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La pandémie, une remarquable leçon d’humilité

« La pandémie nous rappelle des choses élémentaires : la vie et la mort. Qui vit, qui meurt. Et nous l'avons en pleine face. » - Serge Bouchard

Gros plan de Serge Bouchard devant le micro, avec des écouteurs.

Serge Bouchard, coanimateur de l'émission C'est fou, en direct du Salon du livre de l'Outaouais en février 2020.

Photo : Radio-Canada

Danielle Beaudoin

Comme un coureur des bois, l’anthropologue Serge Bouchard a consacré sa vie à parcourir les territoires oubliés de notre histoire en Amérique, à apprivoiser les cultures autochtones et à apprendre le langage des épinettes. Aujourd’hui, il nous parle de la pandémie, et à travers elle, de nous, sans concession.

Comment ça se passe pour vous jusqu’ici, Serge Bouchard?

Je passe une année très difficile. J'ai perdu ma femme cet été, elle est morte d'une tumeur au cerveau. C'était un grand amour. Et c'est la deuxième fois que je perds ma femme au cancer, puisque ma première femme, je l'ai perdue après 27 ans de vie commune, la deuxième, après 23 ans. Et là, je me retrouve tout seul, comme un petit pois chiche, en train de vieillir avec tous mes maux de corps, avec mon mal de dos, qui m'oblige à être en chaise roulante.

Alors vous me demandez comment ça va? Ça va comme ça peut. Je me débrouille fort bien dans ce deuil extrêmement difficile à vivre. Mais je le vis avec ma fille, qui a vingt ans. Et donc, c'est un vieux monsieur avec une jeune femme magnifique. On est prisonniers de notre condo! Et on fait un huis clos, un face-à-face assez étonnant. Elle étudie en droit, elle est 100 % en ligne. Et moi, je ne bouge pas. Mais je suis par ailleurs très occupé.

Je continue à faire mes émissions de radio C'est fou le dimanche soir à 19 h, ce qui m'occupe beaucoup, parce qu'il faut que je me prépare; lire des livres, et surtout écrire mon édito chaque semaine. C'est presque du temps plein pour moi.

Assis l'un à côté de l'autre devant leur micro.

Serge Bouchard et Jean-Philippe Pleau coaniment l'émission radiophonique C'est fou, à Radio-Canada. Photo prise avant la pandémie.

Photo : Radio-Canada

Et puis j'ai des manuscrits. J'ai un livre qui va paraître au mois de mars. Ma femme s'appelait Marie. Et ce livre va s'appeler Un café avec Marie. Seulement deux textes la concernent. Le reste, ce sont des éditos de C'est fou. Ça va paraître le 8 mars chez Boréal. Mais j'ai aussi beaucoup de commandes d'écriture, de préfaces, de présentations, de ci, de ça. Donc je suis occupé comme un homme mûr! Je ne suis pas à la retraite du tout.

Je l'ai déjà écrit à plusieurs reprises dans mes textes. Je suis l'homme le plus heureux du monde et l'homme le plus malheureux du monde.

Une citation de :Serge Bouchard

Vous, l'anthropologue, l'ancien, le sage, que vous dit la pandémie sur nous, les humains?

La première remarque qui me vient à l'esprit, toujours, c'est qu'il n'y a aucune surprise dans l'existence et l'apparition de cette pandémie. Et non seulement il n'y a aucune surprise, mais c'est probablement une avant-garde qui nous annonce des pandémies bien pires à l'avenir.

C'est lié au fait que nous sommes maintenant presque huit milliards sur la Terre. Huit milliards d'humains, c'est beaucoup de monde. Et la loi naturelle des espèces veut que si vous êtes trop nombreux comme espèce, la nature va réguler, elle va couper dans le tas. Et sa façon de le faire, ce sont des pandémies. Ce sont des maladies, ce sont des bactéries.

Bon, je ne suis pas très optimiste, mais c'est comme ça. On est vraiment vraiment vraiment devant l'inconnu. Et ce n'est même pas une grosse pandémie pour une population de huit milliards. On est rendus à 1 536 000 morts . Du point de vue de Sirius, ce n'est rien.

La nature, c'est un tout. La planète Terre, c'est un tout. Nous ne sommes pas extérieurs à la nature. La pathologie qui s'est développée dans l'histoire de l'humain, c'est qu’à cause de notre intelligence, j'imagine, à cause de notre mémoire, de notre accumulation du savoir, on a été capables de modifier nos environnements naturels. On a été capables de se reproduire sans fin, avec des systèmes économiques et des systèmes de production qui nous permettaient de manger, de nous sauver, etc. Mais pour le faire, le prix qu'il y a eu à payer, c'est qu'on s'est extirpés de la nature, on s'est placés en face de la nature. En fait on s'est dénaturés, on s'est enculturés. On est devenus des êtres de culture.

Et regardez-nous aujourd'hui, nous sommes des caricatures. C'est-à-dire que nous sommes prisonniers d'un système économique, d'un système de consommation. Et d'un environnement. Et on ne peut plus en sortir. Cet environnement, c'est le pétrole, c'est l'électricité, c'est l'énergie. Ce sont les chaînes de distribution. On a transformé nos environnements immédiats. Nous vivons dans des villes, dans des banlieues. Même dans les campagnes, nous ne vivons plus dans la nature.

Tout ça fait qu'on a détruit l'environnement. On a extirpé du métal, on a extirpé du pétrole, on a pollué l'eau. Il n'y a rien qu'on n'a pas fait. Et puis aujourd'hui, la nature se venge. De la même façon que la nature va se venger sur les caribous. Quand les caribous deviennent 800 000, un million dans le Nord, ils mangent tout le lichen, ils mangent tout. Puis ils modifient l'environnement. Ils sont trop nombreux, ils n'ont plus à manger, etc. Et là arrive soudainement une pandémie caribouesque, et les trois quarts meurent. C'est la nature qui fait ça. C'est la nature qui dit : Bon, assez, c'est assez.

Près d'une dizaine de caribous migrateurs sont couchés dans la neige.

Des caribous dans le secteur de Radisson.

Photo : Gracieuseté : Animal Paquin Wildlife & Landscape Photography

Selon un récent sondage commandé par Radio-Canada, plus de 40 % des Montréalais rêvent de déménager loin de la ville. N'y a-t-il pas une certaine ironie dans cette soif de nature, de retour à la nature?

C'est une utopie. On a connu ça, le retour à la terre, en 1968-70. Beaucoup de mes amis, tout le monde achetait des fermes, allait à la campagne. On voulait y retourner, mais aucun n’a résisté, tout le monde est revenu en ville.

Le retour à la nature est impossible. Et ce qui existe aujourd'hui, ce sont des restants. Mais ce n'est même plus ça. La nature est devenue un terrain de jeu pour les sports extrêmes. Les jeunes s'habillent dans je ne sais pas quel magasin spécialisé, ils sont tout en velcro, en ci, pis en ça. Et leur peau n’a même plus contact avec la nature.

Mais aujourd'hui, la nature, ça n'existe plus. Plus comme on l'entend. Si on revient à votre sondage sur les Montréalais : bien sûr qu'ils veulent sortir de Montréal, mais pour aller où? Ils vont dans les Cantons-de-l'Est, et ils retrouvent Montréal! Ils retrouvent Internet, le téléphone, les télévisions 75 pouces, les écrans, les ordinateurs. Ils ont leur téléphone cellulaire. Ils ont un garage pour l'auto. Ils ont ci et ça. Ben voyons donc! Ce n'est pas ça, la nature. Ça n'a rien à voir avec ça.

Si les Montréalais acceptent d'aller s'installer à 200 km au nord de Chibougamau, dans des petites maisons en bois avec les services minimums, pas de communication, pas de téléphone, ils vont finir par savoir c'est quoi la nature, ils vont apprendre à parler le langage des épinettes.

Ils sourient à l'objectif. En arrière-plan, le promontoire.

L'animateur Serge Bouchard, la réalisatrice Rachel Verdon et le technicien Alain Couture à Cape Spear, à Terre-Neuve, le 2 juillet 2002, lors de l'enregistrement de la série Une épinette noire nommée Diesel.

Photo : Radio-Canada

La pandémie est-elle, selon vous, un miroir grossissant des inégalités?

Disons que l'inégalité, c'est la loi. Et l'humanité est un échec. On a plein de gadgets, d’inventions. On va avoir des autos qui se conduisent toutes seules; c'est parfaitement inutile! La partie riche de l'humanité est rendue beaucoup trop loin. Ça s'appelle les classes moyennes de l'Occident. Et pendant ce temps-là, dans la vraie réalité du monde, il y a des enfants qui ne vont pas à l'école, qui meurent faute de remède. Il y a des enfants qui n'ont pas d'eau et vivent dans la misère la plus extrême.

Juste ce que je viens de dire devrait déclencher une opération générale d'urgence universelle planétaire. On ne le fait pas. Toute ma vie, j'aurai entendu parler des enfants, et toute ma vie, j'aurai entendu qu'il faut faire quelque chose. Alors, sur le plan politique de la santé universelle, l'organisation universelle de la santé, c'est un échec total. Et c'est la responsabilité de tous. Évidemment, ça tient à la culture des choses, ça tient au système économique, ça tient à l'histoire coloniale. Et nous sommes trop nombreux, et il y a beaucoup de laissés pour compte.

Je voudrais faire un lien très très étroit avec la pandémie. La pandémie nous rappelle des choses élémentaires : la vie et la mort. Qui vit, qui meurt. Et nous l'avons en pleine face. Et depuis le début, il y a des gens qui n'arrêtent pas de dire, je l'entends toujours : C'est quand même les vieux qui meurent, et ça c'est normal. C'est moins grave. Un vieux qui meurt, c'est beaucoup moins grave qu'un jeune. C'est tout à fait vrai. Le jeune a sa vie à vivre. Le vieux lui l'a finie. Alors, tant qu'à choisir, on va abattre les vieux.

La pandémie va-t-elle changer notre rapport aux vieux?

Non non non! La pandémie met simplement en relief un problème qui était déjà là. On vit dans un monde de jeunes. Ce sont les jeunes qui mènent le train du monde. Et il s'est trouvé, parce qu'on n'y a pas réfléchi, il s'est trouvé que, lentement, les vieux sont disparus de notre horizon culturel. Ils sont entrés dans des CHSLD, je ne le sais pas, ils sont entrés dans leur solitude. Et il y a quelque chose de très cruel là-dedans.

Un des effets pervers des succès de la médecine et de la richesse de notre pays, c'est qu'au lieu de mourir au temps où on devrait mourir, la médecine nous garde en vie. Elle nous garde en vie par chirurgie, par remplacement des pièces. Elle va ranimer les gens qui ont des crises cardiaques, prolonger la vie de gens qui sont très très malades. Et ça, ça a donné une image négative à la vieillesse.

Serge Bouchard, souriant, au volant d'un camion rouge.

Serge Bouchard dans son camion, à Huberdeau en 2010.

Photo : Radio-Canada / C'est fou

Dans l'ancien temps, les vieux n’étaient pas si mal vus. D'une part, on les gardait à la maison, bien souvent. D'autre part, ils avaient la santé jusqu'à tant qu'ils meurent, et quand ils mouraient, il n’y avait personne pour les réchapper. Aujourd'hui, les gens vieillissent, ils se rapprochent des hôpitaux, et ils veulent être sauvés. Ça prend une ambulance.

Et l'autre point, c'est que les vieux n'ont plus de rôle social. Les entreprises vont éliminer les vieux rapidement. Comme si les vieux n'avaient pas d'idées, pas de cerveau, pas d'expérience. Et ça, c'est une maladie sociale. On se prive de l'expertise des vieux, on se prive de l'expertise des gens qui ont de l'expérience. On ne valorise en rien l'ancienneté dans notre société. Tout ce qui est ancien est rasé.

C'est triste quand même, non?

Écoutez, je suis anthropologue, je parle à la radio et j'écris des livres; donc, j'en constate, des malheurs. Mais on est chanceux de vivre au Québec. Parce que sur le plan comparatif, le Québec, de ce que je connais dans l'histoire et dans la politique et dans l'actualité, c'est peut-être une des sociétés les plus intéressantes de la Terre. Pourquoi? À cause du fait qu'on est une société bienveillante, on est une société de bonté. On n'est pas une société méchante. Et on n'a pas été construits et on n'a pas évolué dans la méchanceté, dans la violence et dans la haine. Et en plus, on est éduqués, très éduqués par rapport au reste. Je regarde les Américains. L'échec de l'éducation aux États-Unis, c'est une catastrophe universelle. C'est épouvantable.

La société québécoise, comparativement, n'est pas une société raciste. C'est une société d'accueil, une société ouverte, une société de curiosité. C'est un homme de 73 ans qui vous parle, et qui a fait le tour de Québec 148 fois. Donc, ce que je vous dis est sérieux.

Une notion de racisme systémique est une notion qui nous est étrangère, puisque c'est une notion qui est anglophone. Systemic racism. C'est anglo-canadien. C'est quasiment américain, mais c'est anglo-canadien. Ça ne s'applique pas à nous, le racisme systémique. On n'a pas inventé ce concept-là. Il y a du racisme dans la société québécoise, il y a des racistes et il va y avoir des événements racistes. Mais au Québec, c'est combattu. Tous les gens sont sur la pointe des pieds, on a une belle sensibilité là-dessus.

La société québécoise n'est évidemment pas parfaite. Mais dans le concert des nations, le Québec est en avant de tout le monde et dans les pelotons de tête pour ce qui est de la qualité de la vie, pour le vivre-ensemble.

Bon. Et je voudrais bien voir quelqu'un qui contesterait ce que je viens de dire! Maintenant, il y a du travail à faire, on n'a pas complété la société. À chaque génération, il y a du travail à faire, des problèmes pas réglés, les relations hommes-femmes, la question des genres, la question des stéréotypes, les inégalités sociales, la justice sociale. On a encore beaucoup de boulot, en fait. On aurait un siècle de boulot intense au Québec pour arriver à régler tout. Mais on ne mérite pas les commentaires qu'on reçoit du Canada anglais.

Vous disiez dernièrement, dans l’émission C'est fou, que la pandémie est l'occasion de faire le réapprentissage de la peur, de se donner le droit d'avoir peur. Que voulez-vous dire?

On est tellement dans une société confortable; c'est la dimension principale de notre société actuellement. On est hyper confortables. Et on a perdu des réflexes naturels, qui devraient toujours nous occuper. C'est-à-dire que tout ne tient qu'à un fil, finalement. Tout ne tient qu'à un fil, mais normalement, la peur fait partie de la vie.

D'ailleurs, on a tellement un discours, je dirais, optimiste. On ne parle plus de la mort. On ne parle plus de la maladie. On ne parle plus des contrariétés majeures dans la vie. Or, la condition naturelle de l'être humain, c'est le deuil, c'est la perte. Ce n'est pas possible qu'on vive 90 ans dans la joie totale. Dans la santé. Dans tout va bien, et je ris jusqu'à tant que je meure; et en fait, je ne mourrai pas; la mort, c'est pour les autres.

Alors on a désappris à faire face à l'obstacle. Je dirais, pour simplifier, qu’on n'a plus peur de rien. On n'a plus peur jamais. Et on pense qu'on va être toujours jeune et en santé, et que le vieillissement, ça n'existe pas. Que c'est anormal de vieillir, et que si tu vieillis, c'est de ta faute. Mais ce n'est pas vrai.

J'ai 73 ans, je me suis usé, j'ai vécu, et à un moment donné, je vais mourir. Et puis je suis vieux. Je déteste qu'on me dise que je suis jeune. Je vais avoir bientôt 75 ans, et 75 ans sur Terre, c'est un bon morceau de temps. C'est un bon morceau de temps pour des mortels comme nous.

Serge Bouchard assis sur des rochers qui regarde le fleuve en Nouvelle-Écosse, près de Cabot Trail

L'animateur Serge Bouchard assis sur les rochers sur le bord du fleuve, en Nouvelle-Écosse, près de la Cabot Trail, en juillet 2002.

Photo : Radio-Canada

Donc, nous sommes mortels, mais nous ne voulons pas être mortels. Et notre réflexe naturel depuis toujours, c'est universel, c'est de dire : Bon, je vais penser à autre chose ce soir.

Alors la pandémie, c'est une claque sur la gueule. En fait, c'est une leçon d'humilité. La pandémie, la COVID, c'est vrai. Ce n'est pas une abstraction. On peut vraiment l'attraper, on peut vraiment mourir. Alors ça nous replace dans notre fragilité fondamentale.

Un être humain qui est bien équipé pour vivre, c'est un être humain qui sait mourir. Qui sait qu'il va mourir, et qui apprivoise cette idée.

Une citation de :Serge Bouchard

Que va nous laisser la pandémie en héritage?

Puisque c'est une leçon d'humilité, si on est sages, ça va nous donner une leçon sur notre fragilité, notre mortalité, et surtout sur la fragilité du système culturel dans lequel on est installés.

Au début de la pandémie, les gens dévalisaient les épiceries. Ils entraient dans les épiceries en fous. Mais c'était fou, en même temps, c'était un réflexe animal. C'est-à-dire que la pandémie nous dit que le monde va, jusqu'au jour où il n'ira plus. Jusqu’au jour où le système va se gripper. Ça veut dire que les systèmes d'approvisionnement des épiceries pourraient être brisés. Tout ce qu'on connaît pourrait ne plus fonctionner, etc.

Un homme prend un paquet de papier toilette d'une étagère

Les étagères de ce commerce de Vancouver se sont vidées rapidement en mars 2020.

Photo : Radio-Canada / Ben Nelms/CBC News

Alors il y a une sagesse. C'est une leçon de tenir à ce que nous avons, mais en même temps de se préparer toujours au pire. Quand même, la leçon de la pandémie est remarquable. Jamais dans mon temps de vie, j'aurais pensé à un pareil confinement. Vivre ça, c'est historique.

Et les gouvernements, quels qu'ils soient, sont mal pris. Ils ne savent plus où donner de la tête, et comment. Est-ce qu’on ferme l’économie? Est-ce qu’on ferme le pays? Est-ce qu’on ferme tout? Ça, c'est historiquement bouleversant.

Ce n'est pas votre genre de taper sur la tête des gouvernements pour les décisions qu'ils prennent en temps de pandémie, n’est-ce pas?

Vous avez tout à fait raison; je ne suis pas rapide sur le jugement là-dessus, parce que je considère que les politiciens et les politiciennes sont des gens mal pris. Et des gens courageux qui vivent dans la complexité et qui vivent dans la difficulté.

Être politicien, politicienne, c'est un métier que moi je ne voudrais pas faire. Alors, je respecte. Comme un monteur de ligne, je ne voudrais pas faire ça en janvier. Être premier ministre, pour moi, c'est pareil. C'est d'une complexité inouïe.

Ce que je condamne, c'est la bêtise. Je pourrais vous dire que je condamnerais la présidence de M. Trump. Oui, volontiers, mais ce n'est pas très difficile ni à dire ni à faire. C'est la bêtise, quelle qu'elle soit. Mais la bêtise, je la condamne en politique, comme partout. Dans les médias, dans la vie privée, dans les gens que je rencontre.

Évidemment, je hurle quand je vois de la corruption, quand je vois de la bêtise. Mais je ne suis pas rapide à condamner les gouvernements. Et je n'ai pas de position politique particulière. Parce que de façon générale, sur la planète, il n'existe aucun système politique qui soit notre sauveur pour le moment. On avait pensé au communisme, on avait pensé au socialisme, on avait pensé à tout et à n'importe quoi. Mais en vérité, on n'a jamais trouvé la solution politique sur la planète.

Est-ce que les jeunes vont la trouver?

Peut-être. Chaque nouvelle génération est un grand espoir, vous le savez. C'est de la pensée neuve, c'est de l'énergie neuve, c'est des idées. Mais par contre, je vous dirais exactement le contraire! Chaque génération a refait les mêmes erreurs. Et puis avec chaque génération, ça recommence.

Les jeunes d'aujourd'hui n'ont pas de vertu par rapport aux jeunes de 1965. On a été jeunes aussi, on a voulu refaire le monde aussi, on avait des bonnes idées aussi. Mais tout ça a donné ce que ça donne. Une société de confort, d'injustices sociales, de mauvaise répartition de la richesse.

Serge Bouchard.

L'anthropologue Serge Bouchard répond aux questions de l'animateur de Reflets d'un pays, Serge Cossette, le 28 août 1981

Photo : Radio-Canada

Il n’y a jamais un être humain, ni en Russie, ni en Corée, ni en Chine, ni aux États-Unis, ni en Amérique, ni en Europe, qui a trouvé la solution politique. Alors les jeunes d'aujourd'hui ne feront pas mieux que les anciens. J'aimerais être optimiste et dire qu'ils vont améliorer les choses. Mais ils vont surtout devoir faire face à un univers que moi je ne connaîtrai pas, mais qui va être très dur. Ils sont dans un monde, sur le plan économique, politique et environnemental, qui ne sera pas facile.

Mais ça ne sera pas plus difficile que nous autres quand on a commencé à travailler, à espérer et à aimer! J'ai commencé ma vie en 1967, ma vie amoureuse, professionnelle, espérante et désespérante. J'ai fait ce que j'ai pu. Mes amis ont fait ce qu'ils ont pu. On a fait ce qu'on a pu. On a amené beaucoup au Québec. Ceux qu'on appelle avec mépris les baby-boomers, ce n'étaient quand même pas des trous de cul. On a vécu. On a amené beaucoup à la société. Maintenant, la jeunesse d'aujourd'hui va amener beaucoup à la société aussi, à sa manière.

Ils sont en train de discuter. Rachel Verdon tient le micro. En arrière-plan, des camions.

Serge Bouchard a fait son doctorat sur les routiers du Nord québécois. On le voit ici (à droite) avec le camionneur Alban Arsenault et la réalisatrice Rachel Verdon, dans le cadre de la série radio Une épinette noire nommée Diesel, le 7 juillet 2002, à Crapaud, à l'Île-du-Prince-Édouard.

Photo : Radio-Canada

Quels sont vos souhaits pour l'humanité en 2021?

C'est trop court, une année! J'espère que les vaccins fonctionnent. Ça va être extrêmement complexe, la distribution des vaccins. Elle va mettre en évidence les injustices sociales. Et ça va poser toutes sortes de problèmes. Il va y avoir des gens qui ne veulent pas être vaccinés, des gens qui veulent être vaccinés. Ça va être complexe. C'est ça qui va occuper l'humanité pour 2021. Ça va être la vaccination universelle des humains. C'est loin d'être fait!

L'entrevue avec Serge Bouchard a été réalisée le 24 novembre 2020

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