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Les avions-taxis, les liaisons les plus dangereuses de l'industrie

789 accidents et 240 décès en 20 ans, les avions-taxis sont les plus dangereux de l’industrie aérienne.

Un avion stationné sur le tarmac d'un aéroport.

Un avion King Air de Strait Air.

Photo : Radio-Canada

Malgré les 789 accidents et de nombreux rapports en 20 ans du Bureau de la sécurité des transports dénonçant des irrégularités au sein d'entreprises exploitant des avions-taxis, le système de surveillance de Transports Canada comporte des failles, a constaté La facture.

23 juin 2010, aéroport Jean-Lesage de Québec.

Sept personnes, dont deux pilotes, montent à bord d’un avion-taxi, propriété d’Aéropro. Dès le décollage de son avion, le pilote annonce à la tour de contrôle qu’il peine à prendre de l’altitude.

— Commandant de bord : Tour de Québec, on a un problème de moteur de droit, on va revenir pour un atterrissage piste 3-0.

— Tour de contrôle : Est-ce que vous avez besoin d’un service d'urgence?

— Commandant de bord : Affirmatif. On n'est pas capable de monter.

Une minute seulement après le décollage de l'appareil, la tour de contrôle aperçoit de la fumée au loin.

— Tour de contrôle : Il y a une boule de feu juste au nord de l’aéroport. C’est un King Air d’Aéropro qui vient de s’écraser, je crois.

Un amas de métal tordu et calciné.

Débris d'un avion King Air de la compagnie Aéropro lors de l'écrasement qui a fait sept victimes près de l'aéroport de Québec le 23 juin 2010.

Photo : Radio-Canada

Une catastrophe annoncée

Ces petits avions, qui transportent tout au plus neuf passagers, volent dans les pires conditions, sans aide au sol, et sont souvent pilotés par des gens ayant peu d'expérience. Dans son rapport Améliorer la sécurité : Réduire les risques liés aux activités de taxi aérien au Canada (Nouvelle fenêtre), le BST indique qu'il y a davantage d'accidents et davantage de pertes de vie dans le secteur du taxi aérien que dans tous les autres secteurs de l'aviation commerciale au Canada.

Le BST a recensé 789 accidents de taxi aérien entre le 1er janvier 2000 et le 31 décembre 2017. Au total, 240 personnes ont perdu la vie dans ces accidents. Ce secteur d'activité a enregistré pendant la période visée 62 % des pertes de vie dans l'aviation commerciale au Canada.

Mais est-ce que l'écrasement de l’avion à Québec aurait pu être évité?

Éric Thiboutot a été pilote pour la compagnie d’avion-taxi Aéropro pendant deux ans, soit de 2001 à 2003. Pour moi, ça a été un scandale parce que c'était extrêmement prévisible.

Portrait d'Éric Thiboutot.

L'ex-pilote d'avion, Éric Thiboutot.

Photo : Radio-Canada

Pour lui, l’écrasement de cet avion est une tragédie annoncée. Transports Canada a des dossiers énormes et continuels sur le cas d'Aéropro. C'était prévisible. C'est ce qui est le plus choquant. Et c'est vraiment triste pour les victimes là-dedans.

Écrasements, atterrissages forcés, irrégularités...

2001 : un Piper s’écrase à proximité de Val-d’Or. Le pilote est gravement blessé.

2004 : un Piper atterrit à côté de la piste à Gaspé et se renverse; un blessé grave.

2007 : un rapport de Transports Canada (TC) conclut qu'à moins d’un changement radical dans la culture de gestion, seul un suivi serré de l’exploitation de cette entreprise peut améliorer sa performance en matière de sécurité.

2007 : un avion-ambulance d’Aéropro s’écrase en direction de Wabush; un mort.

2008 : dix-sept constatations de non-conformité au Règlement de l'aviation canadien (RAC) ont été relevées.

Novembre 2009 : Transports Canada s’inquiète de la culture de sécurité de l'entreprise et suspend temporairement les vols chez Aéropro. TC a émis un avis de suspension à Aéropro, car l’entreprise ne disposait pas d’un gestionnaire de l'exploitation.

Mai 2010 : dans l’exercice de surveillance spécifique, l’inspecteur principal de TC pour Aéropro a constaté des irrégularités au programme de formation des pilotes.

Les portes d'un hangar d'avions sont ouvertes.

Un hangar de la compagnie Aéropro.

Photo : Radio-Canada

Un jeune pilote, fils d'un héros

Nous avons retrouvé le pilote du Piper qui s'est écrasé près de Val-d'Or, en février 2001. Il vit aujourd'hui en Thaïlande. Bon, d'abord, j'ai été pour huit jours dans le coma. J’ai eu une fracture du crâne, de la mâchoire, une dent de brisée. On a dû me brocher la mâchoire.

Portrait de Martin Quintal.

Martin Quintal, ex-pilote d'Aéropro.

Photo : Radio-Canada

Martin Quintal venait tout juste d’être embauché par Aéropro. Son rêve, c'était de voler avec son père, Maurice Quintal, un pilote de ligne qui travaillait pour Air Canada. Maurice Quintal s'est fait connaître du public lorsque son avion, un Boeing 767, avec à bord 61 passagers, a réussi à se poser d'urgence sur une piste désaffectée du Manitoba, car il était à court de carburant.

Martin Quintal avait reçu la formation exigée par Transports Canada, mais il n'avait pas encore passé son examen de compétence. Comme il n’avait pas la certification nécessaire pour le vol, Aéropro n’avait pas le droit de le laisser aux commandes de l’appareil. Je ne pouvais pas dire non. J'étais très chanceux d'être sur ce type d'appareil avec le peu d'heures de vol que j'avais.

Le reportage de François Dallaire est diffusé à La facture le mardi à 19 h 30 et en rediffusion le mercredi à 12 h 30 et le samedi à 12 h 30. À ICI RDI, ce sera le samedi à 21 h 30 et le dimanche à 17 h 30.

Une enquête approfondie

Après l'écrasement du King Air d’Aéropro en juin 2010 , la compagnie fait l’objet d’une enquête exhaustive de la part de Transports Canada. Marc Perrault, enquêteur principal au Bureau de la sécurité des transports, a mené plus de 1000 enquêtes jusqu’à sa retraite, en 2018.

Après l'accident d'Aéropro, TC a décidé de faire une inspection qui était beaucoup plus importante. Ils ont fait des entrevues avec tout le personnel existant. Et là, ils ont trouvé beaucoup, beaucoup, beaucoup de manquements.

Portrait de Marc Perrault.

Marc Perrault, ex-enquêteur principal au Bureau de la sécurité des transports du Canada.

Photo : Radio-Canada

En fait, les enquêteurs ont collé ensemble les morceaux des enquêtes précédentes et, mis bout à bout, les nombreux rapports d’inspection donnent une image plus juste de la réalité qui sévissait dans l’entreprise Aéropro.

Le rapport de cette vérification fait état de 20 constatations de non-conformité.

Certaines anomalies n’étaient pas inscrites au carnet de route de l’aéronef. La pratique systémique consistant à décourager les pilotes de consigner des anomalies dans le carnet de route de l’aéronef avait pour objet de ne pas clouer l’aéronef au sol. Un banc de punition était utilisé à l’occasion pour limiter les heures de vol des pilotes. La compagnie permettait à des pilotes d’excéder les temps de service de vol. La compagnie exigeait que les pilotes effectuent des vols sans que les aéronefs soient munis de tout l’équipement requis.

Extrait du rapport d'enquête aéronautique A10Q0098, Bureau de la sécurité des transports du Canada

Et c'est à ce moment-là que Transports Canada, après l'accident, a conclu que la culture de la compagnie était déficiente, et a décidé à ce moment-là d'annuler le certificat d'exploitation, rappelle Marc Perrault.

Le propriétaire d’Aéropro, Aurèle Labbé, ne peut plus faire voler ses avions. Mais pas pour longtemps. Car il se porte ensuite acquéreur d’une autre compagnie, Strait Air, basée au Labrador, et obtient une autre certification d’exploitation.

Éric Thiboutot aurait préféré une position plus ferme de la part de Transports Canada. Ils auraient dû le fermer définitivement. Tout simplement. Aurèle Labbé, c'est fini. Tout ce qu'Aurèle Labbé a comme avions, c'est fini, on ne les met plus dans les airs. C'est simple comme bonjour.

L’ex-enquêteur pour le BST Marc Perrault ne jette pas le blâme sur Transports Canada, mais il remarque ceci : Transports Canada, du moins, quand moi j'enquêtais, un des mandats, c'est de promouvoir l'aviation civile, c'est-à-dire, ce n’est pas de leur enlever leurs permis!

Dans un courriel, Transports Canada justifie l’émission de ce certificat d’exploitation par le fait que Strait Air a un cadre de gestion différent de celui qui existait à Aéropro.

C’est pourtant le même propriétaire qui est derrière les deux compagnies. Martin Quintal en est encore étonné. Mais je ne comprends pas pourquoi qu'ils ont pu continuer comme ça. Ça me prouve que Transports Canada a encore beaucoup de travail à faire encore.

Aurèle Labbé n’a pas voulu nous rencontrer. Mais au téléphone, il s'est montré plutôt fier de son coup. Ils ne l’ont pas vu venir. Je ne dis pas que ça a fait l'affaire de Transports, mais c’est pas Transports qui va décider quand Aurèle Labbé va arrêter d’opérer des avions!

En 2018, la série noire se poursuit lorsque, à Havre-Saint-Pierre, un des avions de Strait Air finit sa course dans un banc de neige. Sur huit personnes, quatre sont blessées.

Devant la pénurie de pilotes, la compagnie interrompt certaines liaisons en 2019 et finalement, met un terme à ses activités.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article

Des recommandations qui n'ont pas de suite

Marc Perrault déplore que Transports Canada n’applique pas toujours les recommandations du BST. Transports Canada n’ont pas l’obligation d’appliquer la recommandation, ce n’est qu’une recommandation. Je crois que Transports Canada devrait les appliquer et je crois qu'elle devrait les appliquer dans les plus brefs délais.

Toujours dans un courriel, Transports Canada nous répond que le ministère tient compte d’autres considérations telles que la praticabilité et l’efficacité des mesures.

Bref, la sécurité n’est pas le seul critère à Transports Canada, même pour le secteur aérien qui est le plus à risque. Si rien n'arrive, tant mieux! Mais s'il y a quelque chose qui arrive, s’il y a un événement qui arrive, un imprévu, une urgence, ça peut être fatal, les conséquences peuvent être extrêmement graves.

Martin Quintal, qui a dû mettre un terme à son rêve de voler avec son père, est resté amer de son bref passage chez Aéropro. Son accident est survenu alors qu'il était âgé de 23 ans. Ça a brisé ma carrière.

Nous avions plusieurs questions pour le ministre fédéral des Transports, Marc Garneau. Mais il a décliné notre demande d’entrevue.

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