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Manger local en remontant jusqu’à la semence

Yves Gagnon a transformé son petit lopin de terre pour en faire un jardin d’une rare beauté.

Yves Gagnon est un pionnier du maraîchage sur petites surfaces.

Photo : Radio-Canada

Pionnier de la culture maraîchère sur petites surfaces, chef cuisinier, poète, Yves Gagnon est aussi l’un des plus importants semenciers artisanaux au Québec. À Saint-Didace, dans Lanaudière, il a transformé un lopin de terre en havre de biodiversité. Les fleurs et les arbres côtoient les plantes potagères. Les crapauds et les oiseaux aident à contrôler les insectes ravageurs.

Dans le cadre de la 50e saison de La semaine verte, nous avons rencontré cet homme engagé pour qui manger local commence par la semence.

D’où vous vient cette passion pour le jardinage?

Ma passion pour le jardinage vient en premier lieu de ma maman, qui a été une artiste toute sa vie. J'ai été jardinier pour ma mère de 9-10 ans jusqu'à 15-16 ans. C'est moi qui faisais l'entretien des plates-bandes et j'aimais tellement quand j'avais fini l'arrachage des mauvaises herbes, je faisais un petit binage, je travaillais la bordure avec un taille bordure. Quand j'avais fini mon travail, je regardais la beauté de ma plate-bande. J'avais un sentiment d'accomplissement. Puis ça m'a toujours habité, ce plaisir-là de créer du paysage...

Yves Gagnon et sa mère dans une rocaille.

Yves Gagnon et sa mère en plein jardinage au début des années 1960.

Photo : Avec la permission d'Yves Gagnon

Créer de la beauté autour de moi, ça a toujours été important et je suis habité encore par ce besoin et ce désir-là de m'entourer du règne végétal. On dirait que ça m'apaise, ça m'aide à composer aussi avec la réalité du monde moderne, qui n'est pas toujours joyeuse.

Vous êtes devenu semencier, qu’est-ce que ça fait au juste un semencier?

Un semencier, c'est comme un jardinier d'une certaine façon, parce que pour produire des semences de légumes, il faut produire des légumes. Mais au bout du processus de culture, il faut aller chercher les semences à l'intérieur du fruit ou sur la hampe florale.

J'ai développé une passion pour la génétique. Quand on fait ça, on contribue à la protection et à la sauvegarde du patrimoine génétique. Donc, c'est vraiment extrêmement valorisant de s'investir dans la production de semences.

Quelle est l’importance de ce métier-là aujourd’hui?

Aujourd'hui, il y a trois grosses compagnies agrochimiques qui contrôlent 60 % de la commercialisation des semences. Ça, ça aide pas à la diversité génétique du tout. Au contraire! On a de moins en moins de diversité.

Souvent les semences qui sont développées sont adaptées à des pesticides que ces mêmes compagnies produisent et commercialisent. Donc y'a quelque chose de très tendancieux là-dedans.

Yves Gagnon tient une botte de radis Cherry Belle dans les Jardins du Grand-Portage, à Saint-Didace

Yves Gagnon tient une botte de radis Cherry Belle dans les Jardins du Grand-Portage, à Saint-Didace.

Photo : Radio-Canada / Michelle Raza

Quel est l’impact à long terme de cette façon de faire?

Quand on cultive, ou qu'on produit des semences avec une panoplie de pesticides pour protéger la plante contre des insectes ou des champignons, on mine la capacité naturelle des végétaux à développer une certaine forme d'immunité, donc des capacités de se défendre par eux-mêmes.

Le patrimoine génétique s'érode et pour s'adapter aux crises alimentaires qui vont inévitablement arriver, je suis convaincu que la diversité génétique va être un outil important pour nous permettre de composer avec cette problématique-là.

Catherine Mercier anime La semaine verte qui est diffusée le samedi à 17 h et le dimanche à 12 h 30 à ICI Télé. À ICI RDI, ce sera le dimanche à 20 h.

D’où viennent les semences aujourd’hui?

Les semences industrielles peuvent être produites en Californie, peuvent être produites en Espagne, en Israël, alors que quand on fait une production artisanale, moi, les semences que je fais ici en zone 4B à Saint-Didace, elles sont adaptées à mon environnement, elles sont adaptées à mon climat et quand on les remet en terre, la plante qui en est issue se reconnaît, elle est dans son environnement.

Pourquoi la présence de quelques géants des semences et de l’agrochimie vous inquiète-t-elle?

Aujourd'hui, par contrat, les agriculteurs n'ont pas le droit de conserver leurs semences; ils sont obligés de retourner chez le producteur, chez la société qui produit ses semences. Et à mon sens, c'est un gros problème pour l'agriculture parce que d'une part, l'agriculteur ne peut pas faire de sélection de ses meilleurs grains pour ressemer l'année suivante. Donc il ne peut pas améliorer ses lignées végétales.

Et puis il y a une question aussi d'indépendance, d'autonomie. (...) Actuellement, ce sont les sociétés agrochimiques qui font le développement des semences et de la génétique. Les gouvernements ont eu tendance à se retirer beaucoup ces dernières années et je suis convaincu qu'un réinvestissement important dans la recherche est fondamental pour assurer un avenir à l'agriculture.

Yves Gagnon tient une citrouille.

Yves Gagnon dans son havre de biodiversité.

Photo : Radio-Canada

En quoi le sol est-il un allié pour vous?

Le sol est fondamental parce que les végétaux viennent de la terre! Et ce qui doit être fait avec le sol, c'est de considérer la terre comme une matière vivante. Donc, on a calculé que dans une terre de qualité, il pouvait y avoir jusqu'à 1 milliard de micro-organismes par gramme de terre. On parle principalement des bactéries, mais il y a des actinomycètes, il y a des levures, il y a des champignons, des algues... Une multitude de micro-organismes qui vivent en équilibre lorsqu'on n’intervient pas avec des produits toxiques.

On est en train d'asphyxier le sol par des apports de substances chimiques de toutes sortes.

Donc, l'idée, c'est de nourrir cette vie-là, donc de nourrir la terre. C'est quelque chose qui se fait sur le long terme et ça se fait dans un contexte où on a compris que la terre était une matière vivante et que ses micro-organismes étaient notre principal allié.

Est-ce que vous ressentez les effets des changements climatiques?

Ça fait 41 ans qu'on est ici, il y a eu des changements vraiment majeurs. Notre saison s'est métamorphosée sur une période de temps très, très courte. La saison de culture sans gel est passée de 80 jours à 120, à 130 jours.

Aussi on a des extrêmes climatiques. Cette année, on a vraiment un très bon exemple de cela. On a eu un printemps absolument exécrable. Je vous dirais que c'est le pire printemps qu'on a connu depuis 40 ans avec canicule et gels tardifs aussi. Les végétaux ont beaucoup de difficulté à composer avec une situation qui change de manière aussi extrême.

Il faut être préoccupé par ce qui se passe, pas juste acheter des climatiseurs. Il faut arrêter d'émettre du carbone. C'est cela la solution. On dit depuis 30 ans qu'il est moins cinq, qu'il est moins quatre. Mais là, on est en retard. Donc il faut immédiatement agir.

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