déclaré lors d'une conférence des Nations Unies que la pandémie présentait une occasion de « réinitialiser » (« reset ») et de réinventer nos systèmes économiques pour mieux lutter contre la pauvreté et le réchauffement planétaire.

Ils l'ont interprété comme une sorte de gaffe, explique M. Amarasingam. Comme la preuve qu'il y a un vaste plan à l'oeuvre, que la COVID-19 pourrait effectivement être un canular orchestré par de puissantes élites pour ensuite amener tous ces nouveaux changements économiques et sociaux ou transformations sociétales à grande échelle.

Cette tendance anti-gouvernementale est dangereuse, prévient M. Amarasingam, car elle peut nuire aux efforts de vaccination et au respect des mesures sanitaires.

Une femme porte un masque qui est troué et sur lequel est écrit « fuck le masque ».

Une femme proteste contre le port du masque obligatoire, à Montréal, le 30 septembre 2020.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le Canada figure parmi les quatre principaux pays à générer du contenu lié à QAnon sur Twitter, aux côtés des États-Unis, du Royaume-Uni et de l'Australie, révèle un rapport de l'Institute for Strategic Dialogue, un groupe de réflexion sur l'extrémisme.

Le Manitobain accusé d'avoir défoncé un portail de Rideau Hall, près des résidences du premier ministre et de la gouverneure générale, cet été, alors qu'il était lourdement armé, avait publié du contenu de ce genre sur les réseaux sociaux, indique Peter Smith, chercheur au Canadian Anti-Hate Network, un organisme s'intéressant aux crimes et groupes haineux.

La théorie du complot selon laquelle l'entreprise Wayfair cache des enfants dans ses meubles a été popularisée par une femme établie en Ontario.

Et un Montréalais est connu jusqu'en Europe pour ses vidéos répandant de fausses informations sur la COVID-19 et du contenu lié à QAnon, ajoute M. Smith.

Alexis Cossette-Trudel a d'ailleurs récemment été banni de Facebook et YouTube.

Alexis Cossette-Trudel en entrevue à Radio-Canada.

Alexis Cossette-Trudel est l’une des figures de proue des théories du complot au Québec.

Photo : Radio-Canada

Le besoin de trouver un sens

La pandémie a créé des conditions propices au complotisme, telles que l'insécurité financière, l'impression d'être contrôlé et un scepticisme face au gouvernement et aux autorités sanitaires, explique la Dre Ghayda Hassan, directrice du Réseau des praticiens canadiens pour la prévention de la radicalisation et de l'extrémisme violent.

QAnon s'appuie sur certains faits réels, comme la maltraitance d'enfants, rappelle-t-elle.

C'est seulement la façon dont ces faits sont connectés entre eux qui semble totalement illogique à nos yeux, fait-elle valoir, en ajoutant que les gens croient en ce qui peut paraître étrange aux yeux des autres parce qu'ils sont en quête de sens.

En temps de crise, nous avons besoin de comprendre pourquoi c'est arrivé, et souvent, trouver une cause implique un bouc émissaire, affirme la psychologue clinicienne, qui est également co-titulaire de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l'extrémisme violents.

La Dre Hassan compte par ailleurs surveiller les impacts de l'isolement une fois que la situation sanitaire sera maîtrisée et que les règles seront assouplies.

Bien que l'on puisse s'attendre à ce que les gens soient impatients de renouer avec leur vie sociale, le contraire peut aussi se produire, anticipe-t-elle.

La Dre Hassan réclame une meilleure éducation aux médias et des normes plus strictes sur la façon dont les réseaux sociaux gèrent le contenu sur leurs plateformes.

M. Amarasingam dit avoir été impliqué dans des discussions avec des géants du web sur la manière de traiter le contenu lié au groupe armé État islamique et à Al-Qaida – qui est, à certains égards, plus facile à gérer que la désinformation.

Quand il s'agit de vidéos de décapitation de Daech, on peut prendre une décision assez rapidement, illustre-t-il. Mais quand il est question de "Make America Great Again" ou de contenu sur le confinement, ce n'est pas toujours aussi évident.

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