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COVID-19 : l’insomnie guette plus d’un tiers du personnel de première ligne

Une femme porte un masque et une tenue de soignant.

Une nouvelle étude montre du doigt l'ampleur des problèmes de santé mentale chez le personnel soignant depuis le début de la pandémie.

Photo : iStock

Stress, surcharge de travail, anxiété… Plus d’un professionnel de la santé sur trois qui lutte contre la COVID-19 souffre d’insomnie, selon une étude de l’Université d’Ottawa. Une problématique sur laquelle il ne faut pas fermer les yeux, selon les chercheurs, qui craignent que ce manque de sommeil ne se traduise par de sérieux problèmes de santé mentale à long terme.

Infirmière clinicienne au Centre intégré de santé et des services sociaux (CISSS) de l’Outaouais, Valérie Forget-Cazas a été réquisitionnée dès le début de la pandémie, en mars, pour prêter main-forte à l’unité de COVID-19 de l’Hôpital de Hull.

Elle y travaille à temps plein pendant près de cinq mois, et partage aujourd’hui son temps entre ce service et celui de cardiologie.

Depuis neuf mois, à chaque fin de quart, quand je reviens de l’unité COVID-19 après un 12 heures, je suis complètement brûlée, j’ai juste le goût de retrouver mon lit tout de suite et d’oublier ma journée, se confie-t-elle.

Mais quand vient le temps de fermer ses paupières, c’est comme difficile. Je me sens comme si j’ai des nuits agitées, explique-t-elle.

Et si elle sait qu’elle doit retourner à l’unité de COVID-19 le lendemain, la nuit d’avant j’appréhende toujours un peu ce qui va arriver, je stresse un peu.

Une femme porte un masque et un manteau.

Valérie Forget-Cazas, infirmière clinicienne au CISSS de l'Outaouais.

Photo : Radio-Canada / Nafi Alibert

Comme Valérie Forget-Cazas, près d’un travailleur de première ligne sur trois (36,52 %) souffre de troubles du sommeil depuis qu’il s’occupe de patients atteints de la COVID-19, révèle une récente étude de l’Université d’Ottawa.

Une santé mentale mise à mal

Un homme souriant à la caméra.

Jude Mary Cénat est professeur adjoint à l’école de psychologie de l’Université d’Ottawa.

Photo :  Capture d’écran - Twitter / Recherche uOttawa

Menée par le professeur adjoint à l’école de psychologie de l’Université d’Ottawa, Jude Mary Cénat, la recherche a porté sur 55 études réalisées en Chine, en Amérique du Nord et en Europe regroupant au total près de 190 000 participants.

Ses travaux font état d’une hausse de 24 % de la prévalence d’insomnie, de 22 % de la prévalence de trouble de stress post-traumatique (TSPT), de 16 % de la prévalence de dépression et de 15 % de la prévalence d’anxiété chez la population en général depuis le début de la pandémie.

Une infirmière assise dans un corridor d'hôpital.

Comparativement aux données d’avant la pandémie de l’Organisation mondiale de la santé, la dépression est aujourd'hui trois fois plus fréquente, l’anxiété quatre fois plus fréquente et le TSPT cinq fois plus fréquent.

Photo : iStock / G Point Studio

Les travailleurs de la santé présentent deux fois plus d'insomnie que le reste de la population.

Judy Mary Cénat, professeur adjoint à l’école de psychologie de l’Université d’Ottawa

Ça ne me surprend pas, a réagi Isabelle St-Pierre. Infirmière en soins intensifs au début de sa carrière, elle a quitté le chevet de ses patients pour se consacrer à l’enseignement, à cause de problèmes de sommeil.

Je travaillais de nuit et n’arrivais pas à dormir le jour [...] C’est très difficile en termes de cycle circadien, raconte celle qui travaille désormais à l’Université du Québec en Outaouais.

En fait, la pandémie n’a fait qu’exacerber les difficultés qu’on vivait déjà, analyse-t-elle, en faisant notamment référence à la surcharge de travail, au manque d’effectif et au délestage qui pousse les membres du personnel de santé à exercer parfois en dehors de leurs champs d’expertise.

Une femme souriante regarde la caméra.

Isabelle St-Pierre est professeure au Département des sciences infirmières à l'UQO.

Photo : Radio-Canada

Isolés au front

Si Valérie Forget-Cazas reconnaît que le stress fait partie de son travail, dans l’unité de COVID-19, tout est un peu plus difficile avec les masques N95, les visières, les gants, la jaquette à porter pendant 12 heures, c’est long, glisse-t-elle dans un rire nerveux.

Mentalement, c’est très difficile : tout le protocole de sécurité, il faut toujours être alerte pour ne pas se contaminer tout le temps, tout le temps, tout le temps.

Valérie Forget-Cazas, infirmière clinicienne au CISSS de l'Outaouais

Pourtant habituée à côtoyer la mort, elle parle encore avec émotion du décès du premier patient à succomber de la COVID-19 en Outaouais.

J’ai trouvé ça très difficile, je suis rentrée chez moi avec un sentiment d’impuissance totale, vraiment, avoue-t-elle. Ça a été difficile et c’est difficile pour beaucoup d’infirmières d’entendre des adieux par téléphone; je ne souhaite cela à personne, on a un noeud dans la gorge, moi je pleurais, je pleurais…, ajoute Mme Forget-Cazas, qui a mis une semaine à se remettre de ce décès.

Aujourd’hui ça va quand même mieux [...] Mais à chaque fois que je savais que je m’en allais dans l’unité de COVID-19, j’appréhendais beaucoup, j’avais de la misère à m’endormir [...] Je pense que j’ai toujours un peu peur qu’un patient décède en COVID-19, comme les familles ne sont pas présentes.

Valérie Forget-Cazas, infirmière clinicienne au CISSS de l'Outaouais

Comme le souligne également M. Cénat, l’absence des familles auprès des patients malades ajoute un poids émotionnel de plus sur les épaules du personnel de première ligne. Un accès exclusif aux personnes gravement atteintes de la COVID-19 peut se révéler être à double tranchant à l’extérieur des murs des hôpitaux.

C’est vrai qu’on parle souvent d’anges gardiens, mais il y a aussi beaucoup de stigmatisation vis-à-vis des travailleurs de la santé, qui ont l’impression que leurs proches sont moins amenés à vouloir les voir justement parce qu’ils ont ce contact avec les personnes infectées par la COVID-19, constate M. Cénat. Il avait d'ailleurs fait les mêmes observations lors de travaux similaires auprès de professionnels de la santé qui soignaient des patients atteints d’Ebola.

Préoccupé par l’environnement dans lequel évoluent les anges gardiens, le professeur à l’Université d’Ottawa craint qu’ils ne finissent par développer plus de dépression ou de troubles de l’anxiété qui les poursuivent bien après la pandémie.

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