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Chronique

From Elvis in Nashville : le retour vers le futur d’Elvis Presley

Photo représentant quatre disques et un coffret.

Le coffret «From Elvis in Nashville» est sorti le 20 novembre dernier.

Photo : RCA

Les anglophones ont une jolie expression afin de désigner une certaine forme de sobriété musicale : less is more. En effet, moins, c’est parfois plus savoureux. Et rien ne peut résumer aussi bien cette notion d’épuration sonore que le nouveau coffret From Elvis in Nashville.

Si ce titre se veut un clin d’œil au légendaire album From Elvis in Memphis de 1969, From Elvis in Nashville est la suite de la renaissance du roi du rock and roll au tournant des décennies 1960 et 1970. Ce coffret regroupe l’intégralité des séances d’enregistrement faites à Nashville à l’été 1970, qui ont mené à une poignée de 45 tours ainsi qu’aux albums That’s the Way It Is, en 1970, Elvis Country (I’m 10,000 Years Old), en 1971, et Love Letters, en 1971.

Ces vinyles ont été réédités à profusion et en divers formats (compacts, coffrets, éditions de prestige majorées) depuis cinq décennies, mais jamais les séances désignées sous le terme marathon sessions n’avaient été réunies. Pourquoi marathon? Car 35 chansons ont été enregistrées en cinq nuits de travail, du 4 au 9 juin 1970. Un rythme de production frénétique en regard des standards d’aujourd’hui. Le 22 septembre, une autre séance d’enregistrement a permis de graver les quatre derniers titres.

L’été 1970

Mais avant d’aller plus loin, retournons dans le passé comme Marty McFly, afin de nous remettre dans le contexte de l’époque et de mieux comprendre l'intérêt de ce coffret.

En 1970, Elvis veut retrouver une forme de spontanéité. Cela fait suite à l’éclatante émission spéciale diffusée à la télévision en décembre 1968, aux séances d’enregistrement de 1969 à Memphis qui ont mené aux In the Ghetto, Suspicious Minds et autres monuments, ainsi qu'au retour sur scène à Las Vegas.

Le caractère un peu autoritaire et le côté perfectionniste du réalisateur Chip Moman lors des séances de Memphis commencent à peser à Elvis. Le chanteur veut renouer avec l’approche tout est possible qu’il privilégiait à ses débuts auprès de Sun Records. Il propose donc à son directeur artistique à RCA depuis 1966, Felton Jarvis, de quitter la compagnie de disques et de ne travailler qu’avec lui.

Jarvis accepte et met sur pied un tout nouveau groupe – Charlie McCoy (orgue, harmonica), Chip Young (guitare), Norbert Putman (basse), David Briggs (piano) et Jerry Carrigan (batterie) – auquel se joint James Burton, l’actuel guitariste de scène d’Elvis. Tout ce beau monde se retrouve au Studio B de RCA à Nashville dans un mélange de fébrilité et d’enthousiasme. Les musiciens travaillent sans filet, prêts à satisfaire n’importe quelle demande d’Elvis. Et ça marche…

Comme dans le studio

En écoutant les séances dans leur ordre chronologique d’enregistrement, on ressent les intenses montées en puissance et les défoulements – presque furieux – lors des prises de son de classiques (Got My Mojo Working, I Washed My Hands in Muddy Waters, Whole Lotta Skakin’ Goin’ On) et de nouvelles compositions (Patch It Up, Cindy Cindy). On a l’impression d’être en studio. Frissons garantis.

Sauf que, depuis le dernier passage d’Elvis à Nashville, le fameux Studio B de RCA a été l’objet d’une mise à jour technologique. La console dispose désormais de 16 multipistes. Cela représente sûrement le rêve pour un technicien, mais il ne faut pas en abuser. C’est, en partie, ce qui s’est produit ici.

RCA va greffer huit chansons enregistrées en studio sur l’album That’s the Way It Is, présenté comme le pendant en concert du film documentaire Elvis: That’s the Way It Is. Or, seulement quatre titres ont réellement été gravés durant les spectacles du mois d’août 1970. Felton Jarvis et les arrangeurs ont donc ajouté des couches (overdubs) de chœurs, de cuivres et de cordes aux huit versions studio afin d’obtenir une enveloppe orchestrée.

Ce fut un peu la même chose pour les chansons présentées sur Elvis Country, un album concept où chaque titre est séparé des autres par un extrait de I Was Born About Ten Thousand Years Ago. Dans ce cas, des pistes de banjo et de violon ont été ajoutées. Cette idée, intéressante comme concept, n’est peut-être pas la trouvaille du siècle quand vient le temps de présenter des chansons sous leur meilleur jour. Celles gravées sur Love Letters ont le moins souffert de cette surcharge à la mode de l’époque, mais un bon nombre de ces compositions ne nécessitaient pourtant aucun ajout.

Elvis Presley pose avec huit autres hommes.

Elvis Presley entouré de son équipe.

Photo : RCA

Retour dans le présent

Allez… On remonte dans la DeLorean avec Marty et on revient en 2020. Dans mon cas, ça me ramène dans mon salon, il y a une dizaine de jours.

Après la mise en appétit avec l’instrumentale Mystery Train sur la première piste, Twenty Days and Twenty Nights se fait entendre depuis 30 secondes quand je lève les yeux du livret que j’ai en main, en disant à haute voix : Pardon? Ben voyons donc!

Oui, oui… Je savais que, pour les besoins de ce coffret, on allait restituer les chansons telles que créées à l’origine, à savoir en enlevant les chœurs, les cuivres et les cordes au mixage. J’avais beau le savoir, le résultat à l’écoute n’est rien de moins que stupéfiant. Et pourtant, je suis un type qui écoute ce répertoire depuis son adolescence.

Twenty Days and Twenty Nights, qui à l’origine était presque grandiloquente en raison de l’ajout de cordes et de chœurs aériens, est désormais intimiste et humble, ce qui convient parfaitement aux paroles, qui évoquent un homme qui admet avoir erré à son amoureuse.

Sans ses cuivres, How the Web Was Woven n’a plus l’air d’une chanson qui est sur le point de basculer dans les variétés. Dans son contexte studio, épurée, I’ve Lost You devient plus que jamais un cri du cœur. Sans ses violons et sa trompette de facture beatlesque, le propos dans The Next Step Is Love n’est pas musicalement détourné, et le piano semble presque cristallin.

Dépouillées de leurs violons et de leurs cuivres, When I’m Over You et If I Were You ressemblent à ce qu’elles étaient lors de leur naissance : des chansons country. Just Pretend et Only Believe redeviennent des œuvres musicales aux effluves gospel. Et Make the World Go Away nous jette sur le cul, tellement la voix passionnée d’Elvis balaie tout sur son passage.

Tomorrow Never Comes est si puissante en raison de la frappe à la batterie de Carrigan et de l’interprétation fiévreuse d’Elvis qu’elle n’avait nul besoin d’être vitaminée.

Il est vrai qu’il est étonnant d’entendre les reprises de Dusty Springfield, You Don’t Have to Say You Love Me, et de Simon and Garfunkel, Bridge Over Troubled Water, sans leurs orchestrations somptueuses en finale. Mais dans le premier cas, toute l’interprétation dramatique d’Elvis est plus que jamais mise en lumière. Et pour ce qui est du classique composé par Paul Simon, la version à déplacer des montagnes fait place à une mouture délicate, mais pas moins déchirante.

Je pourrais continuer ainsi, à la pièce, pour presque toutes les 39 chansons : The Fool, It’s Your Baby, You Rock It et Funny How Times Slips Away… Offertes sans fard, elles nous donnent l’impression qu'on les entend pour la première fois.

Des interprétations qui vont droit au cœur

Cela dit, soyons francs. Certaines de ces chansons méritaient d’être enrobées et colorées comme elles l’ont été à l’origine. Des millions d’amateurs d’Elvis ne les écoutent quand même pas sans plaisir depuis près de 50 ans… Mais ces histoires d’amour, de peine et de déchirures éminemment contemporaines méritaient un traitement plus sobre que pétaradant, plus épuré que nappé de couches de vernis pas vraiment essentielles.

Le répertoire convenait parfaitement à un Elvis mature, alors âgé de 35 ans, et père depuis peu. En rétrospective, on a l’impression qu’un bon nombre de ces chansons sont annonciatrices des tourments qu’allait vivre Presley dans les années à venir, notamment sa séparation avec Priscilla dès 1972.

En définitive, ces interprétations sans filtre entendues sur From Elvis in Nashville touchent encore plus au cœur et à l’âme qu’à l’origine, ce qui n’est pas rien. Le retour à la source valait vraiment le coup.

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