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L'argent des Québécois a payé l'usage controversé de pesticides

Du glyphosate et d'autres produits pulvérisés juste avant la récolte ont été remboursés par la Financière agricole, a appris Radio-Canada. Malaise parmi les fonctionnaires.

Un champ de blé

Très répandue en Saskatchewan, la pulvérisation juste avant la récolte est dénoncée par des experts, car elle augmente les risques que les résidus de pesticides se retrouvent dans nos assiettes.

Photo : iStock

Pour la première fois, une centaine de producteurs québécois de céréales ont obtenu le remboursement d'épandage de pesticides réalisé juste avant la récolte, une pratique très controversée dans le monde agricole.

Des fonctionnaires du ministère de l'Agriculture du Québec ont fait part de leurs questionnements en interne. Des employés de la Financière agricole, la société d'État qui a payé, ont aussi exprimé un malaise éthique.

Très répandue en Saskatchewan, la pulvérisation juste avant la récolte est dénoncée par des experts, car elle augmente les risques que les résidus de pesticides se retrouvent dans nos assiettes.

Cette pratique est interdite dans plusieurs pays d'Europe comme la Belgique et l'Italie. Des fabricants de pâtes italiennes ont d'ailleurs cessé d'importer du blé canadien pour cette raison.

Des fibres

Une étude menée en 2017 par Agriculture et Agroalimentaire Canada démontre que le blé récolté après l'épandage de glyphosate en pré-récolte contenait de 6 à 11 mg par kilo, alors que la limite fixée par le fédéral est de 5 mg.

Photo : Getty Images / fcafotodigital

Les producteurs de céréales ont aussi appliqué en prérécolte du diquat, encore plus toxique que le glyphosate et interdit par l'Union européenne depuis l'an dernier.

Grâce à l'assurance récolte, financée à 60 % par de l'argent public, les 99 agriculteurs ont obtenu un remboursement moyen de 1047 $ pour l'achat des pesticides et les coûts de pulvérisation. Aucune demande n'a été refusée.

Pourquoi pulvériser des pesticides juste avant la récolte?

L'idée est de tuer la céréale pour mieux la récolter. Comme le blé n'est pas génétiquement modifié pour résister aux pesticides (contrairement à la majorité du maïs et du soya), il meurt sous l'effet du produit, comme les mauvaises herbes. Tout le champ ainsi séché uniformément devient beaucoup plus facile à récolter pour les moissonneuses.

Ce n'est pas une procédure que nous recommandons, réagit le président de l'Union des producteurs agricoles (UPA), Marcel Groleau, car c'est tout juste avant que le produit soit destiné à la consommation.

Personnellement, je n’ai jamais fait ce geste-là, affirme le président des Producteurs de grains du Québec, Christian Overbeek, mais il défend ses membres : la science a inventé des choses pour uniformiser la maturité des cultures.

C'est son association qui a demandé et obtenu le remboursement de l'assurance récolte pour 2020.

Ce sont les conditions climatiques de sécheresse [ce printemps], suivie de périodes prolongées de pluie qui ont amené une maturité inégale dans nos champs de céréales du Québec, cette année.

Christian Overbeek, président des Producteurs de grains du Québec
Un champ de blé et une moissonneuse-batteuse

Les agriculteurs qui ont réclamé des remboursements se trouvent notamment dans les régions du Saguenay-Lac-Saint-Jean, de Chaudière-Appalaches, du Bas-Saint-Laurent et de l'Abitibi-Témiscamingue.

Photo : Associated Press / Eric Albrecht

Beaucoup plus assumée dans l'Ouest canadien, la pulvérisation en prérécolte est assez taboue au Québec.

Ça fait plusieurs années qu'on est au fait de ça, admet l'experte des pesticides au ministère de l'Agriculture, Marie-Hélène April. On sensibilise beaucoup pour dire que c'est vraiment important de respecter le délai avant récolte [généralement 7 jours], ça doit être le dernier recours.

Elle recommande aussi de privilégier une technique mécanique plutôt que chimique, baptisée andainage, qui est utilisée dans l'agriculture biologique. La Financière agricole le remboursait aussi, mais les demandes ont été deux fois moins nombreuses.

L'agronome Louis Robert n'est pas favorable

Pour être admissible au remboursement, le pesticide devait être homologué et recommandé par un agronome. Le ministère de l'Agriculture nous a permis de solliciter l'opinion du plus connu des agronomes québécois, Louis Robert, conseiller en grandes cultures.

Comme agronome, j’aurais de la misère à le recommander, à cause des risques de contamination de la récolte.

Louis Robert, agronome au ministère de l'Agriculture du Québec

Selon lui, il aurait mieux fallu que les agriculteurs ne récoltent que les céréales arrivées à maturité et pourquoi pas qu'ils abandonnent complètement leur champ, « quitte à se faire rembourser » par l'assurance récolte, puisqu'elle sert à ça.

Louis Robert

En 2018, Louis Robert avait lancé l'alerte sur l'influence du lobby des pesticides au Québec.

Photo : Radio-Canada

Le fonctionnaire juge la décision de la Financière agricole discutable et lui et des collègues aimeraient avoir des réponses à ce sujet.

Louis Robert a déjà dénoncé le fait que des agronomes employés de l'industrie prescrivent de grandes quantités de pesticides inutilement, alors qu'ils sont à la fois payés pour conseiller les agriculteurs et pour vendre ces produits. Certains sont rémunérés par des primes, des bonis ou des commissions, en infraction de leur code de déontologie.

Année exceptionnelle, solution exceptionnelle

En entrevue avec Radio-Canada, le directeur principal du développement des programmes en assurance de la Financière agricole, André Houle, explique que la société d'État, qui reçoit plus de 400 millions de dollars par année du gouvernement du Québec, offre une assurance du style de celle pour votre automobile ou votre résidence.

Il y a toutefois deux différences majeures dans cette affaire : c'est l'assuré qui a demandé et obtenu une nouvelle indemnité et ce remboursement a servi à éviter une perte plutôt que la couvrir.

Année exceptionnelle, solution exceptionnelle, répond le directeur principal, évoquant une particularité du programme.

Le fait d’intervenir en cours de saison pour corriger une problématique va éviter de perdre une récolte, donc ça évite des indemnités plus importantes [...] On s’assure qu’il continue de récolter et, en même temps, on lui donne un petit coup de main et ça a des effets positifs pour tout le monde.

André Houle, directeur principal du développement des programmes en assurance de la Financière agricole du Québec

Conscient de la « grande sensibilité » autour de l'enjeu des pesticides utilisés juste avant la récolte, M. Houle explique que si la situation se représentait dans un avenir futur, c’est possible qu’on se pose la question.

Je ne peux pas dire que c’est une bonne pratique, je ne peux pas me positionner, je ne suis pas un spécialiste. Je me fie aux agronomes qui sont sur le terrain, qui sont reconnus par un ordre et qui prennent des décisions professionnelles.

André Houle, directeur principal du développement des programmes en assurance de la Financière agricole du Québec

Le gouvernement du Québec s'est récemment doté de cibles pour réduire l'usage des pesticides en agriculture, mais il éprouve des difficultés à avoir un portrait juste des ventes de ces produits sur le terrain.

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