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La grève de la faim d’une maman crie contre la Grande Alliance

Heather House allaite son bébé.

Heather House, une résidente de Chisasibi, veut protéger sa terre natale contre les futurs projets de développement.

Photo : CBC North / Christopher Herodier

Une jeune Autochtone, mère de sept enfants, a entamé depuis plus d’une semaine une grève de la faim dans la communauté crie de Chisasibi, dans le Nord-du-Québec, pour protester contre la signature d’un protocole d’entente permettant le développement économique à long terme de la région d’Eeyou Istchee Baie-James.

Selon elle, la conclusion de ce plan de développement a bénéficié d’un manque de consultation auprès de la communauté par les dirigeants cris.

Baptisé la Grande Alliance, le protocole d’entente a été signé le 17 février par le premier ministre François Legault et le grand chef du Grand Conseil des Cris, Abel Bosum, et il est évalué à 4,7 milliards de dollars.

Le plan inclut notamment la création d’un port en eau profonde, le prolongement du réseau ferroviaire d’environ 700 kilomètres, la construction de centaines de kilomètres de nouvelles routes et de lignes électriques, l’électrification de certains projets industriels, la formation d'une main-d'œuvre locale et la création d'un réseau d’aires protégées. Ces projets doivent être réalisés au cours de trois phases sur un horizon de 30 ans.

Heather House a publié le 18 novembre sur les réseaux sociaux une lettre à l’intention du Grand Conseil des Cris, du premier ministre du Québec et de plusieurs ministres. Dans sa missive, la femme de 32 ans déplore le fait que le Conseil aurait dû mener plus de consultations avant de signer ce protocole.

Je dis "non" à cet accord. Faites-le résilier et révoquer en raison d’un manque de consultation, en raison d’une absence de consentement éclairé de la part de la population Eeyou Istchee, a déclaré cette résidente de Chisasibi sur sa page Facebook.

Heather House en compagnie de ses enfants assis sur un sofa.

Heather House est mère de sept enfants.

Photo : CBC North / Christopher Herodier

Plus tard cette même journée, Heather House a intensifié sa contestation en entamant une grève de la faim, se nourrissant uniquement de bouillons de poisson, de volaille ou de caribou.

Son bébé de quatre mois ne mange pas encore solide et il ne prend pas de lait maternisé. Elle affirme qu’elle n’est pas inquiète pour le moment pour la santé de son poupon, parce qu’elle assure boire des bouillons nutritifs.

Elle dit avoir décidé de faire une grève de la faim pour démontrer le sérieux de son opposition à la Grande Alliance. Elle réclame entre autres l’arrêt des projets miniers sur le territoire d’Eeyou Istchee.

Les fonds [l’argent] vont s'épuiser. Le lithium va s'épuiser, le cobalt, le graphite, ils disparaîtront, estime Mme House. Elle ajoute que plusieurs membres de la communauté crie ne comprennent toujours pas le contenu de l’accord et qu’ils sont préoccupés par les impacts de futurs projets de développement.

Les chefs consultés

La majorité des chefs de la communauté crie étaient sur place lors de la signature du protocole d’entente avec le premier ministre François Legault en février.

Les deux hommes sont assis et tiennent un stylo dans leur main.

Le grand chef du Grand Conseil des Cris, Abel Bosum, et le premier ministre François Legault signent le protocole d'entente sur le développement économique à long terme de la région d’Eeyou Istchee Baie-James.

Photo : CBC News / Susan Bell

Sur son site Internet, le Gouvernement de la Nation Crie considère que la Grande Alliance est le résultat d’une démarche patiente de concertation avec les communautés cries.

La Grande Alliance est une entente de collaboration et de consolidation des liens socio-économiques entre les nations Crie et Québécoise pour connecter, développer et protéger le territoire, est-il affiché.

Melissa Saganash, directrice des Relations Cris-Québec, a décliné jeudi au nom du Grand Conseil des Cris toute demande d’entrevue concernant cette affaire, préférant réserver ses commentaires pour plus tard.

Elle a expliqué que les autorités cries prévoient tenir vendredi une assemblée à Chisasibi et que le grand chef Abel Bosum y sera. Ce sera l'occasion de faire le point, précise-t-elle.

Toutefois, Mme Saganash a fait parvenir à Espaces Autochtones une déclaration écrite du Grand Conseil des Cris. On peut y lire : Nous avons hâte de rencontrer le chef et le Conseil de la Nation crie de Chisasibi ainsi que ses membres ce vendredi, afin d’échanger sur la Grande Alliance et nous avons hâte de poursuivre ces échanges avec toutes les communautés d'Eeyou Istchee.

Le Gouvernement de la Nation crie invite tous les points de vue. Ce sont les voix qui appellent à la préservation du territoire, au mode de vie traditionnel cri et à la protection de la faune qui rendront notre stratégie de développement vraiment unique et équilibrée.

Extrait de la déclaration du Grand Conseil des Cris

Dans cette missive, le Gouvernement de la Nation Crie indique que la pandémie de COVID-19 a sérieusement affecté sa capacité à rencontrer les membres de la communauté, les groupes et les conseils pour établir des canaux de communication réguliers.

Abel Bosum parle à côté de François Legault.

Le grand Chef Abel Bosum en compagnie du premier ministre François Legault.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Le protocole d’entente est perçu par les autorités cries comme une chance à saisir pour prendre le contrôle de sa destinée. La Grande Alliance n'est pas un projet, mais une opportunité d'aborder le développement autrement, estime le Gouvernement.

Il précise que trop souvent la Nation crie a dû réagir au développement, accepter de ne se voir offrir que des restes et être souvent laissée pour nettoyer le gâchis d'un développement irresponsable.

Nous avons maintenant les outils et la capacité de planifier en amont au lieu de réagir à un fait accompli, se réjouit le Grand Conseil des Cris, qui évoque l’intention souvent négligée de créer un réseau d'aires protégées.

Le Conseil promet que de nombreuses réunions et de nombreuses discussions auront lieu avant qu'un projet réel ne soit identifié. Il va plus loin : La Grande Alliance ne peut exister sans un réseau d'aires protégées sélectionnées par la communauté.

Pas rassurée

Les leaders cris soutiennent que les communautés seront consultées sur chaque projet proposé et que chaque projet sera soumis à une étude environnementale. Or, ces engagements ne rassurent pas Mme House. Nous avons tous les droits de protéger notre terre parce que c'est tout ce qu'il nous reste, déclare l’opposante.

L’Histoire nous a démontré que, même avec des évaluations environnementales, ils trouvent toujours des failles qui nous trompent.

Heather House
Heather House en gros plan avec un manteau d'hiver.

Heather House dit avoir reçu des appuis au sein de sa communauté.

Photo : Facebook

Depuis qu’elle a publié sa lettre sur Facebook, celle-ci a été partagée plus de 500 fois. Son autrice dit avoir reçu beaucoup de soutien de la part de membres de la communauté crie.

Elle concède aussi comprendre que plusieurs autres Cris appuient l’entente. Elle souligne qu’un des partisans du protocole d’entente lui a dit de ne pas mordre la main qui te nourrit. C'est votre avis et vous y avez droit. Mais nous avons le droit de ressentir le besoin de protéger notre terre, parce que c'est tout ce qui nous reste, lance-t-elle.

Heather House assure vouloir continuer son combat jusqu’à ce qu’elle soit entendue par les chefs cris. Elle a écrit sur sa page Facebook avoir discuté avec le grand chef Abel Bosum en date du 24 novembre. Elle mentionne lui avoir dit qu’elle en était à sa septième journée de grève de la faim et que M. Bosum lui aurait répondu : C’est votre choix.

Jeudi, soit deux jours plus tard, elle admet en entrevue avec Espaces Autochtones avoir été déçue par la réaction du grand chef. Pour être franche, j’ai pleuré après avoir fini notre conversation. Je me suis sentie vaincue, ignorée. Mais cela n’a duré que cinq minutes. Je me suis mise à prier puis je me suis relevée, raconte-t-elle.

Je n'ai pas le temps de me lamenter. J’ai sept enfants. Je poursuis mes études au baccalauréat en éducation en langue crie à l’Université McGill, confie-t-elle.

Alors, vous continuez toujours? Oui, je tiens bon jusqu'à ce qu'ils révisent l'accord, réplique-t-elle.

Avec les informations de Christopher Herodier et Susan Bell de CBC News

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