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« Horrible », « inadmissible » : des témoins décrivent les coulisses de collèges privés

De l’intérieur, des enseignants et employés de collèges privés non subventionnés, qui font désormais l'objet d'enquêtes de Québec, témoignent des pratiques ayant cours dans ce marché très lucratif qui vise à attirer des milliers d’étudiants étrangers en leur promettant d'immigrer au Canada.

L'enseigne du Collège Canada.

Le Collège Canada, situé sur la rue Sainte-Catherine à Montréal, a obtenu près de 6400 certificats d'acception du Québec pour des étudiants indiens en 2020. En 2017, ce collège privé non subventionné en avait reçu quatre.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

« C’est très glauque ce qui se passe dans ce type de collèges privés non subventionnés » : un responsable dans l’un des établissements au cœur de la récente controverse sur les tactiques employées pour attirer des milliers d’étudiants étrangers, particulièrement de l’Inde, a accepté de témoigner sous le couvert de l’anonymat, par crainte de représailles.

À l’instar d’une dizaine de personnes qui ont contacté Radio-Canada, il affirme que ce qu’il vit est absolument horrible, en évoquant les pratiques de son établissement, la pression, les demandes des dirigeants et les conséquences pour les élèves.

Le témoignage de ce membre de la direction d’un collège privé rejoint celui d’ex-enseignants passés par plusieurs établissements privés et qui ont souvent décidé de quitter leur emploi, étant mal à l’aise devant ces pratiques décriées. D’autres restent en poste, comme lui, que ce soit pour des raisons financières ou à cause de la difficulté d’intégrer le système public.

De Gatineau à Montréal en passant par Sherbrooke et Longueuil, les faits évoqués ont tous un dénominateur commun, selon ces témoins : l’éducation ne semble ni l’ambition ni la priorité des dirigeants de certains collèges privés, qui mettent avant tout de l’avant une promesse d’immigrer au Canada, grâce aux avantages québécois.

Il y a une faille dans la digue, dans le modèle québécois. Ce sont des modèles mercantiles. Il y en a qui veulent donner une meilleure éducation, mais d’autres veulent juste faire un meilleur profit.

Un membre de la direction d’un collège privé non subventionné de Montréal

Le Québec est en effet la seule province qui octroie, par le biais d’une formation professionnelle ou technique courte, un permis de travail à l’issue, par exemple, d’une attestation d’études collégiales (AEC) ou d’un diplôme d’études professionnels (DEP) d’au moins 900 heures. Une formation proposée pour environ 25 000 $ par ces collèges privés.

Le Canada et l’Inde entretiennent depuis longtemps des relations importantes. En 2018, l’Inde était par exemple, selon le gouvernement fédéral (Nouvelle fenêtre), la première source d’étudiants étrangers inscrits dans les universités, les collèges et les écoles du Canada.

Des enquêtes de Québec

À la suite d’une première enquête de Radio-Canada mettant en lumière ce marché lucratif, le gouvernement Legault a décidé de lancer des enquêtes sur le réseau de collèges privés non subventionnés. Jusqu’à nouvel ordre, Québec a également pris la décision de suspendre les démarches d’immigration visant le recrutement d’étudiants étrangers pour les établissements gérés par les firmes des dirigeants de Rising Phoenix International et du Groupe Hermès, accusés de fraude par l’UPAC.

Affiche du Collège Matrix à Montréal

Matrix Collège a accueilli ses premiers élèves à l’automne 2017. Il collabore également avec le campus montréalais du cégep de la Gaspésie et des Îles depuis 2015.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Du clientélisme et peu de transparence

Pour attirer ces étudiants au Québec et dans les collèges privés, on fait du clientélisme, avance un ancien professeur.

Les actionnaires, confirme ce membre de la direction d’un collège privé, créent des programmes en fonction du nombre d’heures nécessaires pour obtenir un permis post diplôme qui permet, à l’issue de la formation, de travailler au Canada.

C’est une stratégie. Il y a un réseau de vendeurs à l’étranger. Comme il n’y a pas de compréhension sur la pédagogie, on investit sur le marketing, sur l’idée de vendre un programme, explique-t-il.

Il y a très peu d’égard pour l’éducation. Le but, c’est l’immigration. Le matériel n’est pas adapté, les profs sont laissés à eux-mêmes.

Un membre de la direction d’un collège privé non subventionné de Montréal

Il y a un engouement pour le Canada, une envie pour les Indiens d’étudier ici. Ce n’était pas un marché visé par les collèges et cégeps publics, hormis celui de la Gaspésie, ajoute-t-il. C’est très mercantile. Mais est-ce qu’ils apprennent quelque chose ici? Je ne suis pas certain.

Plusieurs étudiants ont écrit à Radio-Canada pour se plaindre des frais exigés par différents collèges et des difficultés qu'ils rencontrent pour communiquer avec leur établissement dès qu’il est question de remboursement. Une demande d’action collective a d’ailleurs été récemment déposée en Cour supérieure par des élèves indiens contre la firme Rising Phoenix International.

Le paiement en espèces est aussi proposé par d’autres établissements et la transparence ne serait pas de rigueur, d'après ce témoin.

Moi, je n’ai jamais vu un budget de l’école, assure-t-il. Ça ne veut pas dire que l’argent passe dans de mauvaises places, mais clairement, quand le but c’est de faire de l’argent, il y a des gens moins transparents.

Hausse importante du nombre de collèges privés

Au cours des cinq dernières années, le nombre de collèges privés non subventionnés, mais ayant obtenu un permis du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur a presque doublé. En 2015, on en comptait 28. Ce chiffre a grimpé à 49 cette année. On dénombre également, en 2020, 22 établissements privés agréés aux fins de subventions.

Une publicité pour le Collège M du Canada

La firme de recrutement Rehill services, qui travaille avec les établissements de Rising Phoenix International comme le Collège M du Canada, met de l'avant, en anglais, les différents avantages de venir au Québec.

Photo :  Facebook

L’immigration mise de l’avant

Selon de nombreux témoins, la priorité de certains collèges privés non subventionnés reste la promotion de l’immigration. De nombreuses publications, sur les réseaux sociaux, vantent, en anglais, l’avantage du Québec à cet égard.

Une enseignante de français a travaillé pour l’une des écoles de la firme Rising Phoenix International, qui détient plusieurs établissements privés. L’an dernier, elle a préféré quitter les lieux. Ce n’était pas très net, estime-t-elle.

Elle remet en doute l'authenticité de documents permettant d’immigrer au Canada. Des éléments déjà soulevés, il y a quelques mois, par le ministre Simon Jolin-Barrette.

La direction disait aux étudiants qu’ils allaient avoir une attestation de français pour passer le PEQ, dit-elle, en faisant référence au Programme de l’expérience québécoise, une voie rapide vers l’immigration. L’examen, ajoute-t-elle, se déroulait avec les mêmes enseignants et non avec des professeurs neutres.

C’est un très grand manque de sérieux, clame-t-elle, en évoquant notamment la présence de nombreux étudiants chinois et indiens.

Les carences éthiques, le manque de respect pour les élèves et les enseignants et les conditions de travail m'ont amenée à démissionner.

Une ex-enseignante de français d'une école de Rising Phoenix International

Il y avait aussi des enseignants, en journée, qui enseignaient le français, mais en anglais. Ils parlaient à peine français. Moi, on ne m’a jamais demandé mes cours, il n’y a eu aucune vérification. Quand j’ai posé des questions, on m’a dit de me contenter d’enseigner, poursuit-elle.

Des élèves avaient des attestations de français, mais ils ne parlaient pas français. C’était pour le PEQ, signale un ancien enseignant du Collège Canada. L’expérience professionnelle que j’y ai vécue était lamentable, voire horrible, soupire-t-il.

J'ai dit à la direction qu’un étudiant ne pouvait pas aller plus loin, qu’il fallait plus de cours. Mais la coordinatrice m’a dit : "Ils paient."

Un ex-enseignant de français langue seconde pour le Collège Canada
Une affiche de Rising Phoenix International

La firme Rising Phoenix International est dirigée par la famille Mastantuono. Elle détient plusieurs collèges privés non subventionnés.

Photo :  Facebook

Travail et cours en fin de semaine

Étudier ou travailler? Un ancien enseignant en programmation de l’Institut supérieur d’informatique (ISI), l’un des collèges privés qui travaille avec Rising Phoenix International, s’est posé cette question à plusieurs reprises. Les horaires des cours étaient concentrés sur trois jours la fin de semaine, indique-t-il.

Quand j’ai demandé pourquoi, on m’a dit que c’était une demande de la société de recrutement, explique-t-il, affirmant que les élèves voulaient travailler plus que les 20 heures permises, soit le maximum autorisé par le permis d’études délivré par Ottawa.

Les élèves n’étaient pas très motivés par les cours. Le diplôme était un moyen pour avoir la résidence permanente, soutient-il.

À Gatineau, une ex-professeure du Collège Universel, qui a également eu des liens avec Rising Phoenix International, raconte une histoire similaire. Pendant la pandémie, sur Zoom, j’avais des étudiants qui travaillaient à McDo. On leur avait promis des cours sur deux ou trois jours par semaine, pour aller travailler. C’est clair que la majorité travaillait plus de 20 heures.

La direction m’a dit qu’il faut tout faire pour qu’ils aient leur diplôme. On m’a demandé de baisser mes critères, mais ça ne faisait pas partie de mes valeurs. J’ai refusé.

Une ex-professeure du Collège Universel de Gatineau

Des faits similaires ont été également décrits dans un jugement de la Cour supérieure, rendu l’an passé.

Le directeur d’un autre collège privé montréalais reconnaît qu'une telle pratique existe. C’est souvent une demande des étudiants, pour avoir une période pour travailler ou aussi pour rester chez des membres de leur famille en Ontario. Ils ne viennent au Québec qu’en fin de semaine, dit-il.

La grande majorité de mes étudiants vivaient en Ontario et arrivaient le jeudi soir à Montréal. Ils travaillaient du lundi au jeudi. Ils me disaient qu’ils venaient uniquement au Québec pour avoir des points pour l’immigration, relate aussi un ancien professeur du campus de Montréal du Cégep de la Gaspésie et des Îles, qui a des liens avec Matrix College et l’homme d’affaires Naveen Kolan.

Ce permis post diplôme, c’est le selling point. C’est quelque chose que je trouve complètement inadmissible. On ne soutient pas l’apprentissage, pas les élèves, déplore ce directeur, qui craint à présent les conséquences de la pandémie.

On nous met de la pression pour garder la même stratégie, soit recruter des étudiants indiens, regrette-t-il. Avec les cours qu’on peut donner maintenant en ligne, il y a encore plus la possibilité de faire du cash et il y a encore moins de vérifications. C’était déjà problématique avant; là, ça va devenir chaotique.

Façade du CDE

Le Collège de l'Estrie (CDE) est situé à Sherbrooke. Il est géré par la firme de recrutement Rising Phoenix International, qui fait venir chaque année des centaines d'étudiants indiens au Québec.

Photo : Google Streetview

Un marché lucratif, reconnaît Collège Canada

Interrogés par Radio-Canada, les collèges privés nommés dans ce reportage ont tenu à apporter des nuances.

Matrix Collège met de l’avant le professionnalisme, le dynamisme et l’engagement de son équipe et assure, en s'appuyant sur un sondage interne, que 80 % de [ses] étudiants se disaient très satisfaits de la formation qu’ils ont reçue.

Nos étudiants inscrits assistent aux cours. Ils sont toutefois plus de 80 % à occuper un emploi à temps partiel pendant leurs études, souligne Roland Auger, directeur général de l'établissement.

De son côté, Collège Canada défend l’intégrité académique.

Nous faisons de notre mieux pour embaucher des enseignants qui sont très bien qualifiés, précise Parsa Rezh, porte-parole de cette école. Ce dernier admet cependant que l'Inde représente un marché lucratif. Par ailleurs, mentionne-t-il, les intermédiaires faisant affaire avec Collège Canada peuvent toucher jusqu’à 30 % des frais de scolarité.

La firme Rising Phoenix International n'a pas directement répondu aux questions de Radio-Canada. En début de semaine, le directeur général de l’entreprise avait néanmoins indiqué avoir à cœur le bien-être et le succès de ses étudiants.

La directrice du Collège M du Canada, du Collège de comptabilité et de secrétariat du Québec, à Longueuil, et de CDE Collège, à Sherbrooke, a cependant contacté Radio-Canada.

Je prends les allégations qui ont circulé récemment dans les médias très au sérieux.

Dona Bianchi, directrice de trois collèges privés

Des démarches légales sont en cours pour dissocier entièrement les trois collèges que je dirige de la firme de recrutement Rising Phoenix International. Les administrateurs seront remplacés, spécifie-t-elle, en faisant notamment référence à Caroline Mastantuono et sa fille Christina Mastantuono, accusées de fraude par l'UPAC.

Enfin, le Collège Universel, à Gatineau, affirme quant à lui faire la promotion de la qualité éducative de ses programmes permettant l’accès à l’université ou au marché du travail.

Avec la collaboration de Daniel Boily

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