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Les mèmes en 2020, symboles de réconfort ou de désobéissance

Le Dr Horacio Arruda en train de mimer une courbe à côté de François Legault lors d'un point de presse.

Horacio Arruda a inspiré de nombreux mèmes en 2020.

Photo : imgflip.com

Stéphanie Dupuis

Sources de légèreté, caricatures des communications déficientes ou moteurs de radicalisation : en 2020, les mèmes ont été plus que jamais le miroir de notre société, marquée au fer rouge par la pandémie de COVID-19. Portrait d’une année en dents de scie dans l’univers de ces icônes de la culture web.

Depuis le début de la pandémie, de nombreuses personnes se sont retrouvées avec pour seule compagnie leur écran d’ordinateur. Les réseaux sociaux sont devenus pour plusieurs l’unique fenêtre sur le monde extérieur.

Cette migration massive de toutes les générations sur le web a provoqué une pullulation des genres de mèmes , dit Jean-Michel Berthiaume. Le doctorant en sémiologie et spécialiste de culture populaire explique les différentes tendances depuis les derniers mois.

Mème :

Concept (texte, image, vidéo) massivement repris, décliné et détourné sur Internet de manière souvent parodique, qui se répand très vite, créant ainsi le buzz.

- Larousse

Légèreté dans les moments difficiles

Mars 2020. L’état d’urgence sanitaire est déclaré et la population apprend avec stupeur qu’elle doit se confiner pendant les prochaines semaines. Dans un Québec en état de choc, les réseaux sociaux permettent de retrouver un sentiment de communauté.

Mème d'une femme qui tient une marionnette dans la main avec l'inscription «Propage l'info, pas le virus» au début de la pandémie. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La psychologue Jocelyne Letendre (Micheline Bernard) dans la populaire émission de télé «Radio Enfer» a surgi sur le web après que François Legault eut mentionné la phrase «Propage l'info, pas le virus» en point de presse au début de la pandémie.

Photo : Courtoisie

Personne ne savait encore ce qui nous attendait dans les mois à venir. L’effet de nouveauté conduit à la propagation d’images humoristiques sur fond de légèreté en ligne pour compenser le climat anxiogène.

Petit lexique de l’univers des mèmes :

Meme Lord : internaute qui se passionne pour la création de mèmes à succès.

Wholesome : communauté créatrice de mèmes positifs.

Kawaii : mèmes qui jouent sur l'aspect adorable, souvent partagés par les adeptes de mangas japonais.

Des mèmes montrant des Ça va bien aller ou encore des animaux de compagnie heureux de voir leur propriétaire à la maison ont agi comme remèdes contre l’anxiété pour plusieurs.

Les communautés de wholesome memes, ces internautes qui refusent de participer à quoi que ce soit de subversif ou de contestataire, répondaient aussi à ce besoin en créant des mèmes optimistes.

Image de Baby Yoda habillé chaudement et qui tient une tasse dans ses mains avec la mention «Quand tout le monde se plaint de la quarantaine, mais que t'es introverti».Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Baby Yoda a conquis le cœur de bien des internautes pendant la pandémie.

Photo : imgflip.com

Baby Yoda a été très fort, en allant chercher à la fois la communauté Star Wars, les wholesome et les kawaii, ces mèmes qui amplifient l’adorable, note Jean-Michel Berthiaume.

Faire passer des messages

Les points de presse du gouvernement Legault, suivis lors de la première vague de COVID-19 par des millions de personnes au quotidien, étaient les hôtes de consignes sanitaires souvent complexes.

Ce qui a conduit certains internautes à s’approprier des illustrations tirées de manuels médicaux afin de promouvoir les mesures sanitaires.

Les mèmes ont servi à recontextualiser le message de la santé publique, à rappeler aux gens pourquoi on porte un masque. En guise de "reality check", certains mèmes répétaient : t’es en train de faire ça pour toi, pour les personnes vulnérables.

Jean-Michel Berthiaume

L’humour a également trouvé sa place dans ces discours, que l’on pense aux gabarits de François Legault qui portait un masque sur les yeux, ou encore à Horacio Arruda et sa courbe qu’il souhaitait aplanir.

Une populaire scène de Friends, où Phoebe tente d’enseigner le français à Joey, a aussi volé la vedette.

Dans ce mème, Phoebe essaie d’expliquer quelque chose à Joey, et il répond quelque chose qui n’a pas du tout rapport, souligne Jean-Michel Berthiaume.

Dans le contexte de la pandémie, ce gabarit a notamment été utilisé pour illustrer les communications déficientes entre le gouvernement et la société.

Phoebe essaie d'expliquer quelque chose à Joey, et ce dernier ne comprend pas le message.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Ce gabarit de mème tiré de la série «Friends» a été utilisé pour montrer les communications déficientes entre la population et le gouvernement.

Photo :  imgflip.com

Moteur de radicalisation

Ce qui s’est amorcé par un besoin de légèreté s’est toutefois transformé rapidement en une machine à renforcer les idéologies de droite et de gauche.

En 2020, c'est ça qui a grossi : la virulence et la colère qu’il y a dans les mèmes.

Jean-Michel Berthiaume

Selon le doctorant en sémiologie, il s’agit de la nature même du mème de ne pas aller dans la nuance : Le mème, ce n’est pas une idée unificatrice. Un mème de gauche peut radicaliser quelqu’un de droite, et vice-versa.

Des messages diamétralement opposés sur Trump aux opinions sur le port du masque, tout le monde a pu trouver son compte dans les mèmes.

Palmarès des mèmes les plus cherchés sur Google au Canada en 2020 :

  1. Tiger King
  2. Quarantine
  3. Among Us
  4. Funny Valentine’s
  5. Carole Baskin
  6. 2020
  7. Baby Yoda
  8. Love Is Blind
  9. Joe Exotic
  10. Toilet Paper

La campagne antimasque ne serait pas aussi forte si ce n’était pas des mèmes, affirme Jean-Michel Berthiaume.

Si on fait l'historique du mouvement antimasque en ligne, ça a commencé par des blagues sur les masques, une façon de semer le doute chez les gens. Puis, on est maintenant aux extrêmes, ajoute-t-il.

Gabarit de mème de Smudge, chat emblématique du web, qui relève la contradiction entre les messages des antimasques et des promasques. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les mèmes portant sur les masques ont été populaires en 2020.

Photo : Courtoisie

Une progression qui inquiète le spécialiste de la culture populaire, qui y voit une bataille idéologique.

On observe un retrait de la part de personnes qui politisaient le mème, à l’époque. Ces gens ont baissé les bras parce que le dialogue est devenu impossible. La place publique est rendue cacophonique.

Jean-Michel Berthiaume

Le doctorant en sémiologie parle même de l’adoption d’un mode de vie emprunté du dadaïsme, ce mouvement intellectuel artistique qui jouait sur les notes de non-sens et de provocation.

« Dans le dadaïsme, il y a l’errance, l’observation. On va flâner sur le web, et ce n’est pas comme lire le New Yorker. »

On prend tous ces bouts du web pour les unifier, et ce n'est pas nécessairement dans l’idée de faire du sens.

Jean-Michel Berthiaume

Quel avenir pour les mèmes en 2021?

Pour Jean-Michel Berthiaume, les géants du web ont leur part de responsabilité.

On n'est pas responsable de nos propres conversations, ce sont des algorithmes qui sont en train de nous mettre en communication avec des gens, déplore-t-il.

Si ces cercles politisés et restreints ont déjà fait beaucoup de dégâts en 2020, l’avenir s’annonce meilleur, aime-t-il croire.

D’un naturel optimiste, il espère que l’arrivée d’un vaccin va permettre à la population de se déconfiner et de se parler de nouveau en personne, pour mettre un frein à la radicalisation des opinions sur le web.

Je souhaite qu’il y ait une volonté de socialisation qui fait qu’on va lâcher le web un peu.

Jean-Michel Berthiaume

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