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Quand la frontière devient une épée de Damoclès pour la santé publique

Des véhicules circulent sur le  pont Ambassadeur en direction du Michigan.

Le pont Ambassadeur relie les villes de Détroit au Michigan et de Windsor en Ontario.

Photo : Reuters / Jonathan Ernst

Thalia D’Aragon-Giguère

« Le Michigan a maintenant 380 343 cas de coronavirus, dont 21 033 à Détroit. Aujourd’hui [vendredi, NDLR], nous rapportons 65 nouveaux cas dans la région de Windsor-Essex [...] pour un total de 3 864 cas depuis mars. »

Au Bureau de santé publique de Windsor-Essex, c’est toujours le même refrain. La directrice générale Theresa Marentette n’y va pas par quatre chemins. Elle commence systématiquement chaque conférence de presse en dressant le bilan des cas de coronavirus des deux côtés de la frontière.

Bien qu’elle soit officiellement fermée depuis le mois de mars, Mme Marentette ne se fait pas d’illusions. Des milliers de travailleurs jugés essentiels traversent chaque jour la frontière canado-américaine entre Windsor en Ontario et Détroit au Michigan.

Theresa Marentette est filmée par une caméra lors d'une conférence de presse.

Theresa Marentette est la directrice générale du Bureau de santé publique de Windsor-Essex.

Photo : Amy Dodge/CBC

La nature de ces déplacements transfrontaliers pose des défis uniques au bureau de santé local et le médecin hygiéniste de la région, le Dr Wajid Ahmed, ne s’en cache pas.

Le Michigan enregistre à lui seul un nombre de cas de COVID-19 similaire à celui de l’ensemble du Canada, signale-t-il. Et nous sommes juste à côté.

Gérer la crise avec les mains liées par la frontière

Pour le Dr Ahmed, le constat est clair. Les gens qui franchissent la frontière canado-américaine entraînent des risques importants en ce qui concerne la transmission du coronavirus dans la communauté de Windsor-Essex.

Plus de 1500 professionnels de la santé traversent la frontière pour travailler au sein du système de santé de Détroit. Je comprends et je respecte cela, affirme-t-il. Il y a des gens qui franchissent la frontière pour de bonnes raisons, mais il y en a d'autres qui la traversent pour le simple plaisir de la traverser.

Le Dr Ahmed se dit particulièrement préoccupé par les habitants de Windsor-Essex qui se rendent aux États-Unis pour renouer avec leurs anciennes habitudes de l’autre côté de la rivière. Le Canada et les États-Unis n’ont pas la même définition des travailleurs essentiels, déplore-t-il.

Une photo montre le pont Ambassadeur, qui enjambe la rivière Détroit vu du côté de Windsor en Ontario avec les drapeaux canadien et américain.

La rivière Détroit forme une partie de la frontière entre le Canada et les États-Unis.

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Si le Dr Ahmed se questionne ouvertement sur le motif de ces voyages transfrontaliers, il avoue ne pas en savoir plus. C’est l’un de nos principaux défis, confie-t-il. Nous ne disposons d’aucune donnée sur les personnes qui traversent la frontière.

Il explique être confronté à un important fossé d’information. Il n’y a aucune façon de faire le suivi [des gens qui pénètrent dans notre communauté], s’inquiète le Dr Ahmed. Personnellement, j'aimerais voir un contrôle plus strict.

Sans [une gestion plus rigoureuse de la frontière], tout ce que nous faisons au niveau local ne veut rien dire. Il y a toujours des gens qui vont revenir dans la communauté après avoir fréquenté des zones à haut risque de transmission du virus.

Dr Wajid Ahmed, médecin hygiéniste de Windsor-Essex

Pour Michel Grignon, professeur au département d'économie et au département de santé, du vieillissement et de la société à l'Université McMaster, il ne fait aucun doute que la proximité de la frontière représente un fardeau supplémentaire pour le bureau de santé local.

Au-delà des travailleurs de la santé qui franchissent quotidiennement les deux juridictions, il rappelle l’ampleur du corridor économique transfrontalier de Windsor-Détroit. Il s’agit en effet du passage commercial terrestre le plus achalandé entre le Canada et les États-Unis.

Il y a énormément de transport routier entre les deux régions, souligne M. Grignon. Ce sont des activités commerciales à risque, puisque les gens qui traversent la frontière vont généralement se déplacer dans plusieurs lieux, dont des entrepôts.

Un camion traverse une affiche sur laquelle il est inscrit « Bridge to U.S.A. ».

Les camionneurs traversant la frontière canado-américaine ne sont pas soumis à la quarantaine.

Photo : La Presse canadienne / Mark Spowart

Ces entrepôts sont exactement ceux qui font sourciller Imran Abdool. Il est président de l’entreprise de consultation Blue Krystal Technologies and Business Insight à Windsor. Selon lui, l’imprévisibilité des risques associés à la frontière fragilise une série de conditions initialement désavantageuses dans la région.

L’économie de Windsor-Essex repose sur une industrie manufacturière tandis que celle de Toronto est par exemple centrée sur la connaissance, explique M. Abdool. Il est beaucoup plus facile pour les gens de ce secteur de travailler depuis la maison.

L’importance du travail physique [dans les usines] nous place dans une situation défavorable quand le seul remède contre le coronavirus est de rester chez soi.

Imran Abdool, président de Blue Krystal Technologies and Business Insight

Pour M. Abdool, la pandémie force les habitants de Windsor-Essex à goûter au revers de la médaille, puisque les éléments qui ont longtemps fait le succès de la région se veulent aujourd’hui leurs pires ennemis dans cette lutte infernale contre la COVID-19.

La frontière n'a pas été un problème pendant des décennies, puis l'est devenue à présent, ajoute-t-il.

S’intégrer au-delà de l’économie

Pour Anne Snowdon, professeure en stratégie et entrepreneuriat à l’Odette School of Business de l’Université de Windsor, la pandémie de COVID-19 dévoile au grand jour les limites de l’intégration historiquement axée sur l’économie dans la région.

La communauté est vraiment unique au pays pour ce qui est du volume du trafic [transfrontalier], dit-elle. Mais en temps de pandémie mondiale, cela pose des obstacles exceptionnels.

Selon elle, les autorités sanitaires locales font de leur mieux pour limiter la propagation du coronavirus au sein de leur juridiction respective. Par contre, elles doivent aussi jongler avec une part d’incertitude.

C’est une chose de contrôler les risques de transmission du coronavirus dans sa communauté, mais c’est une autre paire de manches que de comprendre les risques réels lorsque des gens se déplacent constamment dans une autre juridiction.

Anne Snowdon, professeure en stratégie et entrepreneuriat à l’Odette School of Business

Mme Snowdon appelle donc à une meilleure collaboration entre le Canada et les États-Unis en matière de partage des données sur la santé publique. Lorsque vous étudiez un scénario complexe comme celui de Windsor-Détroit, une plus grande transparence est nécessaire entre les équipes de santé publique des deux côtés de la frontière.

Anne Snowdon pose devant la caméra, assise près de grandes fenêtres.

Anne Snowdon est professeure en stratégie et entrepreneuriat à l’Odette School of Business de l’Université de Windsor.

Photo : La Presse canadienne / Chris Young

Elle précise que très peu de données permettent de comprendre les schémas de transmission de la COVID-19 en traversant la frontière. Bien que la région de Windsor-Détroit partage un même ADN économique, l'intégration n’est en effet pas la même d’un point de vue sanitaire.

L'accent est mis sur l'économie, mentionne Mme Snowdon. Il existe quelques accords très spécifiques entre les deux systèmes de santé, mais nous avons besoin d’une collaboration plus approfondie.

D'après Mme Snowdon, un plus grand partenariat transfrontalier dans le domaine de la santé est nécessaire depuis des années et aurait sans doute permis aux autorités de mieux gérer la crise actuelle.

Le défi de construire un pont d’entraide tout en naviguant à contre-courant à travers la pandémie aurait ainsi pu être évité.

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