•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Manque de fonds en santé mentale : le milieu communautaire lance un cri du cœur

Profil en noir d'un homme assis sur une chaise et qui a le front appuyé dans sa main.

Un jeune homme en détresse.

Photo : iStock

Des organismes communautaires actifs dans le milieu de la santé mentale demandent au gouvernement de prendre les grands moyens. Ils sont d'avis que les investissements récents sont loin d'être suffisants pour combler les besoins criants de cette population fragile, notamment en matière d'hébergement, de logement et d'accompagnement spécialisé.

Leur appel est appuyé par des proches de personnes souffrant de problèmes psychiatriques. Ceux-ci réclament davantage de ressources et d'aide et estiment que le contexte actuel est le moment parfait pour donner un coup de collier et réfléchir en profondeur à la gestion des problèmes de santé mentale.

La pandémie a eu de nombreux impacts négatifs sur la santé mentale des Québécois en général. En raison du climat d'incertitude et d'isolement social qu'elle a créé, la crise sanitaire a exacerbé la détresse psychologique de plusieurs. Certains services ont dû être suspendus et certaines ressources ont carrément dû être supprimées, dont certaines ayant pour vocation d'aider les personnes qui souffrent de problèmes psychiatriques graves. La situation a donc compliqué les choses, déjà peu simples, pour bien des proches de cette clientèle vulnérable.

Écoutez le reportage complet de Fannie Bussières McNicoll à l'émission Désautels le dimanche.

Une mère en plein désarroi

C’est un véritable cauchemar que dit vivre Suzanne, une dame âgée de Mauricie dont le fils quinquagénaire souffre de schizophrénie. Depuis une vingtaine d'années, il vivait dans une résidence supervisée. Mais celle-ci a perdu une partie de son personnel en raison de la pandémie. Les services n'étant plus au rendez-vous et ayant appris que le propriétaire devrait bientôt mettre la clé sous la porte, Suzanne a décidé d'accueillir son fils chez elle. Un fils qui a besoin de prendre des médicaments et de beaucoup d'encadrement pour vivre au quotidien.

Il s'agit d'une décision qui remplit d'inquiétude cette mère, qui a déjà une santé précaire : Je suis envahie par la peur. En résidence, je le savais en sécurité, il n'était pas dans la rue. Là, s'il m'arrive quelque chose, je ne sais pas ce qui va se passer. Je n'ai même pas le droit de mourir!

« Les résidences en santé mentale, il n'y en a pas à tous les coins de rue. On en cherche, mais on n'en trouve pas. (...) En ce moment, c'est nous, les proches, qui déplaçons des montagnes pour nos enfants. Mais on frappe toujours un mur. Il faut que le gouvernement bouge. Mais le gouvernement ne nous entend pas. »

— Une citation de  Suzanne, mère d'un homme souffrant de problèmes de santé mentale graves

La pandémie affecte tout le monde, reconnaît Suzanne. Mais nous, elle nous affecte énormément. Nous sommes les oubliés là-dedans, on nous laisse vraiment à nous-mêmes, ajoute-t-elle, la voix entrecoupée de sanglots. Heureusement, de petits organismes communautaires, comme la Passerelle à Bécancour en Mauricie, la soutiennent : Ce sont eux qui m'aident avec mon moral, qui me disent de ne pas me décourager, qui m'aident à trouver des solutions.

Une femme souriant à la caméra

Lisette Dormoy, vice-présidente du Réseau communautaire en santé mentale du Québec et coordonnatrice de l'organisme Vaisseau d’or des Moulins à Terrebonne

Photo : Radio-Canada / Fannie Bussières McNicoll

Lisette Dormoy, vice-présidente du COSME, le Réseau communautaire en santé mentale, confirme que Suzanne n'est pas la seule dans cette situation. Elle indique que les besoins en matière d'hébergement pour les personnes qui souffrent de problèmes de santé mentale sont loin d'être comblés.

Depuis 2005, les gouvernements successifs ont bien établi des objectifs en ce sens dans les différentes moutures du Plan d'action en santé mentale. Toutefois, les budgets sont constamment insuffisants pour les remplir, selon elle : Qu'on soit en région ou en grand centre, nous sommes loin d'avoir atteint les cibles gouvernementales. On parle peut-être de 20 à 25 % d'atteinte des objectifs.

Le programme Clés en main, un modèle à reproduire

Certaines personnes souffrant de problèmes de santé mentale moins graves peuvent très bien vivre de manière pleinement autonome en logement. Depuis près de 20 ans, le programme Clés en main, dans la région de Québec, favorise l'accès au logement abordable et à un accompagnement pour une clientèle marginalisée, qui compose le plus souvent avec des problèmes de santé mentale. Sont admissibles ceux qui sont bénéficiaires du Programme de supplément au loyer (PSL) et qui remplissent certains critères. Clés en main permet aux participants de choisir leur milieu de vie, ce qui évite leur déracinement social.

Les intervenants, comme l'éducatrice spécialisée Sophie Trépanier, accompagnent les participants dans leurs démarches pour se trouver un appartement et demeurent une personne-ressource s'il y a des problèmes de communication ou des tensions avec le propriétaire ou le voisinage. L’approche Clés en main respecte vraiment la personne et lui permet de débuter ou de poursuivre son processus de rétablissement en respectant ses besoins, explique-t-elle.

Sophie Trépanier porte un masque et discute avec une dame assise dos à la caméra.

Sophie Trépanier, intervenante pour le CIUSSS de la Capitale-Nationale, en pleine rencontre de suivi avec une participante au programme Clés en main dans la région de Portneuf. Cette dernière est en train de tricoter des pantoufles qui seront distribuées au refuge Lauberivière, à Québec.

Photo : Radio-Canada / Fannie Bussières McNicoll

Annie (nom fictif), l'une des participantes avec laquelle Sophie Trépanier est jumelée depuis deux ans, a souffert d'une crise aiguë de santé mentale cet automne et a dû être hospitalisée pendant des semaines. Heureusement, son propriétaire, inquiet, a contacté les intervenants de Clés en main, qui ont pu faire le pont entre lui et sa locataire et le rassurer. Annie est consciente que l'épisode aurait pu lui faire perdre son logement et est très reconnaissante de l'intervention de Clés en main.

« Je ne sais pas où je serais sans ce programme-là. Les intervenants sont comme mes parrains et marraines. Pour faire le saut, il faut du courage. Clés en main te donne ça, du courage. Tu as ton logement et puis go, c'est un nouveau départ! »

— Une citation de  Annie (nom fictif), participante au programme Clés en main

Clés en main a fait ses preuves dans ce cas et dans bien d’autres. Une étude récente confirme l’efficacité du programme, comme l’explique son directeur Mario Bousquet. Ce dernier nous apprend que 85 % des participants estiment que Clés en main leur a permis d'améliorer leurs conditions de vie et de logement. Et que le programme permet d'atteindre un taux de stabilité de 95 %. Plus de trois participants sur dix se sont trouvé un travail et plusieurs ont repris des études.

Les résultats sont tellement convaincants que le programme devrait bientôt s'étendre au-delà de la capitale nationale. Un projet-pilote est en cours de conception dans quatre autres régions, soit la Montérégie, l'Estrie, Lanaudière et le Lac-Saint-Jean, explique Lisette Dormoy, du COSME : On essaie de favoriser l’implantation en région, hors des grands centres urbains, parce que malheureusement, en région, les besoins sont peut-être un peu plus criants que dans les grandes villes.

Les origines du problème : la désinstitutionnalisation

Dans le milieu communautaire, le constat est unanime : le financement actuel en santé mentale est insuffisant. Les besoins sont si grands que les organismes communautaires n’ont pas vraiment été emballés par l'annonce au début novembre par le ministre Lionel Carmant d'un montant de 100 millions de dollars en santé mentale, annonce devancée par la tuerie survenue à Québec le soir de l’Halloween perpétrée par un homme qui souffrait de problèmes psychiatriques.

L'insatisfaction est d'autant plus grande que seuls 10 % de l'enveloppe sont destinés au milieu communautaire et qu'il s'agit d'un investissement non récurrent.

Mario Bousquet portant des lunettes est assis à son bureau et regarde la caméra.

Mario Bousquet, directeur du programme Clés en main, voudrait que ce dernier soit reproduit et s'étende dans toutes les régions du Québec.

Photo : Radio-Canada / Fannie Bussières McNicoll

« On travaille en stabilité en santé mentale, pas en non-récurrence. Si on embauche quelqu'un pour un an ou deux et qu'après, on n'a plus les budgets, ça ne fonctionne pas. Il faut un courage politique pour qu'on place l'argent dans les ressources de proximité, dans l'accompagnement des personnes. »

— Une citation de  Mario Bousquet, directeur du programme Clés en main

Le manque d'investissements dans les ressources de proximité pour cette clientèle en santé mentale ne date pas d'hier. Il faut remonter à l'époque de la désinstitutionnalisation en psychiatrie au Québec, qui s'est fait progressivement entre les années 60 et les années 90, pour comprendre l'origine du manque chronique de ressources en santé mentale.

Benoît Côté, directeur général du Programme d'encadrement clinique et d'Hébergemet (PECH) à Québec, était l'un de ceux qui croyaient en la réinsertion dans la société des patients en psychiatrie des hôpitaux. Mais il s'est rendu compte que la noble idée s'est transformée en gâchis colossal, parce que les budgets qui devaient suivre ces personnes dans la communauté en services psychosociaux et cliniques ne sont jamais arrivés sur le terrain.

L'idée derrière la désinstitutionnalisation, c'était de permettre aux personnes de vivre une vie la plus normale possible. Qu'ils accèdent à un logement, à un emploi, qu'ils puissent aimer et être aimés, mais avec des services plus près d'eux. Mais force est de constater que ça ne s'est pas passé comme ça.

De nombreux problèmes actuels sont, encore aujourd'hui, des séquelles de la désinstitutionnalisation, selon Mario Bousquet : La désinstitutionnalisation n'a pas réussi parce qu'on a mis des gens fragiles dans la rue. Ils étaient sans nourriture, sans argent, sans toit et sans service. Ça a créé quoi? De l’itinérance, des problèmes alourdis, plus de consommation. Alors depuis, conclut-il, le milieu communautaire tient à bout de bras cette population fragile pour leur permettre de recevoir un minimum de services de proximité, avec des moyens toujours très limités.

Aux grands maux les grands remèdes

Benoît Côté du PECH, à Québec, estime que la situation exige un changement de cap majeur. Un peu comme pour la DPJ, je pense que le domaine de la santé mentale devrait bénéficier d'une réforme en profondeur et d'une commission d'enquête non partisane, dit-il.

Benoît Côté devant une bibliothèque.

Benoît Côté, directeur général de PECH, le Programme d'encadrement clinique et d'hébergement à Québec, demande au gouvernement d'entamer une réforme en profondeur des soins en santé mentale.

Photo : Radio-Canada / Fannie Bussières McNicoll

Il pense qu'une véritable réforme pourrait coûter un milliard de dollars : Ça peut faire lever les cheveux sur la tête du président du Conseil du Trésor, mais très honnêtement, 100 millions non récurrents, ce n’est vraiment pas suffisant pour amener les changements désirés.

Il est surpris de voir le Québec investir autant d'argent dans des projets de cimenteries : C'est du ciment, OK... Mais investir dans le logement social, dans les soins en santé mentale, c'est du ciment social cette affaire-là! Donc, ça serait intéressant de décider quel choix de société, quel choix politique on fait? Parce que ça coûte très cher aux contribuables de ne rien faire en ce moment.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !