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Alek Minassian ne remplit pas les critères habituels de la non-responsabilité criminelle

Un psychiatre évoque l'absence de jurisprudence et d'études sur le lien entre autisme et violence pour l'infirmer.

Un homme avec des lunettes soleil et des écouteurs assis à une table.

Alek Minassian dans une vidéo-réclame qu'il a réalisée durant ses études et dans laquelle il présente un prototype de lunettes-écouteurs qu'il a inventées.

Photo : Bureau du Procureur général de l'Ontario

Jean-Philippe Nadeau

Un psychiatre soutient qu'Alek Minassian ne répond pas aux critères habituels de la non-responsabilité criminelle, parce qu'il n'est pas psychopathe. Il affirme néanmoins qu'il ne serait pas considéré comme criminellement responsable de son crime dans d'autres pays à cause de son manque d'empathie, un trait caractéristique de son problème d'autisme.

Alek Minassian a plaidé à l'ouverture de son procès la non-responsabilité criminelle relativement à l'attentat, qui a fait 10 morts et 16 blessés en 2018 dans le nord de Toronto.

Le Dr John Bradford affirme que l'accusé n'était toutefois pas en état de psychose avant, pendant ou après l'attaque de la rue Yonge. Il n'est ni psychopathe ni sociopathe et il n'est atteint d'aucune forme de psychose, explique-t-il.

Une illustration judiciaire du docteur Bradford.

Le Dr John Bradford est une sommité en psychiatrie au Canada

Photo : Radio-Canada / Pam Davies

Le psychiatre rappelle que l'accusé n'a jamais été violent et n'a jamais blessé personne avant le crime dont il est accusé.

Il a certes un problème d'empathie qui peut être lié à l'autisme, mais il ne souffre d'aucun délire ni d'aucune hallucination visuelle ou sonore.

Une citation de :Dr John Bradford, psychiatre légiste

Il précise qu'il était important dans les tests en détention d'observer tout signe de psychose, parce qu'un diagnostic de non-responsabilité criminelle est basé sur le fait que l'accusé est dans un état de psychose ou non.

Un dessin de l'avocat de la défense.

L'avocat de la défense, Boris Bytensky, interroge le Dr Bradford en mode virtuel.

Photo : Radio-Canada / Pam Davies

Selon le psychiatre, un état de psychose a un impact énorme sur le raisonnement moral et la façon de distinguer le bien du mal, tandis qu'un état d'autisme a un impact sur les émotions, la fixation ou la communication avec autrui.

Le Dr Bradford ajoute néanmoins qu'il existe en théorie des arguments selon lesquels un niveau élevé d'autisme peut remplir certains critères de la non-responsabilité criminelle.

Cela pourrait être le cas d'Alek Minassian, selon lui, à cause du manque d'empathie, qui peut affecter le raisonnement moral de certains individus.

Un dessin de cour montre un homme.

Alek Minassian écoute les plaidoiries depuis la prison par lien vidéo.

Photo : Radio-Canada / Pam Davies/CBC News

Outre l'absence d'empathie, l'hyperattention ou la fixation comme celles que le prévenu affiche peuvent aussi perturber le jugement moral ou le raisonnement chez certains individus.

Le Dr Bradford dit que Minassian ne souffre pas non plus d'un trouble de la personnalité narcissique, bien qu'il montre certains traits de narcissisme à cause de son envie de notoriété sur Internet.

Mais cette notoriété ne reflète pas une rage narcissique, dit-il.

Dessin d'illustratrice judiciaire de la juge.

La juge Anne Molloy écoute attentivement les plaidoiries sur la plateforme Zoom.

Photo : Radio-Canada / Pam Davies

Le psychiatre rappelle qu'Alek Minassian n'a réalisé aucune vidéo au moment où il commettait son crime comme d'autres l'ont fait avant lui ni écrit un manifeste dans les jours précédant son geste.

Il ajoute néanmoins que le message de Minassian sur Facebook juste avant l'attaque est une sorte de petit manifeste (La rébellion des Incels vient de commencer, NDLR) qui explique son mobile.

Le Dr Bradford dit que de nombreux tueurs en série s'inspirent de leurs semblables et que le petit manifeste de l'accusé ressemble en ce sens au manifeste d'autres individus comme Elliot Rodger en Californie en 2014.

Une illustration judiciaire qui montre le procureur de la couronne.

Le procureur de la Couronne, John Rinaldi, prend des notes avant de contre-interroger le Dr Bradford.

Photo : Radio-Canada / Pam Davies

Le psychiatre rappelle qu'Alek Minassian lui a dit qu'il avait un intérêt marqué pour les meurtres en série et les massacres dans les écoles dès 2008 et qu'il a été influencé par les Incels et le manifeste d'Elliot Rodger.

Il affirme que le mouvement des Incels a certes eu un impact sur le mobile de l'attaque de la rue Yonge, mais pas une influence entière et totale.

Le Dr Bradford ajoute qu'il est possible que les personnes atteintes d'un spectre de l'autisme soient plus vulnérables à l'endoctrinement sur Internet, mais qu'il faudrait faire plus d'études à ce sujet pour le prouver.

Le portrait d'un homme

Elliot Rodger, le fondateur allégué des Incels, s'est enlevé la vie après la tuerie sur le campus de Santa Barbara.

Photo : La Presse canadienne / AP Photo/California DMV, File

La défense lui demande alors quelle était la motivation de son client pour agir de la sorte? Il rêvait d'atteindre le stade de l'infamie sur Internet à cause de ce qu'il a fait, répond-il.

Le Dr Bradford précise toutefois que le désir de notoriété de Minassian est plus lié à sa fixation au sujet des tueurs en série.

Il existe malheureusement des salons de clavardage et des sites Internet sur les tueurs en série qui rehaussent le prestige des meurtriers, cela a peut-être joué un rôle dans son endoctrinement.

Une citation de :Dr John Bradford

Le Dr Bradford dit que Minassian lui a aussi révélé que l'objectif du mouvement des Incels consistait à mener une rébellion contre les Chad et les Stacy, mais que son but à la fin était de s'enlever la vie par l'intervention d'un policier.

À ce sujet, le psychiatre rappelle qu'Alek Minassian a été hospitalisé à Hamilton pour une tentative de suicide en buvant du savon liquide en prison.

Des agents menottent Alek Minassian, auteur présumé de l'attaque de Toronto, contre une voiture.

Alek Minassian a été arrêté vivant grâce au sang-froid d'un policier qui a refusé de lui tirer dessus.

Photo : Twitter / Clark Hua Zhang

Le psychiatre ajoute que le prévenu a été mis en observation constante en confinement, parce qu'il leur avait fait savoir qu'il allait récidiver s'il le pouvait. Il ne montre toutefois aucun signe de dépression majeure selon lui.

Il est clair qu'il n'était pas psychotique dès le début de son séjour à l'aile psychiatrique de l'hôpital St-Joe's, dit-il. Le psychiatre affirme qu'Alek Minassian a été observé en train de se parler à lui-même ou de sourire sans raison.

Le Dr Bradford ajoute que l'accusé a des comportements ritualistes répétitifs et qu'il fait preuve d'hyperattention pour certains sujets qu'il recherche de façon méthodique sur Internet. Il n'est toutefois pas antisocial non plus, précise-t-il.

Le portrait d'un homme

Alek Minassian

Photo : LinkedIn

La défense lui mentionne alors la documentation qui a été retrouvée dans les ordinateurs de Minassian à son domicile. Non, rien ne montre qu'il est psychotique et il fait preuve d'un raisonnement moral, déclare-t-il.

Lien causal entre autisme et violence

Le Dr Bradford souligne que la psychose est le trouble mental le plus sérieux qui soit. 90 % des personnes jugées non criminellement responsables de leurs actions ont une forme ou une autre de psychose, souligne-t-il.

Le psychiatre dit qu'un petit pourcentage de personnes autistes peuvent néanmoins montrer des comportements sexuels déviants, des envies de meurtre ou des penchants pour des meurtres à grande échelle.

Capture d’écran montrant deux hommes assis l’un en face de l’autre dans une salle.

Alek Minassian, en haut, a été interrogé par le détective Robert Thomas, quelques heures après l'attaque du 23 avril 2018.

Photo : capture d'écran

8 % des tueurs en série sont atteints d'une forme d'autisme, selon des études; il semble donc qu'il existe une certaine relation entre l'autisme et le meurtre en série, poursuit-il.

Étant donné que les personnes autistes représentent environ 1 % de la population, on peut dire alors qu'ils sont surreprésentés dans le groupe des tueurs en série.

Une citation de :Dr John Bradford

Le Dr Bradford insiste toutefois pour dire qu'il existe un consensus dans la communauté scientifique selon lequel les personnes autistes ne sont pas violentes et qu'elles ne font preuve d'aucun comportement criminel.

Un vieil homme entouré par des policiers pour le protéger des médias.

Vahe Minassian quitte le tribunal de North York bien encadré par la police après la seconde comparution de son fils Alek en septembre 2018.

Photo : Radio-Canada / CBC

Il ajoute que la majorité des tueurs en série s'enlèvent la vie après leur acte meurtrier, mais que les recherches montrent que, sur 485 cas étudiés, une petite minorité d'entre eux semblait montrer des signes d'autisme.

Le psychiatre explique que le manque d'empathie altère les états émotionnels ou peut mener à l'interprétation erronée de ses émotions.

Il est toutefois incapable de confirmer si, dans le cas de Minassian, le manque d'empathie peut affecter son raisonnement moral. C'est possible, mais il est indéniable qu'il manque de compassion, précise-t-il.

Boris Bytensky entouré des caméras et des micros de journalistes

L'avocat d'Alek Minassian, Boris Bytensky, en mêlée de presse

Photo : Radio-Canada

Le Dr Bradford rappelle que les critères juridiques de la non-responsabilité criminelle diffèrent d'un pays à l'autre en matière d'autisme.

Il cite l'exemple des États-Unis, du Royaume-Uni, d'Israël, mais il ne mentionne aucun cas de non-responsabilité criminelle lié à l'autisme au Canada.

Je ne peux donc dire avec certitude qu'Alek Minassian n'est pas criminellement responsable de ses actes, confie-t-il, en précisant qu'il faudrait faire davantage de recherches sur le lien entre l'autisme et la violence.

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