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« Nous allons former des analphabètes culturels »

Exit la démocratie athénienne, Jules César, Hélène de Troie ou Jeanne d’Arc. Bientôt, le seul cours d’histoire obligatoire en sciences humaines au cégep devra se concentrer sur des époques « récentes ». Une décision qui divise enseignants et intellectuels. Voici l’histoire d’une bataille pour quelques arpents de culture générale.

Vêtu d'une toge, Socrate est assis, pensif.

Statue du philosophe Socrate érigée devant l’Académie d’Athènes.

Photo : Getty Images / vasiliki

« Décembre, pourquoi ça s’appelle décembre? » me demande Pierre-Luc Brisson. Le jeune professeur d’histoire n’attend pas ma réponse. « Décembre vient du mot latin Decem qui veut dire dix en latin. Dans le calendrier romain, décembre était le dixième mois. »

Brisson enchaîne, tout sourire, lors de notre appel vidéo, avec une nouvelle question. Et Noël? Ça vient d’où, Noël? Le professeur de 32 ans répond à sa propre question. L’origine de la fête remonte aux Saturnales organisées au solstice d’hiver dans l’Empire romain.

Pierre-Luc Brisson, qui donne le cours d’Histoire de la civilisation occidentale dans deux cégeps ce semestre, ne veut pas tester ma culture générale (quoique, peut-être?), mais démontrer, par des exemples simples, à quel point l’étude des temps anciens constitue une base qui permet de décoder notre monde, y compris des concepts très familiers, comme notre calendrier.

Or, à partir de la rentrée 2023, le ministère de l’Enseignement supérieur du Québec a décidé de remplacer le cours d’Histoire de la civilisation occidentale de l’Antiquité à nos jours par un nouveau cours qui visera à expliquer les fondements de l’histoire du monde, du 15e siècle à aujourd’hui.

Autrement dit, on retranche l'Antiquité et le Moyen-Âge pour faire de la place à l’enseignement de l’histoire d’autres civilisations.

Cette décision est le fruit d’un compromis, lui-même résultat de comités ministériels et de diverses consultations.

Au départ, il s'agissait de remplacer le cours de civilisation occidentale par un cours sur l’Amérique du Nord. Mais une majorité de professeurs étaient contre cette idée. Le tout a donc abouti à cette solution.

Nous allons former des analphabètes culturels, déplore Brisson d’un ton sévère.

C’est d’une grande tristesse. C’est l’unique cours [d’histoire] que tous les étudiants en sciences humaines doivent suivre et, pour beaucoup, ce sera le seul, poursuit-il, l'air affligé. On va priver les jeunes de codes essentiels. Comment vont-ils comprendre les œuvres de la Renaissance dans les musées s’ils ne connaissent pas les civilisations de l’Antiquité?

L’éminent sociologue Guy Rocher s’inquiète aussi.

Je ne suis pas scandalisé, explique celui qui a été le maître à penser de générations d’intellectuels québécois. J’ai trop vu, depuis des années, la culture bafouée dans nos programmes au cégep pour m’insurger. Mais inquiet, oui.

Au lieu de réduire, il faut approfondir la culture, particulièrement à notre époque d’information standardisée.

Une citation de :Le sociologue Guy Rocher
Photo prise lors d'une entrevue à Radio-Canada

Le sociologue Guy Rocher.

Photo : Radio-Canada

L’humaniste évoque des idées très importantes. Le raisonnement, le respect de la liberté de la personne, le droit, la démocratie, entre autres, sont des concepts qui apparaissent à l’Antiquité, rappelle-t-il.

Comment comprendre la civilisation occidentale sans remonter aux sources? se demande Guy Rocher, perplexe, au bout du fil.

Guy Rocher n’était guère étonné de recevoir mon coup de fil, puisqu’il a signé une lettre ouverte envoyée, début octobre, à la ministre de l’Enseignement supérieur Danielle McCann, en compagnie de près de 240 historiens, intellectuels et étudiants alarmés de voir disparaître du programme ce qu’ils considèrent comme une base historique.

Cette lettre ouverte a même attiré l’attention de l’ancien premier ministre Lucien Bouchard, qui a trempé sa plume dans le vitriol et s’est lui aussi adressé à la ministre.

Il serait néfaste qu’à la faveur de la confiscation de l’attention publique par la pandémie, les tenants de l’abolition du cours puissent discrètement mettre tout le monde devant le fait accompli, écrivait l’ancien premier ministre en octobre dernier dans une lettre ouverte publiée dans Le Devoir et qu’il termine en appelant à un sursaut de sagesse ministérielle.

Guerriers de la Grèce antique, dessin sur poterie.

Guerriers de la Grèce antique, dessin sur poterie.

Photo : iStock / tanys04

La petite histoire d’un compromis

Début des années 90. L’accord du lac Meech vient d’être jeté à la poubelle, les jeunes écoutent Jean Leloup, Vilain Pingouin et Julie Masse. Robert Bourassa est au pouvoir à Québec et le cours d’Histoire de la civilisation occidentale de l'Antiquité à nos jours voit le jour, lui aussi dans la bisbille.

Les professeurs trouvaient que ça n'avait aucun sens, se rappelle Patrice Régimbald, qui enseigne l’histoire depuis 28 ans.

Il y avait eu une levée de boucliers. Les gens disaient, à l’époque, que c’était mission impossible de couvrir toute cette matière-là en un seul cours de 45 heures! Imaginez-vous si on demandait d’enseigner la littérature de l'Antiquité à nos jours. Impossible!

Une citation de :Patrice Régimbald, professeur d'histoire au Cégep du Vieux Montréal

30 ans plus tard, le cours, selon certains, a gardé ses défauts d'origine, à savoir une immense matière à voir et peu de temps.

M. Régimbald, qui enseigne l’histoire au Cégep du Vieux Montréal, s’est porté volontaire pour faire partie du comité de révision des programmes mis en place en 2017 par le ministère de l’Enseignement supérieur.

Avec deux autres collègues historiens et une poignée de fonctionnaires, ils sont chargés de repenser le cours.

Au départ, le ministère demandait à ce comité de réduire le cadre spatio-temporel du cours et, aussi, d’en relever le niveau taxonomique. Taxonomique? Oui, bon, ça c’est du charabia, mais ça veut dire : relever les aptitudes développées avec ce cours, ce que le ministère appelle "des compétences".

M. Régimbald estime que le véritable sacrifice intellectuel, l’erreur fondamentale, a eu lieu en 1991, lorsqu’on a eu l’idée de couvrir un territoire temporel aussi vaste en si peu de temps. Cela condamne à la superficialité, juge le pédagogue.

La première idée du comité, créé un quart de siècle plus tard afin de corriger le tir, fut de remplacer le cours de civilisation occidentale par un cours d’histoire des fondements de l’Amérique du Nord.

Faire l’histoire de l’Occident, c’est étudier une histoire essentiellement européenne, et nous pensions qu’il serait bon de créer un cours ancré dans notre identité nord-américaine.

Une citation de :Patrice Régimbald, professeur d'histoire au Cégep du Vieux Montréal

Patrice Régimbald explique que cette option était aussi intéressante dans la mesure où les jeunes voient déjà l'Antiquité et le Moyen-Âge au début du secondaire.

Je ne vous cacherai pas ma posture, moi, je trouvais que c’était une excellente proposition, mais ce n'est pas celle qui a été retenue, dit Lynda Simard, qui a siégé à ce comité.

Il y avait une volonté de donner plus de place au Québec contemporain, de toucher à l'histoire des États-Unis et de faire plus de place aux exclus de l’histoire, soit les minorités et les Autochtones, raconte celle qui enseigne l’histoire au Cégep de Sainte-Foy.

Mais cette idée-là a été rejetée. Ça a mal passé cette idée-là chez les professeurs, résume M. Régimbald.

En effet, l’option Histoire des fondements de l’Amérique du Nord n’est appuyée que par un seul tiers des répondants lors d’une consultation menée dans les cégeps en 2019.

Le même coup de sonde révèle aussi qu’un autre tiers des enseignants tient mordicus à ce que l’histoire de l’Occident soit maintenue coûte que coûte. À l’automne 2019, une pétition de 1207 signatures d’étudiants et de professeurs de cégep et d’université réclame déjà le maintien du cours de civilisation occidentale.

Déjà, la majorité des membres s’était clairement prononcée contre cette idée de réforme lors de notre congrès de 2018, se souvient Frédéric Bastien, professeur d’histoire au Collège Dawson et à l'époque président de l’Association des professeures et professeurs d’histoire des collèges du Québec.

Il s’explique mal aujourd’hui comment, de comités en consultations, le ministère a pu aboutir à ce cours d’histoire du monde à partir du 15e siècle et faire l’impasse, par exemple, sur la naissance du christianisme et l’héritage judéo-chrétien qui a façonné notre histoire.

Ce cours-là était bien construit, bien périodisé, pourquoi le changer?

Une citation de :Frédéric Bastien, professeur d'histoire au Collège Dawson
Frédéric Bastien, professeur d'histoire au Collège Dawson.

Frédéric Bastien, professeur d'histoire au Collège Dawson.

Photo : Radio-Canada

Frédéric Bastien estime que le comité a été noyauté par des professeurs anti-histoire occidentale et qu’on a sacrifié des savoirs fondamentaux sur l’autel d’une nouvelle mode qui carbure à la culpabilité occidentale.

La civilisation occidentale a mauvaise presse. On est responsable de l'impérialisme, du colonialisme et de l’esclavage. Or il y a eu de l’esclavage dans bien d’autres civilisations. Mais c’est dans l’air du temps. Tout ce qui concerne l’héritage occidental du point de vue d'une certaine gauche est un peu suspect. Et je pense que ce courant-là a joué contre un cours qui marche très bien.

Au printemps 2020, en pleine pandémie, les enseignants sont une nouvelle fois consultés. Une consultation que Frédéric Bastien qualifie de bidon.

Il n’y avait même pas l’option de garder le cours d’histoire de la civilisation occidentale.

Une citation de :Frédéric Bastien, professeur d'histoire au Collège Dawson

Rémi Bourdeau, professeur d'histoire au cégep Garneau et preux chevalier de la cause du cours de civilisation occidentale a d’ailleurs écrit, en octobre dernier, au sous-ministre responsable du dossier pour déplorer des vices de procédure liés à cette consultation. Aux yeux de nombreux professeurs d’histoire de cégep, ces vices rendent les résultats de la consultation en ligne non concluants.

Pourquoi consulter si la décision est déjà prise?, se demande Monsieur Bourdeau, qui est convaincu que les jeunes pâtiront longtemps de ce choix. On va remplacer un cours-fleuve par un cours-océan, pense-t-il.

Le statu quo ne faisait pas consensus, la solution non plus, j’en suis bien conscient, conclut le professeur Régimbald.

La culture à l'épreuve de la réalité

Yanic Viau, qui enseigne l’histoire au Cégep du Vieux Montréal, lui, est plutôt content.

Mes élèves ont de la difficulté à situer la France sur une carte et ne savent souvent pas qu’on compte les années à l’envers à partir de Jésus-Christ, me lance-t-il.

Ce qu’il faut dire à ceux qui s’insurgent, c’est que dans la réalité, on passe actuellement deux à trois heures sur le monde gréco-romain et que là-dessus, il faut d’abord expliquer où se situait la Grèce.

Une citation de :Yanic Viau, professeur d'histoire au Cégep du Vieux Montréal

Le professeur de 44 ans est un pragmatique.

Bien évidemment que je trouve que l’étude des civilisations anciennes est importante, me dit-il. Le problème, c’est que quand on enseigne, il faut faire des choix et que là, on se retrouve à zapper d’un événement historique à l’autre.

Yanic Viau raconte qu’il a dû interrompre un cours et changer de cap lorsqu’il s’est rendu compte que des étudiants dans sa classe ne savaient pas ce qu’était l’Holocauste.

Moi, je ne peux concevoir que mes étudiants ne sachent rien du pire génocide de l’histoire. Alors j’ai donné mon cours là-dessus, explique-t-il.

Cet exemple révèle un dilemme cornélien. Est-il plus utile de connaître les temps modernes ou les temps anciens pour comprendre l’aujourd’hui? Devant ce choix de Sophie en didactique de l’Histoire, M. Viau penche pour le plus récent. C’est le plus utile, dit-il. Et je n’ai pas peur de dire utile, je m’assume.

Toute cette histoire ne touche qu’un seul cours donné aux étudiants de sciences humaines au cégep. Elle ne concerne donc qu'à peine un peu plus du quart des 225 000 jeunes qui étudient dans le réseau des cégeps. Les autres n’ont pas de cours d’histoire.

Et c’est peut-être ça, en fait, la morale de cette histoire.

La ministre McCann a refusé de nous accorder une entrevue à ce sujet. Le ministère de l’Enseignement supérieur s’est contenté d’une réponse écrite. Bryan St-Louis, responsable des relations de presse du ministère, écrit, entre autres, que le cours offre la souplesse nécessaire pour permettre aux enseignants d’aborder des faits relatifs à l’Antiquité et au Moyen-Âge en lien, par exemple, avec la Renaissance et que les enseignants pourront toujours aborder l’histoire de la civilisation occidentale, mais à travers une approche d’analyse comparative, en tenant compte des nombreuses sociétés qui ont forgé l’histoire du monde.

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