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Séparé de ses enfants à la frontière par l'Agence des services frontaliers

Selon une directive émise en 2017, l'Agence des services frontaliers ne doit pas séparer les familles ni les emprisonner, sauf dans des cas extrêmement rares.

Un homme tient un garçon et une fillette par la main. Tous sont de dos et marchent vers la clôture d'un terrain de soccer.

Jean a été séparé de ses enfants par l’Agence des services frontaliers du Canada à son arrivée à la frontière.

Photo : Radio-Canada / Michel Aspirot

L’accueil que Jean a reçu au Canada, son « pays de rêve » comme il l’appelait, a été brutal.

Au terme d'un dur voyage de trois mois, en bateau et à pied, pour fuir la violence dans son pays, Jean croyait que son garçon de 4 ans, sa fille de 2 ans et lui étaient enfin en sécurité.

Ils ont pris mes enfants, raconte ce demandeur d'asile. Je ne voulais pas laisser mes enfants. J'ai dit non. J'ai pleuré, j'ai pleuré.

Jean (un nom fictif) est arrivé par le chemin Roxham à Saint-Bernard-de-Lacolle au Québec. Il a ensuite été détenu au Centre de surveillance de l'immigration à Laval, faute de papiers d'identité.

Un garde se tient devant les portes d'un centre de rétention d'immigrants à Laval, au Québec, le lundi 15 août 2016.

Jean a été détenu au Centre de surveillance de l’immigration de l’Agence des services frontaliers, à Laval.

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

L'Agence des services frontaliers lui a retiré ses enfants, qui ont été séparés à leur tour et envoyés dans deux familles d'accueil différentes.

Les enfants pleuraient. Ils ne voulaient pas partir. C'était la torture.

Une citation de :Jean, demandeur d’asile

Ces événements se sont produits en 2018.

Pourtant, selon une directive nationale émise en 2017, l'Agence des services frontaliers ne doit pas séparer les familles ni les emprisonner, sauf dans des cas extrêmement rares.

Or au moins 182 enfants ont été séparés d’un parent détenu à des fins d’immigration à Laval l’année dernière, selon de nouvelles données d’Action réfugiés Montréal.

L'organisme est l'un des rares à avoir accès aux personnes détenues à des fins d'immigration à Laval.

Un famille, dos à la caméra, jouant dans les balançoires d'un parc

La route de la mort

Anna, la conjointe de Jean, est arrivée à Montréal dix jours avant le reste de sa famille.

Radio-Canada a accepté de taire leur identité et leur pays d'origine, parce qu'ils craignent d'y être persécutés advenant leur renvoi du Canada. Leur demande d'asile est toujours en traitement.

Un couple est assis de dos et fait face à la journaliste masquée.

Anna et Jean racontent leur histoire à la journaliste Brigitte Bureau.

Photo : Radio-Canada / Michel Aspirot

Après avoir fui leur pays, le couple et ses deux enfants ont entrepris un long voyage du Brésil au Canada, un parcours de 20 000 kilomètres utilisé par les migrants et dont une partie est surnommée la route de la mort.

La famille a dû marcher durant des jours à travers la jungle, sans boussole ni nourriture.

Ils y ont perdu tous leurs biens, emportés par une crue des eaux.

Il n'y a pas de mots pour décrire les peurs qu'on a ressenties. On dormait à même le sol

Une citation de :Anna, demandeuse d'asile

Quand ils sont arrivés au Mexique, les autorités donnaient la priorité aux personnes vulnérables.

Jean a incité Anna, enceinte de plus de sept mois, à partir en premier, en promettant d'aller la rejoindre avec les enfants le plus rapidement possible.

Anna a terminé, seule, le trajet jusqu'au Canada.

Un groupe de demandeurs d'asile arrive, valises à la main, aux installations d'hébergement temporaire au poste-frontière à Saint-Bernard-de-Lacolle, Québec, le mercredi 9 mai 2018.

En mai 2018, un groupe de demandeurs d’asile arrive dans les installations de logement temporaires au poste-frontière de Saint-Bernard-de-Lacolle.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Quand je suis arrivée à la frontière, j'avais peur, raconte Anna. J'ai vu des dames. Elles m'ont demandé si j'avais des vêtements pour le froid. Elles m'ont donné à manger. Le policier était calme, gentil. Je me disais : Wow, c'est le Canada! Je suis arrivée.

Son mari et ses enfants ont connu un tout autre accueil dix jours plus tard.

On ne peut pas kidnapper un enfant

Votre mari est ici et il est en détention. Et vos enfants sont dans des familles d'accueil. Anna, qui a été hébergée au YMCA à Montréal, se souviendra toujours de ce message qu'elle a reçu à propos de l'arrivée de sa famille en sol canadien.

C'était comme si la terre s'effondrait. Je disais : "Non, pas mes enfants. Non, non, non, s'il vous plaît, rendez-moi mes enfants", se rappelle Anna. On ne peut pas kidnapper un enfant.

Un écusson de l'Agence des services frontaliers du Canada sur la manche du blouson d'une personne en uniforme.

L'Agence des services frontaliers du Canada.

Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

Jean raconte que les agents frontaliers à Lacolle n'ont pas cru qu'il était le père des enfants. Je leur ai dit : "Faites un test d'ADN".

En l'absence de ses papiers d'identité, emportés par l'eau avec le reste de ses biens, les autorités ont décidé de le détenir au Centre de surveillance de l'immigration à Laval et de confier son garçon et sa fille à la protection de la jeunesse.

Comment je peux laisser mes enfants? J'ai fait 20 000 kilomètres avec eux, dit Jean.

J'ai pleuré toute la nuit. Je ne savais pas où était ma femme, le stress de la route. Imagine-toi, le pays de mon rêve.

Une citation de :Jean, demandeur d'asile

Jean dit qu'il comprend tout à fait que les autorités avaient besoin de vérifier son identité, mais pas qu'on lui enlève ses enfants.

De nombreuses familles séparées

Au moins 182 enfants ont été séparés d’un parent détenu à des fins d’immigration à Laval en 2019, soutient Action réfugiés Montréal.

Une femme en visioconférence regarde la caméra

Jenny Jeanes est la coordonnatrice du programme de détention d'Action réfugiés Montréal.

Photo : Radio-Canada

Selon l’organisme, il y a sûrement beaucoup plus de familles séparées, puisque ce chiffre reflète seulement celles qui ont fait appel à ses services.

L'Agence des services frontaliers ne tient pas de statistiques à ce sujet, ce que dénoncent des organismes internationaux, comme Human Rights Watch.

On a été choqués de voir des enfants séparés vraiment brusquement à la frontière. Des enfants étaient séparés de leurs parents pendant des semaines, voire plus longtemps.

Une citation de :Jenny Jeanes, coordonnatrice du programme de détention d'Action réfugiés Montréal.


Elle explique que son organisme a commencé à comptabiliser les cas lorsqu'il lui est devenu évident sur le terrain que l'Agence ne respectait pas toujours la nouvelle directive nationale selon laquelle les enfants ne doivent pas être séparés de leurs parents, sauf dans des circonstances extrêmement limitées.

La Directive nationale sur la détention ou l'hébergement de mineurs a été adoptée, en 2017, par le gouvernement Trudeau pour se conformer au droit international.

La Directive stipule que les familles doivent être mises en liberté avec ou sans condition et que la détention liée à l'immigration ne doit se faire qu'en dernier recours.

Mme Jeanes dit avoir vu beaucoup de cas où la mère et les enfants sont relâchés, mais le père détenu. Les autorités semblent trouver ça mieux que d'héberger plus d'enfants, dit-elle. Mais ce n'est pas ce qui est indiqué dans la Directive nationale, qui met l'accent sur l'unité familiale. Ça néglige la souffrance que la séparation peut créer, soutient-elle.

Le ministre de la Sécurité publique et de la Protection civile, Bill Blair, se lève pendant la période des questions à la Chambre des communes sur la Colline du Parlement à Ottawa le vendredi 27 novembre 2020.

Le ministre de la Sécurité publique et de la Protection civile, Bill Blair, à la Chambre des Communes

Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Le bien-être des enfants doit être notre priorité absolue, nous a répondu le bureau du ministre de la Sécurité publique, Bill Blair, responsable de l'Agence des services frontaliers.

L'ASFC ne sépare pas systématiquement les enfants de leurs parents ou de leurs tuteurs légaux, a-t-il affirmé. Mais lorsque c'est le cas, dit-il, l'Agence confie l'enfant à un parent, à la famille élargie ou encore aux autorités chargées de la protection de l'enfance.

Toutefois, le bureau du ministre Blair n'a pas expliqué pourquoi autant d'enfants avaient été séparés de leurs parents l'année dernière.

La Directive stipule aussi que les enfants ne doivent pas se retrouver dans un centre de détention, sauf comme mesure de dernier recours. Pourtant, c’est ce qui est arrivé à 138 mineurs, du 1er avril 2019 au 31 mars 2020, selon les chiffres mêmes de l’Agence, qui tient compte des détentions, mais pas des séparations. La plupart des mineurs accompagnaient un parent détenu à des fins d'immigration à Laval.

Accoucher seule

Un couple, de dos, regarde trois enfants assis dans les balançoires d'un parc.

La demande d'asile de la famille de Jean et Anna est toujours en traitement.

Photo : Radio-Canada / Michel Aspirot

Les enfants d'Anna et de Jean ont passé une nuit dans les familles d'accueil.

Grâce à l'intervention de différents organismes, Anna et ses enfants ont été réunis le lendemain.

Mais son mari est resté en détention durant près d'un mois et elle a accouché seule de leur troisième enfant.

On a commencé notre vie ici avec une peur, une peur bleue dans le ventre. Oui, vraiment une peur bleue.

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