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La commission Laurent prône de créer un poste de directeur national de la jeunesse

Ce sous-ministre, dont le rôle s'apparenterait à celui du directeur de santé publique, pourrait s'assurer de l'interprétation uniforme de la loi, d'après Régine Laurent.

Régine Laurent assise derrière un micro pour une conférence de presse.

Régine Laurent, présidente de la Commission spéciale sur les droits de l'enfant et la protection de la jeunesse

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Radio-Canada

Créer un poste de directeur national de la jeunesse et réaffirmer les droits de l’enfant figurent parmi les recommandations de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse. Sa présidente, Régine Laurent, a déposé lundi le prélude de son rapport qui doit être rendu public le 30 avril 2021.

Nous recommandons la mise en place immédiatement d’une autorité provinciale; un directeur national de la protection de la jeunesse avec un statut de sous-ministre.

Une citation de :Régine Laurent, présidente de la Commission spéciale sur les droits de l'enfant et la protection de la jeunesse

Régine Laurent compare le rôle de cette éventuelle instance à celui du directeur national de santé publique. Un tel poste n’existe pas dans le réseau de la DPJ.

Son titulaire aurait entre autres pour tâche de veiller à une interprétation uniforme de la Loi sur la protection de la jeunesse et d’harmoniser les pratiques en la matière, en plus de participer au processus de sélection et de nomination des responsables des DPJ régionales, d'établir des standards dans les services offerts et d'offrir des mesures de soutien aux intervenants du réseau.

Il faut être capable d’avoir cette vision globale et enlever ces disparités régionales, même s’il faut reconnaître qu’il y a des particularités régionales. Par exemple, sur la Côte-Nord, c’est différent du Bas-Saint-Laurent. Mais en même temps, les pratiques et l’application de la loi, elles, doivent être uniformes. Les services aussi, a déclaré Mme Laurent en entrevue à ICI RDI.

Régine Laurent souhaite qu’au moment où la commission va remettre son rapport final, prévu le 30 avril 2021, qu’un directeur national de la jeunesse soit déjà en poste qui va prendre le rapport et déjà démarrer les recommandACTIONS, parce qu’on sait que les enfants ne peuvent plus attendre.

Un jeune homme assis seul, de dos, sur un banc en bois, dans une rue, sous la pluie.

Les droits de l’enfant

Le rapport insiste aussi sur la nécessité de réaffirmer les droits de l’enfant, afin de placer ses intérêts en premier. Pendant les audiences de la commission, plusieurs anciens jeunes de la DPJ ont raconté ne pas avoir souvent été consultés avant la prise de décisions les concernant, que leur avis était rarement demandé, que leurs envies étaient ignorées.

Et même quand on demande l’avis de l’enfant, comment est-ce qu’on en tient compte? L’enfant qui déjà ne se met pas de l’avant pour s’exprimer, nous voulons que sa parole soit sollicitée, qu’il y ait une oreille attentive, qu’on tienne compte de ce qu’il dit. Parce que, pour nous, les enfants ont des droits et ces droits doivent être réaffirmés, dont le droit de leur intérêt, a expliqué la présidente de la commission.

Régine Laurent reconnaît d’emblée que la meilleure place pour un enfant est de grandir avec papa et maman. Or, quand cela ne fonctionne pas, il faut mettre fin plus rapidement aux interminables allers-retours avec la famille biologique.

Où est l’intérêt de l’enfant là-dedans? De faire ces allers-retours quand on sait que cela ne marchera pas? Ce n’est pas dans son intérêt, parce que l’enfant chaque fois vit un échec, vit des problèmes affectifs, puis après on se demande pourquoi il a des problèmes de comportement, et ensuite on va le médicamenter. C’est ça l’intérêt de l’enfant, concrètement, illustre-t-elle.

Constats, orientations et une recommandACTION

Dressant un tableau sans complaisance de la situation, la présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse a dit reconnaître que le travail des intervenantes en matière de soutien et d’accompagnement a été fragilisé au fil des ans.

En plus du financement de la DPJ, qui demeure inadéquat, les familles et les intervenants sont en détresse, constate Mme Laurent.

Les parents ne savent pas toujours où se tourner pour avoir de l’aide […] ils souhaitent avoir accès à des services rapidement, être accompagnés, être aidés, plutôt que de se sentir jugés dans leur rôle de parents.

Une citation de :Régine Laurent, présidente de la Commission spéciale sur les droits de l'enfant et la protection de la jeunesse

Les intervenants estiment que les conditions de pratique ne leur permettent pas de dispenser des services de qualité au bon moment et à la hauteur des besoins.

Des changements au niveau des pratiques judiciaires sont requis, insiste Mme Laurent. Il est notamment question de clarifier la Loi sur la protection de la jeunesse pour en faciliter la compréhension.

De plus, Mme Laurent a évoqué l'idée de reporter l'âge au-delà de la majorité, soit 18 ans, pour les enfants qui « sortent » du système de protection de la jeunesse.

À l'heure actuelle, à 18 ans, ceux-ci se retrouvent soudainement seuls, sans beaucoup de ressources pour subvenir à leurs propres besoins. Ces jeunes se retrouvent aussi souvent sous-scolarisés, isolés, parfois mal adaptés à la vie en société sans les règles du système de protection de la jeunesse.

La présidente de la commission a également plaidé pour que les familles d'accueil soient davantage reconnues et soutenues par le système.

Les enfants autochtones « surreprésentés »

À propos des enfants autochtones, la présidente de la commission ajoute que les services ne tiennent pas compte de leur contexte historique et culturel ainsi que de leur langue et de leurs valeurs.

Régine Laurent n’a pas manqué de décocher une flèche à l’endroit des anciens gouvernements en matière de leadership et de responsabilité.

Les réformes du réseau, dont celle de 2015, ont fragilisé le modèle de gestion et le leadership de type psychosocial en supprimant d’importantes structures de soutien au développement clinique […] Notons également qu’il n’existe plus d’instance responsable et imputable du déploiement des bonnes pratiques, ajoute la présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse.

Le phénomène de la violence conjugale semble être en hausse, indique Mme Laurent, qui insiste sur la nécessité de placer l’enfant au centre de l’intervention en tenant compte de ses traumatismes en lien avec les conflits parentaux et conjugaux.

La commission devait à l'origine rendre son rapport final lundi, mais elle a demandé un délai supplémentaire au gouvernement en raison de la pandémie.

L'élément déclencheur de cette commission spéciale a été la mort d'une fillette de Granby, retrouvée dans un état lamentable en avril 2019 et décédée peu après, même si elle avait fait l'objet de signalements auprès de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) et de suivis depuis des années.

Les audiences publiques ont commencé en octobre 2019. Et en octobre dernier, la commission disait avoir entendu 296 témoins. De plus, 1590 appels téléphoniques et courriels, ainsi que 225 mémoires, ont été reçus.

Le gouvernement en prend acte

Un gros plan du visage de Lionel Carmant.

Lionel Carmant, ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux.

Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel

Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, n’a pas tardé à réagir. Il dit accueillir avec le plus grand intérêt les constats et les orientations de Mme Laurent.

Nous entendons donner suite rapidement à la Commission sur cette recommandation. Les travaux de la Commission sont d’une grande importance, et les constats témoignent du travail colossal accompli.

Une citation de :Lionel Carmant, ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux

L'Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), qui représente la grande majorité des intervenants du réseau, a bien accueilli la recommandation, qui rejoint selon elle son idée d'un protecteur de l'enfance et de la jeunesse.

La présidente de l'APTS, Andrée Poirier, a salué la reconnaissance par Mme Laurent de la surcharge de travail des intervenantes du réseau, pressées de toutes parts.

Elle en a profité pour inviter le gouvernement Legault à se pencher sur leurs conditions de travail et d'exercice, alors que celles-ci sont justement en train de négocier le renouvellement de leur convention collective.

Rediscuter des finalités de la loi

Jade Bourdages, professeure à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal, estime qu’il ne faudrait pas que la recommandation de la création d’un poste de directeur national de la jeunesse occulte les autres enjeux soulevés par la commission, comme la souffrance des travailleurs, les paradigmes d’intervention qui doivent être repensés et la fragilisation de la protection de la jeunesse dans la province.

Photo de Jade Bourdages devant un micro de radio.

Jade Bourdages est professeure à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Coralie Mensa

Selon elle, il n’est pas normal que, dans notre société, la porte d’entrée des services jeunesse au Québec soit la Loi sur la protection de la jeunesse, a-t-elle dit en entrevue sur les ondes d'ICI RDI.

C’est une loi d’exception. Elle devrait être appliquée de manière exceptionnelle. Elle confère des pouvoirs sur les familles et les communautés, et des pouvoirs qui peuvent avoir des effets gravissimes sur les individus, les familles et les communautés au Québec. On ne peut pas laisser cela dans cet état, affirme-t-elle.

Mme Bourdages souligne que le Québec fonctionne avec une loi adoptée il y a plusieurs décennies, mais dont les réformes au fil des ans se sont principalement attaquées à la gouvernance des institutions. Elle déplore le fait que la loi n’a jamais à proprement parler fait l’objet d’un débat public.

Nous devons rediscuter collectivement des finalités d’une telle loi, de comment nous allons fonctionner, de comment nous allons faire du droit de la jeunesse et des droits de l’enfant une question de société de nouveau, et pas seulement une question d’une organisation, d’une institution publique gérée par le gouvernement du Québec, déclare-t-elle.

Un double message

Le docteur en psychologie Camil Bouchard, ancien député péquiste et auteur du fameux rapport Un Québec fou de ses enfants en 1991, affirme en entrevue à l’émission Le 15-18, sur les ondes d’ICI Première, qu’une ambiguïté assez importante dans la loi au point de départ explique la raison pour laquelle la DPJ ne prend pas toujours des décisions dans l’intérêt de l’enfant.

Camil Bouchard en gros plan.

Camil Bouchard est l'auteur du fameux rapport « Un Québec fou de ses enfants » paru en 1991.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Il souligne que l’article 3 de la loi stipule que toute décision doit être prise dans l’intérêt de l’enfant pour protéger son développement, son bien-être et sa sécurité. L’article 4, lui, spécifie que toute décision doit être prise en considérant qu’il faut préserver le lien avec les parents biologiques de l’enfant.

Camil Bouchard considère que la loi envoie un double message qui complique le travail des juges et des intervenants. J’espère que la commission Laurent ne tolérera plus cela et qu’elle fera une recommandation de réformer la loi et d’abroger l’article 4, a-t-il affirmé.

En 1991, on évaluait à 30 000 le nombre de signalements par année au Québec. Aujourd’hui, on en compte 120 000. Il y a eu un accroissement constant des signalements et, en même temps, il y a eu une diminution des ressources à la DPJ, si bien que les directions de la protection de la jeunesse se sont retrouvées assiégées, alors qu’elles ont été littéralement désarticulées, puis je dirais même désossées par la dernière réforme Barrette.

M. Bouchard croit que l’État a investi à rebours dans les services à la jeunesse. Une société bienveillante, dit-il, accorde tous les services nécessaires dès que les besoins se manifestent, et ceux-ci s’expriment bien avant qu’un signalement ne soit fait à la DPJ.

Dès les premiers signes d’un problème dans la famille, d’une absence ou d’un déficit de ressources, on devrait être là immédiatement. On a les compétences pour le faire, mais on ne s’y met pas sérieusement et avec toute la rigueur voulue.

Une citation de :Camil Bouchard, psychologue

Finalement, il félicite la commission d’avoir abordé de façon frontale la question de la détresse chez les intervenants, du manque de moyens, de soutien et de supervision clinique.

Lorsque, à la faveur de la réforme Barrette, on a éliminé soi-disant des postes de gestion, ce n’étaient pas des pousse-crayons, ces gestionnaires. C’étaient souvent des directeurs cliniques, des gens qui étaient capables de soutenir leurs intervenants sur le terrain. On a éliminé aussi l’Association des centres jeunesse du Québec qui était une plateforme formidable d’échange des meilleures pratiques au Québec à la faveur de cette réforme. On a à rebâtir un système qui a été littéralement disloqué. Mettre le doigt là-dessus, c’était extrêmement important et c’est bienvenu de la part de la commission, conclut-il.

Avec les informations de La Presse canadienne

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