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256 jours à affronter la COVID-19 : témoignage d'un médecin américain

« Si je ne le fais pas, personne d’autre ne le fera », dit le Dr Joseph Varon, dont une photo est devenue virale.

Le Dr Joseph Varon réconforte un patient dans une unité de soins COVID-19 à l'hôpital United Memorial Medical Center à Houston, au Texas

Le reportage de Louis Blouin

Photo : Getty Images / Go Nakamura

Le cliché a rapidement fait le tour du globe : un médecin ganté, masqué, vêtu d’une blouse et d’un bonnet, portant lunettes et visière, enlace un vieil homme. Une incarnation puissante de la douleur et de la compassion à l’époque de la pandémie. Qui est donc ce médecin au grand cœur?

Le Dr Joseph Varon, chef du personnel au United Memorial Medical Center à Houston, s’est confié à Radio-Canada.

Racontez-nous le moment où cette photo a été prise...

Je circulais dans mon unité COVID. J’ai vu un patient âgé qui se tenait debout dans une chambre en pleurant. Il pleurait comme un bébé. J’ai oublié la présence de Go Nakamura [le photographe], qui était derrière moi. Je suis entré dans la pièce pour voir ce qui se passait. Je croyais qu’il était en douleur.

Je lui demande : qu’est-ce qui ne va pas?. Il me répond : je voudrais être avec ma femme. Quand il a dit ça, je l’ai enlacé, je l’ai étreint et, après un moment, ses pleurs ont cessé. Cet homme était si triste de ne pas être en compagnie de son épouse. Je suis très triste pour lui. Je sentais qu’il avait besoin de réconfort et j’étais là, alors pourquoi pas?

C’est très difficile pour les patients d’être confinés à une unité COVID. Il n’y a pas de chaleur humaine. Nous entrons dans cet espace avec un habit d’astronaute et ils n’ont aucune idée de qui leur parle. Je demande à mon personnel de porter une photo d’eux-mêmes autour du cou, mais, malgré tout, leur famille ne peut pas être à leurs côtés. Même la nourriture est servie dans un contenant spécial. C’est un monde complètement différent.

Le patient va beaucoup mieux. Il devrait recevoir son congé de l’hôpital cette semaine.

Le médecin, en uniforme COVID, parle à un patient.

Le Dr Joseph Varon discute avec un patient au United Memorial Medical Center à Houston, au Texas.

Photo : Getty Images / Go Nakamura

Quelle est votre charge de travail?

Je travaille depuis 256 jours sans interruption. Je n’ai pas eu une seule journée de congé. Même quand je rentre à la maison, le téléphone n’arrête pas. Ce qui me pousse à continuer, c’est que quelqu’un doit prendre soin de ces patients. Tout le monde pense que je suis fou, mais si je ne le fais pas, personne d’autre ne le fera.

Mon équipe est complètement abattue. Les membres de mon personnel infirmier pleurent au milieu de la journée. Ils finissent de s'occuper d'un patient et trois autres arrivent. C’est difficile de confronter la réalité qui vient avec ce virus. Vous pouvez avoir un jeune patient, sans problèmes de santé préexistants, et peu importe ce que vous faites, il meurt. C’est difficile de vivre cela du matin au soir.

Quelle est la situation dans votre hôpital?

Dans les dernières semaines, nous avons constaté une augmentation constante et exponentielle du nombre de cas. Au cours des dernières 12 heures, j’ai admis plus d’une douzaine de patients infectés par la COVID-19 dans mon unité de soins intensifs. Vous devez comprendre qu’il s’agit d’un petit hôpital communautaire qui compte 120 lits. En ce moment, 88 lits sont occupés par des personnes atteintes du virus. La majorité de mon établissement a été convertie pour traiter la COVID-19.

Nous avons beaucoup de patients, c’est fou. Nous allons traverser une importante vague. Ma crainte, c’est que dans l’État du Texas, 85 % des lits sont déjà occupés. Où allons-nous mettre les patients si le 15 % qui reste finit par se remplir? Nous manquons de ressources humaines. J’ai besoin d'infirmiers et d'infirmières, d’inhalothérapeutes, de personnel pour nettoyer. Tout le monde est épuisé.

L'infirmière et le médecin mangent debout, en se faisant face, de part et d'autre d'une table.

Le Dr Joseph Varon prend un repas avec une infirmière.

Photo : Getty Images / Go Nakamura

Beaucoup d’Américains ont ignoré les directives de la santé publique pendant le congé de l’Action de grâce. Ils ont voyagé et se sont réunis en famille. Comment réagissez-vous?

Je ne sais pas si je peux dire ça à un journaliste… Je voudrais les gifler. J’aimerais les gifler parce que, par leur faute, nous allons entrer, au cours des six prochaines semaines, dans l’une des phases les plus sombres de l’histoire médicale américaine.

Qu’aimeriez-vous que les gens retiennent de cette photo?

J’espère seulement que les gens vont comprendre que les travailleurs de la santé sont aussi des êtres humains. Nous ressentons aussi votre douleur. Ce que je dis aux gens c’est : regardez cette photo, parce que je ne veux pas que vous soyez la prochaine personne à figurer sur une image semblable. Je ne veux pas ça. La seule façon d’y arriver, c’est de garder ses distances, de porter le masque et d’éviter les grands rassemblements.

Certains propos ont été raccourcis et édités par souci de concision et de clarté.

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