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La France perdue de Fatima

Le gouvernement français dévoilera cette semaine le contenu d'un projet de loi contre les replis communautaires. Il cible particulièrement les islamistes radicaux, dont l’emprise sur plusieurs quartiers inquiète de nombreux Français. Visite à Trappes, un de ces territoires dits « perdus » de la République française.

Des gerbes de fleurs ont été déposées au pied de la statue. derrière, une banderole à la mémoire de l'enseignant décapité Samuel Paty.

Devant l’hôtel de ville de Trappes, où une cérémonie à la mémoire de Samuel Paty a eu lieu le 21 octobre dernier. Au centre, une statue de Jean Jaurès, grande figure de la gauche française (1859-1914).

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

« Vous pouvez prendre le prénom de votre choix. Je ne sais pas, Fatima. » La femme éclate de rire, mais on sent la nervosité derrière sa verve.

Cette musulmane habite à Trappes depuis près de 20 ans. Elle a accepté de me faire visiter la ville, mais à condition de ne pas être identifiée. Et de ne pas sortir du véhicule.

Ça exige de la méfiance, de faire très attention, explique-t-elle.

Mère de famille, Fatima craint que ses concitoyens ne la voient avec un non-musulman et qu’ils en tirent de mauvaises conclusions.

Je ne leur fais pas confiance. Ces gens-là, ils vont traduire ça comme "apostasie", comme si j'avais renié l'islam. Et pour eux, quelqu'un qui renie l'islam, c'est quelqu'un de dangereux.

Fatima

Quand elle parle de ces gens-là, elle pense à des musulmans aux pratiques très rigoristes, des islamistes dont les idées auraient beaucoup d'influence dans les rues de Trappes.

Des gens comme ceux dont les dénonciations ont mené à la décapitation de l’enseignant Samuel Paty à la mi-octobre.

Oui, Fatima craint pour sa sécurité. Mais elle tient à montrer ce Trappes dans lequel elle ne se retrouve plus. Une ville pauvre, à majorité musulmane, dont les valeurs semblent s’éloigner de celles du reste de la France.

Logements populaires sur fond de ciel gris

Logements communautaires à Trappes, dont la population est fortement musulmane.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Des territoires perdus de la République?

Trappes est située à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Paris, non loin de Versailles. De la capitale, il faut moins d’une heure en train pour rejoindre cette petite ville.

Trappes a été l’épicentre des premières émeutes françaises liées à la religion, en juillet 2013. C’est aussi la ville d'Europe d'où est parti, vers la Syrie, le plus grand nombre de militants du groupe armé État islamique.

Les politiciens français parlent de séparatisme ou de repli communautaire pour désigner les endroits comme Trappes. Des territoires où les islamistes radicaux seraient engagés dans une véritable guerre de valeurs.

Début octobre, le président français Emmanuel Macron dénonçait (Nouvelle fenêtre) le séparatisme islamiste qui s’y développe. Il le décrivait alors comme un projet conscient, théorisé, politico-religieux, qui se concrétise par des écarts répétés avec les valeurs de la République, qui se traduit souvent par la constitution d'une contre-société.

Emmanuel Macron y voit une idéologie qui favorise l'endoctrinement et la négation de nos principes, l'égalité entre les femmes et les hommes, la dignité humaine.

Fatima parle, elle, d’une idéologie mortifère qui manipule les musulmans en répétant qu’ils habitent dans une France qui est raciste, liberticide et qu’il est préférable de rester entre nous, avec nos mosquées et nos écoles.

Les valeurs religieuses sont au-dessus des valeurs de la République. On crache sur la France, résume-t-elle un brin ironique, mais on reste en France.

Combien sont-ils à se replier ainsi sur leur communauté? Impossible de le savoir. Selon une note des services français de renseignement, consultés par le Journal du dimanche (Nouvelle fenêtre), au moins 150 territoires (quartiers ou section de villes) seraient tenus par des islamistes radicaux.

Ces jours-ci, le ministre de l’Intérieur a demandé des contrôles renforcés dans 76 mosquées sur les quelque 2600 recensées en France. Soit environ 3 % de l’ensemble des lieux de culte musulmans.

Ces 3 % inquiètent bien des Français, qui rappellent qu’il ne suffit que de quelques islamistes endurcis pour mener à la décapitation d’un enseignant ou de fidèles dans une église.

Clientes dans un commerce d'alimentation à Trappes

Clientes dans un commerce d'alimentation à Trappes

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Ne pas se mêler aux Français

Là, regardez les femmes, lance Fatima en ralentissant sa voiture. Vous avez vu les femmes voilées? C’est jour de marché public à Trappes, le centre-ville bourdonne d’activités.

Il n’est pas rare de croiser une femme voilée dans les rues de villes françaises. Mais plus rare d’en croiser autant en si peu de temps.

Cet après-midi, la plupart des clientes portent un voile serré autour du visage. Une mère voilée passe avec une fillette qui ne semble avoir que 6 ou 7 ans. La fillette aussi est voilée.

Dès son jeune âge, elle sait qu’elle doit porter le voile et rester à la maison. C’est malheureux.

Fatima

Fatima décrit une pression venant des pairs. Selon elles, si certaines musulmanes portent le voile par conviction, d’autres le font pour ne plus se faire importuner par les hommes aux idées intégristes.

Et puis il y a aussi celles convaincues de vivre dans un pays de mécréants, où il vaut mieux rester à la maison plutôt que de se mélanger avec eux, les Français non musulmans.

Trappes n’a bien sûr pas toujours été ainsi. Fatima se souvient d’une ville différente, il y a 20 ans, alors que peu de musulmans fréquentaient les mosquées.

Et puis, explique-t-elle, ces extrémistes ont commencé à avoir la main sur la pensée. Ils ont commencé à ne voir de l’islam que le côté vraiment extrémiste : la femme doit porter le voile, ne doit pas travailler, ce monde-là, il est éphémère, on aura le paradis.

Le voile est un symbole très visible et n’est, bien sûr, qu’un indicateur parmi d’autres du degré de rigueur religieuse de celle qui le porte.

Fatima énumère toute une série de petits refus de petits gestes qui peuvent aussi être révélateurs d’un repli communautaire, d’une rigidité dans les pratiques.

Il y a ces terrasses où les femmes ne sont plus les bienvenues, ces coiffeurs unisexes, ces boucheries uniquement halal, ces adolescentes qui ne fréquentent plus les piscines.

Photo prise dans un couloir de l'établissement d'enseignement

Didier Lemaire enseigne la philosophie à l'école secondaire Plaine de Neauphle à Trappes.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

De nombreux signaux en milieu scolaire

Ces signaux sont aussi souvent visibles à l'école publique, comme ce père qui refuse de serrer la main d’une enseignante, ces adolescentes toujours excusées lors des cours de natation, ces élèves qui ne veulent pas visiter une église lors d’un cours d’histoire.

Ces petits gestes, Didier Lemaire les a remarqués au fil de ses 20 années d’enseignement à l’école secondaire Plaine de Neauphle de Trappes.

En classe, les garçons se mêlent moins aux filles qu’avant. Les adolescentes d’origine maghrébine ne se maquillent pas, sont dans le retrait, alors que ses anciennes élèves revendiquaient l’égalité, s’habillaient à la française.

Après les attentats à Charlie Hebdo et au Bataclan, Didier Lemaire a découvert qu’il avait quelques élèves qui les approuvaient.

Je l'ai compris à leur manière de ne plus me regarder dans les yeux, dit-il.

Tout un choc pour un homme qui assure posséder des valeurs bien à gauche, qui enseigne la pensée critique et le libre jugement. Un choc qui l’a incité à mieux observer le quotidien des musulmans de Trappes.

Cinq années plus tard, ces observations le forcent à poser un constat sans appel :

Il n'y a plus de mœurs françaises ici. On mange autrement, on vit autrement, on a un autre rythme de vie.

Didier Lemaire

L’enseignant considère que ses élèves ont une autre vie hors de l’école laïque. Il parle de ces adolescentes qui remettent leur voile en sortant de l’école, de ces garçons qui dénigrent la France.

Le nom de l'école est en partie effacé sur la marquise

L'école secondaire Plaine de Neauphle à Trappes.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Des lois pour lutter contre ces séparatismes

Le meurtre de Samuel Paty a offert une autre occasion de mesurer le fossé qui sépare certains musulmans du reste des Français.

En France, de nombreux élèves ont réagi dans l’indifférence. Quelques enseignants ont même été menacés de mort.

Début novembre, des hommages à l’enseignant décapité ont aussi été perturbés. Le ministère de l’Éducation a recensé près de 800 incidents, comme des provocations ou des refus de participer à la minute de silence.

Certains élèves (ou leurs parents) sont allés jusqu’à faire l’apologie du terrorisme. Une dizaine de cas pourraient déboucher sur des procédures judiciaires.

C'est dans l'espoir de freiner ce qu'il juge être des dérives communautaires que le gouvernement français compte renforcer les lois pour mieux protéger les principes républicains, comme la laïcité et l’égalité.

Cela passe notamment par des dispositions visant à punir la haine en ligne, la propagande anti-française, ou encore par des mécanismes permettant un contrôle plus serré du financement et des activités liées aux mosquées.

Insuffisant et plutôt électoraliste, aux yeux de l’enseignant Didier Lemaire, qui voit l'islam radical comme une idéologie en guerre ouverte contre la France et ses institutions.

Nous sommes désignés comme des ennemis. Le déni, c'est justement de penser qu'il s'agit juste d'idées ou de conceptions.

Didier Lemaire, enseignant

À ce chapitre, il rejoint le maire de Nice qui, comme beaucoup à droite, réclame que la France s'exonère des lois de la paix après l’attentat qui a coûté la vie à trois catholiques dans une église à la fin octobre.

Ce qui est sous-entendu, c’est que la France devrait être beaucoup plus sévère autant envers ceux qu’elle soupçonne de préparer des attentats qu'envers ceux qui fomentent la haine sur son propre territoire.

À son échelle, Fatima songe elle aussi à des gestes concrets : elle compte quitter Trappes, une ville où elle ne se sent plus la bienvenue.

La différence, c'est dans les idées, dans ma façon de voir les choses, dans ma façon de dire l'islam tel que moi je l'ai vécu. Je me sens plus à l’aise… avec les non-musulmans.

Fatima

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