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Alek Minassian a confié à un psychiatre que l'attaque au camion-bélier était injustifiable

Le psychiatre rejette l'idée selon laquelle il a délibérément omis de l'écrire dans son rapport

Un homme avec des lunettes soleil et des écouteurs assis à une table.

Alek Minassian dans une vidéo-réclame qu'il a réalisée durant ses études et dans laquelle il présente un prototype de lunettes-écouteurs qu'il a inventées.

Photo : Bureau du Procureur général de l'Ontario

Jean-Philippe Nadeau

La Couronne au procès d'Alek Minassian accuse un psychiatre de la défense d'avoir oublié de mentionner dans son rapport des informations essentielles qui montrent que l'auteur de l'attaque au camion-bélier savait que son crime était injustifiable.

Alek Minassian a plaidé la non-responsabilité criminelle au sujet de l'attentat, qui a fait dix morts et 16 blessés à Toronto en 2018.

Attention : la lecture de ce texte pourrait choquer certains lecteurs.

La Couronne n'a toutefois eu accès à l'entrevue vidéo du Dr Alexander Westphal avec l'accusé qu'une semaine avant le début du procès. Elle n'avait reçu jusque-là que le rapport d'évaluation du psychiatre américain au sujet de l'état mental de l'accusé.

On y apprend qu'Alek Minassian a dit au Dr Westphal qu'il fréquentait des sites obscurs sur Internet en marge des limites de l'acceptabilité sociale. Il m'avait même prévenu que ces sites étaient pornographiques, haineux et subversifs, explique le psychiatre à la barre.

Le psychiatre ajoute que Minassian adorait lire les histoires qui sont affichées sur ces sites (que Radio-Canada a décidé de ne pas nommer, ndlr) et qu'il lui arrivait de converser de façon occasionnelle avec d'autres individus qui les fréquentent.

Il affirme que Minassian a toutefois menti à la police et qu'Elliot Rodger et Chris Harper-Mercer (deux membres des Incels, ndlr) n'étaient pas au nombre des individus avec lesquels il discutait dans ces salons de clavardage.

Un croquis de cour montre un homme.

Alek Minassian fréquentait souvent des sites Internet obscurs.

Photo : Radio-Canada / Pam Davies/CBC News

Le psychiatre ajoute que le prévenu lui a révélé que l'un des sites en question versait dans la satire et qu'il raillait les tueurs de masse.

À en croire Alek Minassian dont le psychiatre rapporte les propos, il y est question du pointage macabre que des assassins affichent au sujet du nombre de leurs victimes en guise de trophée.

Il s'avère que l'un des abonnés du site a lancé une gageure à quiconque de commettre pareil exploit.

Il [l'accusé] a vu cela comme un défi dans une compétition pour impressionner cette communauté marginale en ligne sans comprendre qu'il s'agissait d'une boutade, poursuit le Dr Westphal.

Une illustration judiciaire qui montre le Dr Westphal.

Le Dr Alexander Westphal est un psychiatre légiste américain qui enseigne à l'Université Yale.

Photo : Radio-Canada / Pam Davies

Le psychiatre souligne que Minassian a compris à ce moment-là qu'il n'était pas le seul à ressentir le désir de perpétrer un massacre de masse.

Dans l'entrevue que le Dr Westphal a réalisée avec l'accusé, le psychiatre lui pose alors une question morale au sujet d'un père qui serait forcé de voler des vivres dans une épicerie pour sauver son enfant.

Alek Minassian lui répond qu'un tel acte serait justifié dans les circonstances, mais que son crime est en revanche complètement injustifié.

Dessin du procureur de la Couronne.

Le procureur de la Couronne, Joseph Callaghan.

Photo : Radio-Canada / Pam Davies

Pour la Couronne, une telle admission prouve que Minassian sait très bien dans son for intérieur que ce qu'il a commis sur la rue Yonge est mal d'un point de vue moral.

Elle reproche au Dr Westphal d'avoir intentionnellement omis dans son rapport ce passage de l'entrevue qu'elle juge capital. Nous ne l'aurions jamais su si la vidéo ne nous avait pas été transmise, s'insurge le procureur Joseph Callaghan.

Me Callaghan l'accuse à nouveau de n'avoir retenu que les informations qui étayeraient sa thèse selon laquelle il existerait un lien entre autisme et non-responsabilité criminelle.

dessin d'illustratrice judiciaire de la juge

La juge Anne Molloy a rappelé à l'ordre Me Callaghan lorsqu'il a dit au Dr Westphal qu'il avait été négligent dans son travail.

Photo : Radio-Canada / Pam Davies

Le Dr Westphal rétorque qu'il a présenté son opinion dans son rapport et à la cour durant son témoignage de cette semaine et que ses écrits représentent les véritables résultats de son évaluation.

Il y écrit à ce sujet que l'état d'autisme de l'accusé ne lui permet pas de reconnaître la nature théâtrale, exagérée et extrême des informations qui existent sur ces sites Internet ni l'humour noir qui peut s'y dissimuler.

Le psychiatre répète qu'Alek Minassian a donc pris au pied de la lettre les discussions qui s'y trouvaient sans se rendre compte qu'il s'agissait souvent de blagues de mauvais goût.

Ce site lui a donné la confirmation que certains abonnés appuieraient le crime qu'il allait commettre, dit-il.

Une illustration judiciaire qui montre la juge, le témoin, le procureur de la Couronne et l'accusé.

Dans les sens des aiguilles d'une montre, la juge Molloy, le Dr Westphal, le procureur Callaghan et l'accusé.

Photo : Radio-Canada / Pam Davies

Il ajoute qu'Alek Minassian ne comprend pas le contexte émotionnel des conséquences de son geste, parce qu'il est dépourvu d'introspection, même s'il sait que son geste était illégal.

Plus tôt dans le contre-interrogatoire, le psychiatre, déjà malmené par la Couronne, a concédé que le prévenu n'est pas complètement dénué d'empathie.

Le procureur Callaghan lui avait mentionné que l'accusé a en outre des amis, qu'il adore son frère, qu'il sort dans des bars, au cinéma ou au restaurant.

Ses communications avec les autres montrent qu'il est rationnel malgré son état d'autisme, dit-il en montrant à l'écran des transcriptions téléphoniques.

Un dessin de l'avocat de la défense.

L'avocat de la défense, Boris Bytensky.

Photo : Radio-Canada / Pam Davies

Le psychiatre admet que le prévenu peut faire preuve de sollicitude, mais que ses relations sociales ne sont pas profondes et qu'elles se tiennent davantage dans le monde virtuel que dans un environnement réel.

Il rappelle que l'accusé communique à l'écrit comme un jeune adulte de 18 ans, mais comme un enfant à l'oral.

Le Dr Westphal reconnaît seulement qu'Alek Minassian a effectivement tout fait pour avoir un semblant de vie sociale active avant son arrestation.

Le psychiatre affirme que cela n'empêche pas que le prévenu ignorait tout de l'impact moral des conséquences de son geste.

Une illustration judiciaire de la salle de débordement virtuelle.

Une salle de débordement avait été aménagée pour que le public puisse assister au procès sur grand écran avant que Toronto ne soit soumise à confinement d'ordre sanitaire.

Photo : Radio-Canada / Pam Davies

Me Callaghan, qui est en désaccord, cite alors une déclaration de Minassian dans entrevue selon laquelle l'impact de son geste serait dévastateur et irréversible.

La description que vous reprenez de ses propos fait davantage référence à un jeu vidéo, réplique le psychiatre, en rappelant qu'Alek Minassian considère ses victimes comme des objets.

Alek Minassian avait par ailleurs révélé plus tôt dans l'entrevue vidéo qu'il ne pourrait jamais se racheter aux yeux de la société, parce qu'il dit que son crime est impardonnable.

Le prévenu y parle de la rédemption du Christ de façon allégorique, un autre signe, selon la Couronne, qu'il saisit très bien l'ampleur du crime qu'il a perpétré.

Le Dr Westphal affirme néanmoins qu'il ne faut pas y voir un indice que l'accusé est pourvu d'un sens moral, parce qu'il a plutôt retenu des passages de la Bible sans nécessairement les comprendre. Il a une excellente mémoire de travail, rappelle-t-il.

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