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2021 sera-t-elle l'année du retour de la lutte contre les changements climatiques?

Entrevue avec la numéro deux des Nations unies, la Nigériane Amina J. Mohammed, qui tire la sonnette d’alarme sur les changements climatiques.

Amina J. Mohammed au bord d'un cours d'eau.

Amina J. Mohammed au Nigeria, son pays d’origine, frappé par des inondations, en novembre 2020.

Photo : ONU / Daniel Getachew

Il y a cinq ans aujourd’hui, 196 pays signaient l’Accord de Paris sur le climat. C’est pour souligner cet anniversaire et pour donner un nouvel élan à la lutte contre les changements climatiques que l’ONU, le Royaume-Uni et la France organisent aujourd’hui conjointement le Sommet sur l’ambition climatique (virtuel).

L’ONU rappelait mercredi dans un rapport que l’écart entre ce qu’il faudrait faire pour contenir le réchauffement planétaire à 1,5 degré Celsius et la tendance des émissions actuelles est toujours de plus en plus grand.

Le monde se dirige en fait vers un réchauffement de plus de 3 degrés Celsius en dépit de la baisse des émissions due à la pandémie de COVID-19. C’est loin des objectifs de l'Accord de Paris, avertit l'ONU.

En 2020, les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère ont atteint de nouveaux records, une réalité qui renforce le phénomène du réchauffement à long terme.

Dans la seule entrevue qu’elle a accordée aux médias canadiens, la vice-secrétaire générale des Nations unies, Amina J. Mohammed, affirme que la crise causée par la pandémie de la COVID-19 est une occasion à saisir à tout prix pour repartir du bon pied.

Amina J. Mohammed assise à une table.

Amina J. Mohammed aux Nations unies, à New York, le 27 février 2020.

Photo : ONU / Manuel Elías

Cinq ans après son adoption lors de la COP21, où en est-on avec l'Accord de Paris sur le climat? La trajectoire fixée ne semble pas être respectée par la communauté internationale.

Nous ne sommes pas dans une très bonne situation pour ce qui est des cibles de réduction des émissions proposées par les signataires.

Nous voyons certaines améliorations, comme l’annonce du Royaume-Uni la semaine dernière [de fixer une nouvelle cible de réduction de ses émissions de 68 % d’ici 2030 par rapport au niveau de 1990]. Mais il y a une centaine de pays qui n’ont pas encore annoncé de nouvelles cibles pour 2020 [ce qui est un des engagements pris par les signataires de l’Accord de Paris].

Un des éléments encourageants, c’est de voir le secteur privé prendre les devants, de voir les entreprises repenser leurs modèles d’affaires et s'engager à plus de transparence dans leurs opérations vers une transition verte.

Aussi, les pays qui se sont engagés à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 représentent aujourd’hui 75 % des émissions mondiales et les deux tiers de l’activité économique de la planète. C’est une bonne nouvelle! La carboneutralité a le vent dans les voiles.

Amina J. Mohammed debout sur un terrain boueux.

Amina J. Mohammed au Nigeria, son pays d’origine, frappé par des inondations, en novembre 2020.

Photo : ONU / Daniel Getachew

Si vous aviez les représentants des 197  pays signataires devant vous, alors qu’on célèbre le cinquième anniversaire de l’Accord de Paris, qu’est-ce que vous leur diriez?

Mon message serait celui-ci : à tous ces pays qui essaient actuellement de parer aux effets socioéconomiques de la COVID-19, vous avez une occasion en or à saisir avec votre plan de relance économique pour amorcer une transition verte.

Il faut faire ces investissements maintenant! Il faut relever l’ambition de nos cibles de réduction et tout le monde doit s'engager à atteindre la neutralité carbone.

Amina J. Mohammed (debout) parle à Antonio Guterres (assis).

Amina J. Mohammed avec le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, à New York, le 30 avril 2020.

Photo : ONU / Eskinder Debebe

Ça fait trente ans qu’on parle de changements climatiques et les choses changent toujours trop lentement. Pourquoi les pays commenceraient-ils à agir maintenant?

Ce qu’on constate, c’est que les changements climatiques sont très réels pour de nombreux pays de la planète. Tous ces pays sont à même de constater que l’intensité des événements climatiques augmente. La science a bien démontré que la situation ne fera qu’empirer si on ne freine pas le phénomène.

Je pense aussi que les bienfaits économiques d’une transition énergétique sont mieux expliqués aujourd’hui. Par exemple, le fait que cette transition va créer plus d’emplois, notamment pour les jeunes.

Et désormais, quand il est question de transition énergétique, on parle d’une transition juste. On doit garantir aux personnes qui ont peur de perdre leur emploi dans le processus qu’elles seront accompagnées dans le changement.

Il y a donc beaucoup plus de choses au menu qu’il y en avait avant! Il y a beaucoup plus de solutions, plus de types d’investissements qui peuvent être faits, plus d’outils financiers qui peuvent être exploités. On a prouvé que ce nouveau modèle fonctionne. Le grand défi maintenant, c’est de l’élargir à l’ensemble de la planète.

Un manifestant porte un gilet jaune et brandit un drapeau de la France.

Un manifestant défile dans les rues de Paris, jour des célébrations du 1er Mai, portant haut un drapeau de la France.

Photo : La Presse canadienne / Francois Mori/AP

On a vu la grogne sociale qui a éclaté en France avec les gilets jaunes, après l’imposition d’une taxe carbone. Pensez-vous que le manque d’ambition des gouvernements s’explique par le fait qu’ils craignent que le coût social engendré par des mesures climatiques soit trop élevé?

Je crois que c’est beaucoup moins un coût social et davantage un coût politique qu’ils craignent. Les élus doivent donc implanter le bon climat politique pour faire ce qu’il faut.

Je crois qu’aujourd’hui, le coût social est renversé : si on ne fait rien maintenant, si on ne met pas un prix sur le carbone, si on ne met pas fin à ce qui se déroule maintenant, on sait que ce sera bien pire à l’avenir et que le coût sera beaucoup plus élevé.

Je pense qu’on a toutes les preuves de cela aujourd’hui. Mais maintenant, il faut pouvoir mieux le communiquer au niveau politique. Et les politiciens ont le pouvoir de réagir rapidement, on le sait.

Je vous donne l’exemple de mon pays, le Nigeria. Avec la crise économique due à la COVID-19, le gouvernement a dû libérer des ressources financières pour mettre en branle son plan de relance économique. Il en a donc profité pour mettre fin aux subventions aux énergies fossiles!

Il faut donc créer un espace politique pour la transition et mettre de l’avant ces politiques.

Joe Biden observe John Kerry qui parle debout devant un lutrin.

Le président désigné Joe Biden écoute son futur envoyé spécial pour le climat, John Kerry, le 24 novembre 2020.

Photo : Reuters / JOSHUA ROBERTS

Quel sera l’effet de l’élection d’une nouvelle administration à Washington sur l’action climatique dans le monde?

Je crois que ça aura un très gros impact. Leur promesse de réintégrer l’Accord de Paris est cruciale pour nous… Parce que le leadership compte pour beaucoup dans ce dossier, et parce que le fait que ce pays fasse entendre sa voix a de l’importance.

Quand un pays comme les États-Unis va dans cette direction, alors d’autres pays vont faire de même au lieu de se mettre en retrait quand des décisions difficiles devront être prises. [Les Américains] vont donner une impulsion au mouvement et vont permettre d’accélérer la mise en place de mesures qui font du surplace depuis trois ou quatre ans.

Je pense aussi que [la présence des Américains] va générer plus d’investissements financiers dans la transition verte.

De plus, j’espère que cette situation va inciter les États fédérés et régionaux [les États, les provinces, les villes, etc.] à investir davantage dans la lutte pour le climat. Parce que c’est vraiment à ce niveau que les actions peuvent avoir le plus d’effet.

Jonathan Wilkinson parle dans un micro debout sur la pelouse devant Justin Trudeau et Catherine McKenna. On voit des arbres derrière eux.

Le ministre de l'Environnement et des Changements climatiques, Jonathan Wilkinson, a présenté son projet de loi aux médias en compagnie du premier ministre Justin Trudeau et de la ministre de l'Infrastructure et des Collectivités, Catherine McKenna, jeudi, dans les Jardins ornementaux à Ottawa.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Comment jugez-vous l’action du Canada dans la lutte contre les changements climatiques?

Nous sommes très heureux du fait que le Canada se soit récemment engagé à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, en espérant que ça se produira plus tôt que tard.

Mais le Canada doit soumettre une nouvelle cible de réduction des émissions, plus ambitieuse, dès maintenant. La cible canadienne actuelle n’est pas suffisante pour atteindre l’objectif de carboneutralité de 2050.

Amina J. Mohammed s'est prononcé mercredi sur la cible canadienne, avant que le gouvernement de Justin Trudeau ne fasse sont annonce sur son nouveau plan climatique vendredi. Le Canada visait alors une réduction de 30 % d’ici 2030 par rapport au niveau de 2005. La nouvelle cible devrait se situer entre 32 % à 40 %.

Nous souhaitons que [le Canada] profite de l’élan actuel dans le monde et qu’il rehausse ses ambitions de réduction des émissions.

Des centrales thermiques rejettent des particules dans le ciel.

Des centrales thermiques carburant au charbon. Dans le train entre Pékin et Chongqingbei, janvier 2019.

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

Quel geste aurait le plus d’effet pour réduire le plus rapidement possible les émissions de gaz à effet de serre... Et ainsi répondre à l’urgence climatique?

Abandonner le charbon. Si on faisait cela, on verrait une immense amélioration de la situation. Il faut mettre fin aux énergies fossiles, il faut mettre fin au charbon. C’est une évidence! Bien sûr, c’est plus complexe qu’il n’en a l’air et nous devons prendre cela en considération.

L’autre chose à faire, c’est d’investir dans la sécurité alimentaire et l’agriculture à petite échelle. Cela aura un impact important sur les émissions et ça créera beaucoup d’emplois, notamment pour les jeunes.

Donc d’un côté, il faut mettre fin au charbon, mais en même temps, il faut investir dans ces secteurs qui vont créer beaucoup d’emplois et qui vont générer beaucoup de la créativité.

En faisant cela, nous pourrons enfin voir la transition du brun au vert.

Un homme roule à vélo sur une piste cyclable dans une ville italienne.

La ville de Milan en Italie a aménagé de nouvelles pistes cyclables pour faciliter les déplacements pendant la crise de la COVID-19.

Photo : Reuters / Daniele Mascolo

Quels auront été les effets de la pandémie sur la lutte contre les changements climatiques?

Je suis optimiste, je pense qu’en fin de compte, ça aura été bénéfique. Je crois que c’est une énorme prise de conscience [a big wake up call].

Je crois aussi que ça a créé un espace qui nous permet d’entendre parler davantage des possibilités qui s’offrent à nous pour rendre l’action climatique plus concrète.

Je suis une optimiste, je pense que cette crise s’est transformée en circonstance opportune à saisir. Notre réponse à la crise actuelle est une occasion unique qui ne se présente qu’une seule fois par génération, afin de bien organiser la relance.

Pour l'heure, les gens sont à l’écoute et les gouvernements commencent à agir. On a plus de pays que jamais qui se sont engagés à atteindre la neutralité carbone. Ce dont on a besoin maintenant, c’est que ces pays investissent encore plus pour atteindre leurs cibles à plus court terme, d’ici 2030.

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