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COVID-19 : fortes tensions entre le gouvernement de Jason Kenney et la santé publique

L'image est scindée en deux. À gauche, le premier ministre, Jason Kenney. À droite, la médecin hygiéniste en chef, Deena Hinshaw. Le premier parle et la deuxième regarde au loin.

Les rencontres entre le premier ministre, ses ministres et la médecin hygiéniste en chef ont été marquées par des tensions importantes.

Photo : Radio-Canada /Jason Franson, La Presse canadienne

Des enregistrements et des documents obtenus par CBC montrent une forte tension entre les politiciens et les responsables de la santé publique de l’Alberta. Des experts parlent même d’une certaine ingérence politique.

CBC a obtenu 20 enregistrements audio et les retranscriptions de rencontres quotidiennes du Centre des opérations d’urgence, responsable de la gestion de la réponse à la COVID-19.

Des fonctionnaires ont également accepté de témoigner sous le couvert de l’anonymat, de peur de perdre leur emploi.

Selon des sources interrogées, le gouvernement semble davantage préoccupé par l’économie et la préservation des libertés des Albertains que par le respect des règles de santé publique.

Ce que ça me suggère est que la réponse à la pandémie est en morceaux, affirme Ubaka Ogbogu, un professeur associé de droit à l’Université de l’Alberta qui se spécialise dans les lois et les politiques sur la santé, qui a eu accès aux retranscriptions de quelques incidents spécifiques.

Ubaka Ogbogu a été un critique virulent du gouvernement conservateur uni. En juillet, il a démissionné du Conseil sur la qualité de la santé de l’Alberta, invoquant la possibilité d’interférence politique dans le travail de ce dernier en raison de modifications apportées aux lois sur la santé.

Cette histoire me dit que la médecin hygiéniste en chef n’a plus le contrôle de la réponse à la pandémie.

Une citation de :Ubaka Ogbogu, professeur de droit spécialisé en santé à l'Université de l'Alberta

Ça me dit que les décisions ne sont pas prises par les bonnes personnes, que l’atmosphère dans laquelle sont prises ces décisions est combative et qu’on ne travaille pas pour atteindre le même but , ajoute-t-il.

Ubaka Ogbogu donne une entrevue.

Ubaka Ogbogu

Photo : CBC

Le premier ministre, Jason Kenney, le ministre de la Santé, Tyler Shandro, et la médecin hygiéniste en chef, Deena Hinshaw, n’ont pas donné suite à nos demandes d’entrevues.

Dans un courriel, une porte-parole du premier ministre s’est contentée de répondre que c’est aux élus de prendre ces décisions et qu’il n’y a aucune ingérence politique.

« Ils ne veulent pas que nous imposions quoi que ce soit »

Les enregistrements des réunions offrent une rare occasion de comprendre comment interagissent les politiciens et les fonctionnaires qui travaillent au Centre des opérations d’urgence.

Ces derniers sont chargés de planifier les éléments logistiques, les lignes directrices et les recommandations pour tous les aspects de la réponse à la pandémie de la province.

Ces enregistrements donnent également un nouvel éclairage au débat public sur la capacité de Deena Hinshaw d’agir indépendamment du gouvernement.

Même si elle avait l’autorité d’agir unilatéralement, les enregistrements confirment ce qu’elle a dit publiquement à plusieurs reprises : elle croit que son rôle est de conseiller le gouvernement, de lui faire des recommandations et d’implanter les décisions des politiciens.

La Dre Deena HInshaw.

Deena Hinshaw n'a jamais montré de désaccord avec le gouvernement provincial lors de ses points de presse.

Photo : Radio-Canada / Art Raham

Il est très important que ce soient nos élus qui prennent les décisions finales, puisqu’il y a les considérations de santé publique, mais aussi d’autres considérations, comme les souhaits et les valeurs de la population qui a élu ces politiciens pour prendre des décisions en son nom, a répondu Deena Hinshaw lorsqu’elle a été interrogée sur son rôle mercredi.

Cette vision a été mise en évidence lorsque les membres du Centre des opérations d’urgence se sont réunis le 8 juin, un jour avant que le premier ministre Jason Kenney annonce que l’Alberta entrait dans la phase 2 de relance.

Deena Hinshaw les a informés des directives qu'elle avait reçues du comité spécial sur la COVID-19, formé du premier ministre, Jason Kenney, du ministre de la Santé, Tyler Shandro, et de neuf autres ministres.

Je crois que le comité veut que nous guidions les Albertains où ils veulent aller, pas qu’on les force à aller là où ils ne veulent pas, leur a dit Deena Hinshaw.

Elle a ajouté que le comité demandait de sensibiliser plutôt que de punir les Albertains qui ne respectent pas les règles de santé publique, mais qu’elle ne savait pas si cette approche fonctionnerait.

Un ministre qui veut contrôler

Les enregistrements suggèrent aussi que le ministre de la Santé, Tyler Shandro, veut exercer un contrôle sur les ordonnances émises par la santé publique.

Le 9 juin, Deena Hinshaw a affirmé à ses collègues du Centre des opérations d’urgence que le bureau du ministre de la Santé voulait savoir comment Services de santé Alberta le consulterait avant de réagir aux ordonnances de santé publique touchant la COVID-19.

Services de santé Alberta, l’agence de santé publique du gouvernement, est responsable du respect de ces dernières. Elle est censée être indépendante du gouvernement.

Tyler Shandro parle à un podium aux journalistes.

Le ministre de la Santé albertain, Tyler Shandro, fait partie du comité spécial chargé de la réponse à la COVID-19.

Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

Les avocats du ministère de la Santé travaillaient alors avec le Centre des opérations d’urgence pour établir les restrictions qui s’appliqueraient à la phase 2 de la relance.

Deena Hinshaw a mentionné qu’elle devait vérifier avec le bureau du ministre, mais selon le directeur de la branche de Services de santé Alberta responsable du respect des ordres de santé publique, il n’en était pas question.

Dans aucun cas, Services de santé Alberta ne va vérifier quoi que ce soit avec le bureau politique du ministre avant d'agir en vertu de la Loi sur la santé publique.

Une citation de :David Skene, l'un des directeurs de Services de santé Alberta

À la mi-septembre, CBC indiquait que plus de 29 000 plaintes avaient été faites pour le non-respect des ordres de la santé publique depuis le début avril. Seulement 62 ordonnances d’exécution ont été émises durant cette période.

Les enregistrements montrent également qu’à plusieurs reprise la médecin hygiéniste en chef a fait des recommandations au comité spécial et que celui-ci ne l’a pas écoutée.

C’est le cas notamment lorsque le gouvernement albertain a investi 10 millions de dollars dans des tests de détection d’anticorps de la maladie dans le sang, qui n’étaient pas assez fiables, selon Deena Hinshaw.

Elle avait également recommandé de continuer les tests ciblés plutôt que d’offrir des tests aux personnes asymptomatiques, en vain.

Des preuves impossibles à fournir

Une autre source affirme que le premier ministre a refusé d’imposer des mesures plus restrictives sans avoir de preuve de la façon dont une mesure permettrait de limiter la propagation de la COVID-19.

Nous n’avons jamais rien vu de tel auparavant. Donc, c’est très, très difficile de fournir des preuves pour des restrictions spécifiques.

Une citation de :Une source anonyme

Il existe une sorte d'entente selon laquelle nous proposons les meilleurs conseils pour la santé publique et Jason Kenney est plus préoccupé par l’économie, affirme une autre source anonyme.

Ubaka Ogbogu, l’expert en loi sur la santé, juge que les politiciens ne visent pas le bon objectif. Ils doivent se concentrer sur le virus et la façon de l’arrêter, pas sur l’économie. Rien n’est plus important, croit-il.

« Une bataille difficile »

Lors de récentes conversations privées, Deena Hinshaw a décrit ses interactions avec Jason Kenney et son gouvernement comme difficiles, selon une source proche d’elle.

Selon cette dernière, Deena Hinshaw croit que les difficultés résident dans le fait que ceux-ci ont une vision complètement différente des risques que pose le virus et des restrictions de santé publique.

Deena Hinshaw a décrit certaines rencontres comme étant très pénibles, mais se demande ce qui arriverait si elle démissionnait.

[Deena Hinshaw] estime qu'elle tente de faire du mieux qu’elle peut de l’intérieur. Si elle n’était pas là, il y aurait un risque que les choses empirent si quelqu’un d’autre qui voit les choses différemment d’elle était engagé.

Une citation de :Une source anonyme proche de Deena Hinshaw

Ubaka Ogbogu, spécialisé dans les lois portant sur la santé, affirme que, bien que Deena Hinshaw ait de bonnes intentions, elle nuit à la lutte contre la COVID-19 en laissant les politiciens miner son autorité.

Et si le gouvernement ne suit pas ses recommandations scientifiques et ne veut pas implanter de mesures qui permettraient de contrôler une pandémie qui tue des Albertains? Deena Hinshaw a la responsabilité de sortir et de dire qu’on ne la laisse pas faire son travail, croit-il.

Si ça veut dire risquer de perdre son travail, c’est la nature du service public, ajoute-t-il.

Avec les informations de Jennie Russell et Charles Rusnell

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