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Le secteur aérien peine à comprendre ce qu'attend Ottawa pour l'aider

Une femme marche seule dans un corridor de l'aéroport.

Les corridors de l'aéroport Montréal-Trudeau sont déserts depuis que le Canada a fermé ses frontières aux étrangers.

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Si le gouvernement fédéral a énuméré dans son énoncé économique lundi de nombreuses mesures d’aide, le secteur aérien reste une fois de plus sur sa faim. Ottawa affirme pourtant qu’il est en train d’établir un processus d’aide financière pour ce secteur durement touché par la pandémie, mais les détails tardent à venir.

Selon Mehran Ebrahimi, directeur de l'Observatoire de l'aéronautique et de l'aviation civile et professeur à l'École des sciences de la gestion de l'Université du Québec à Montréal, cette situation est carrément lamentable.

Il estime que le secteur de l’aviation et de l’aéronautique est dans un état de crise très, très grave.

On n’a jamais connu à travers le monde une telle crise dans l’histoire de l’aviation, insiste-t-il.

Tout le secteur s'est effondré, précise M. Ebrahimi, qui ajoute que jusqu'à 90 % des activités ont été arrêtées en raison de la pandémie.

C'est catastrophique. Selon l'Association internationale du transport aérien, les compagnies aériennes à travers le monde perdent 300 000 $ par minute.

Mehran Ebrahimi, Observatoire de l'aéronautique et de l'aviation civile

M. Ebrahimi peine à comprendre pourquoi le gouvernement canadien n’a pas encore annoncé des mesures précises pour ce secteur qui génère plus de 50 milliards de dollars de revenus annuellement.

Le Canada est un enfant pauvre. Le gouvernement canadien n’est pas encore jusqu'à aujourd'hui intervenu pour supporter les compagnies aériennes et les fabricants de l'aéronautique de façon spécifique, alors que pratiquement tous les pays du monde l'ont fait très rapidement, très tôt et continuent à le faire, souligne-t-il.

Le Conseil national des compagnies aériennes du Canada est tout aussi perplexe, alors que des dizaines de milliers d’employés ont été licenciés depuis ce printemps.

Nous opérons à 20 % de notre capacité. Nous sommes au stade zéro [de la reprise] depuis mars. Ce n’est pas une situation viable pour n’importe quel secteur économique, et encore moins pour un secteur aussi important que celui de l’aviation, souligne le président du conseil, Mike McNaney.

Il rappelle que les autres pays, dont les États-Unis, ont offert, eux, plus de 170 milliards de dollars en aide au secteur aérien, ce qui s'est traduit par une certaine stabilisation qui permet aux compagnies aériennes de commencer à planifier leur reprise.

Mme Freeland en point de presse aux côtés de Justin Trudeau

Chrystia Freeland, ministre des Finances, aux côtés du premier ministre Justin Trudeau

Photo : Reuters / PATRICK DOYLE

Ottawa bien au fait de la réalité

Et pourtant, Ottawa reconnaît que cette industrie est l’une des plus touchées par les mesures sanitaires et de confinement.

La COVID-19 et les restrictions sanitaires qui en découlent ont fait en sorte que le secteur aérien du Canada connaît un effondrement presque total du trafic passager, peut-on d'ailleurs lire dans l’énoncé économique de lundi. Cela menace la viabilité des transporteurs aériens et des aéroports du pays et, plus important encore, pose un risque grave pour les personnes qui travaillent dans ce secteur et les communautés qui en dépendent.

Avant la pandémie, les principaux transporteurs aériens canadiens transportaient environ 7 millions de passagers mensuellement. Avec les restrictions, ce chiffre est tombé à 4,3 millions en mars, puis à environ 200 en avril et mai. C'était la plus forte baisse jamais enregistrée relativement aux statistiques mensuelles sur l'aviation civile.

Par ailleurs, selon Statistique Canada, le coefficient de remplissage est passé de 80 %, avant la COVID-19, à 64,6 % en mars, puis à 26 % en avril. Après ce creux historique, le coefficient est remonté au cours de l’été, mais n’a pas dépassé les 50 %. 

Ottawa fait valoir que, depuis le début de la pandémie, les travailleurs du secteur aérien ont reçu plus de 1,4 milliard de dollars de soutien par l’entremise de la Subvention salariale d’urgence du Canada (SSUC).

Air Canada a notamment reçu plus de 490 millions dans le cadre de ce programme, Air Transat, 35 millions, et Chorus Aviation, plus de 96 millions.

Si cette mesure a aidé ces compagnies, elle n'était pas adaptée à la réalité de ce secteur et trop générique, affirme M. Ebrahimi.

C'est que la SSUC a un plafond en qui concerne la subvention offerte par employé admissible. Or, de nombreux emplois spécialisés dans ce secteur, dont les pilotes, sont dotés de salaires beaucoup plus élevés.

Les compagnies aériennes doivent payer le reste du salaire, même si leurs revenus sont presque inexistants. C'est un programme qui ne convient pas à la réalité de ce secteur.

Mehran Ebrahimi, Observatoire de l'aéronautique et de l'aviation civile
Mehran Ebrahimi directeur, Observatoire international de l’aéronautique et de l’aviation civile.

Mehran Ebrahimi directeur, Observatoire international de l’aéronautique et de l’aviation civile

Photo : Radio-Canada

MM. McNaney et Ebrahimi ajoutent que d'autres programmes, comme le Crédit d’urgence pour les grands employeurs, ne sont pas plus adaptés aux besoins de l’industrie. Plusieurs compagnies estiment notamment qu'il faut répondre à trop d'exigences pour profiter de ce crédit d'urgence, la preuve étant que seulement deux entreprises y ont eu recours.

Le Conseil national des lignes aériennes du Canada souhaite non seulement un soutien sous forme de prêts à faible intérêt, de garanties de prêts ou d’aide directe pour maintenir les liquidités, mais également un plan concernant les mesures sanitaires, de quarantaine et de dépistage des voyageurs.

Tout ça est essentiel pour une reprise sécuritaire. Sinon, on planifie dans le vide.

Mike McNaney, président du Conseil national des compagnies aériennes du Canada

Au début d'octobre, trois dirigeants syndicaux canadiens représentant 301 000 travailleurs ont par ailleurs exhorté le gouvernement fédéral à octroyer un prêt de 7 milliards de dollars au secteur du transport aérien.

Une perte de compétitivité appréhendée

M. Ebrahimi craint que, sans soutien financier, ces entreprises canadiennes soient fragilisées par cette réponse tardive du gouvernement.

On risque d'être à la merci des compagnies américaines ou européennes qui, elles, ont été aidées par leurs gouvernements, déplore-t-il.

M. McNaney ajoute que le réseau de connectivité développé par les entreprises canadiennes avant la pandémie est en train de s’éroder rapidement.

Selon le Conseil national des compagnies aériennes du Canada, le Canada a perdu 85 % de sa connectivité aérienne depuis le printemps. Il craint que les transporteurs canadiens ne puissent plus être compétitifs à l’échelle internationale après la pandémie.

Nos membres ont dépensé des milliards de dollars pour développer la connectivité et investir dans des aéronefs, fait-il valoir. Or, on commence à voir certains transporteurs [internationaux] reprendre une partie de ce marché. C’est troublant.

Les queues de deux avions au sol, décorées du logo d'Air Canada

Deux avions d'Air Canada à l'aéroport de Zurich, en Suisse, le 10 mai 2020

Photo : Getty Images / Fabian Gysel

Aider, mais à certaines conditions

Au cours des dernières semaines, le gouvernement fédéral s’est dit disposé à offrir davantage d’aide aux compagnies aériennes, mais il a affirmé qu’il imposerait certaines conditions à ce soutien.

Cela pourrait notamment inclure l’obligation de rembourser les passagers de leurs vols annulés en raison de la pandémie et une limite aux bonis offerts aux dirigeants de ces entreprises.

Aider l’industrie aérienne au Canada est indispensable, affirme M. Ebrahimi, mais le gouvernement devra imposer certaines règles.

Évidemment, il est tout à fait légitime et décent de plafonner et de limiter, voire annuler ces primes [pour les dirigeants] durant la crise. De cette manière-là, on va aller chercher la confiance de la population. Il faut surveiller [comment l’argent est utilisé] et rassurer la population que l’argent ne va pas dans la poche des dirigeants, explique-t-il.

Les compagnies aériennes génèrent 20 milliards de dollars de revenus par année et emploient 241 000 personnes, affirme M. Ebrahimi. Et le secteur aéronautique, c’est 30 milliards de dollars en revenus annuels et 80 000 emplois directs.

Il n'y a pas de source industrielle plus importante que ça au pays. Ces entreprises génèrent beaucoup de richesse. À chaque fois qu’on met l'argent de l'État [dans un secteur structurant], ça rapporte à l'économie du pays, insiste-t-il. Ce n’est pas une perte.

Les compagnies dans l'industrie aérienne s’attendent à ce que le retour à la normale puisse prendre plusieurs années, dit M. McNaney.

Quand nous pourrons reprendre nos opérations, le redémarrage ne se fera pas en une journée.

Mike McNaney, président du Conseil national des compagnies aériennes du Canada

Si l'aide du gouvernement canadien tarde à venir, le retour à la normale sera beaucoup plus long, craint-il.

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