•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

L'enquête sur l'ex-prêtre Brian Boucher écorche durement l'Archevêché de Montréal

Le prêtre Brian Boucher au palais de justice de Montréal.

Le prêtre Brian Boucher a été condamné à purger une peine de huit ans de détention pour avoir agressé sexuellement deux mineurs.

Photo : CBC News

Le rapport de l’ex-juge Pepita G. Capriolo sur l’ancien prêtre Brian Boucher, condamné à huit ans de prison pour avoir agressé sexuellement deux mineurs, s’avère accablant pour l’Archevêché de Montréal.

L’Archevêché avait demandé il y a un an à Mme Capriolo de déterminer qui savait quoi et quand dans cette affaire qui a fortement ébranlé l'institution.

Sa réponse, en bref : les plus hautes autorités ecclésiastiques, dont le défunt cardinal Jean-Claude Turcotte et son bras droit, Mgr Anthony Mancini, savaient depuis longtemps que Boucher avait des problèmes de comportement.

Jusqu’en 2016, personne n’avait allégué avoir été victime d’abus sexuel pendant sa minorité de la part de Boucher, concède-t-elle d’entrée de jeu dans ce rapport de plus de 280 pages dévoilé mardi.

Mais il n’y a pas de quoi disculper les autorités ecclésiastiques prématurément, poursuit-elle.

De nombreuses personnes s’étaient plaintes du comportement inacceptable de Boucher pendant des années : de son impolitesse, son autoritarisme, sa trop grande intensité, son intransigeance, son homophobie, sa misogynie, son racisme, ses agressions verbales, voire même physiques. Ces plaintes avaient été rapportées à ses supérieurs à répétition.

Selon le rapport, des rumeurs au sujet de son intérêt malsain envers de jeunes garçons circulaient depuis les années 1980 et avaient été communiquées aux autorités du Grand Séminaire de Montréal et de l’Archidiocèse.

[Du milieu des années 1980 à 2019], ses aptitudes de séminariste, puis de prêtre, ont été remises en question, mais ce n’est qu’en décembre 2015 qu’une enquête sérieuse a finalement été entreprise, menant à ses procès criminel et canonique.

Extrait du rapport de l'ex-juge Pepita G. Capriolo

Ces rumeurs sont devenues plus concrètes à la fin des années 1990, après qu’il eut entretenu une relation intime avec un jeune garçon, sans pour autant qu’il y ait une preuve concrète d’abus sexuel.

Le rapport précise que Brian Boucher avait alors fait des avances sexuelles à un garçon qui venait d’avoir 18 ans, Armando (nom fictif), avec qui le prêtre avait bu de l’alcool et fumé de la marijuana.

Très effrayé, le jeune s’est enfui en pleine tempête de verglas et est allé rapidement raconter l’histoire à deux abbés, sans que quoi que ce soit se produise par la suite. Mgr Anthony Mancini en a aussi été informé, mais en vain.

Même si elle s’est fait corroborer l’histoire par plusieurs personnes impliquées, aucune trace de ces rencontres n’existe, note l’ex-juge Capriolo, qui déplore que l’incident [ait] été effacé de la mémoire collective de l’Archidiocèse.

Malgré les nombreuses inquiétudes soulevées par cette relation et qui furent rapportées de façon de plus en plus détaillée aux autorités ecclésiastiques, aucune enquête n’eut lieu à cette époque.

Extrait du rapport de l'ex-juge Pepita G. Capriolo

Peu après, Brian Boucher a été aperçu à plusieurs reprises en compagnie d’un dénommé Jeremy, qui venait souvent le voir au presbytère St. John Brébeuf. Cela a été rapporté par au moins deux couples à Mgr Anthony Mancini, en vain là encore.

Jeremy a mentionné appeler Boucher ''papa'' lorsqu’ils partaient tous les deux seuls en voyage et qu’ils restaient dans la même chambre, rapporte la juge, relatant le témoignage d’un de ces couples.

Ils ont remarqué que Jeremy avait des marques sur son cou. Interrogés au sujet de [celles-ci], Jeremy et Boucher ont tous deux ri comme des adolescents embarrassés, poursuit-elle.

Selon Mme Capriolo, les deux couples qui avaient signalé l’affaire ainsi qu’un curé ont témoigné que Mgr Mancini aurait admis qu’il avait déjà tout entendu ça, mais qu’il avait les mains liées.

Mgr Mancini, qui est sur le point de démissionner de son poste d'archevêque de l'archidiocèse de Halifax-Yarmouth, en Nouvelle-Écosse, n’a pris aucune note lors de cette rencontre, dont il n’existe donc aucune trace.

En juin 2002, poursuit le rapport, une mère monoparentale a aussi raconté à Mgr Mancini que son garçon, alors âgé de 17 ans, avait été invité par Boucher à aller faire du camping le long de la Cabot Trail pour deux semaines.

Un homme marche devant l'entrée des services administratifs de l’Archevêché.

Les services administratifs de l’Archevêché de Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Un point tournant, qui n'aboutit nulle part

En novembre 2002, Francis Smith, un étudiant 19 ans, a aussi raconté à Mgr Mancini que Boucher insistait pour qu’ils se voient l’un et l’autre nus ou dorment dans le même lit.

Cette affaire, note l’ex-juge, a été le point tournant… pour envoyer Boucher en traitement psychologique! Le tout s'est finalement avéré contre-productif.

L’évaluation psychologique extrêmement vague de Boucher, faite par l’institut Southdown en 2003, eut comme effet désastreux d’écarter tout soupçon qu’il puisse être un abuseur d’enfants, écrit-elle.

Cela s'est d'ailleurs poursuivi jusqu’à ce que Mgr Thomas Dowd ouvre finalement une enquête au sujet de Boucher, 12 ans plus tard.

Les rapports contenant les conclusions basées sur l’approche thérapeutique soutenue par Southdown donnèrent aussi plus largement l’impression que le comportement agressif et inapproprié de Boucher avait été guéri, poursuit-elle.

Les rumeurs de comportements inappropriés de Brian Boucher n’ont pas cessé pour autant, souligne le rapport. En 2006, une plainte concernant un mineur a été transmise aux autorités diocésaines et ignorée aussitôt.

En 2011, un cadre supérieur de l’Église a aussi écrit un long sommaire des manquements chroniques de Boucher afin d’empêcher la reconduction de son mandat comme curé de paroisse.

Manque de chance, le cadre en question a dû s’absenter en congé de maladie et Boucher fut renommé.

Selon Mme Capriolo, Boucher s’est finalement pris à son propre piège, en racontant avoir été abusé sexuellement par un jeune collègue prêtre lors d’un voyage d’études à Washington.

Mgr Dowd enquêta sur l’affaire et s’aperçut rapidement, preuve à l’appui, que Boucher avait été non pas la victime, mais plutôt l’agresseur. Lors de l’enquête élargie qui suivit, Mgr Dowd découvrit l’existence d’au moins deux victimes d’âge mineur.

Un problème d'imputabilité

Selon l'ex-juge Capriolo, tout ce parcours au cours duquel Brian Boucher a été essentiellement épargné constitue une débâcle attribuable à de nombreuses causes.

L’absence d’imputabilité des personnes impliquées dans l’éducation, la formation et la carrière de Boucher figure au premier rang de ces causes, estime-t-elle. Ces personnes se sont lancé la balle, sans jamais se charger des plaintes reçues.

Pour les autorités ecclésiastiques, ajoute-t-elle, l'approche thérapeutique remplaçait donc toute action disciplinaire.

Si les autorités avaient prêté une attention suffisante aux plaintes des deux jeunes hommes [Armando et Francis] respectivement âgés de 18 et 19 ans, qui ont été victimes de Boucher, il aurait été possible de mettre fin à ses abus plus tôt.

Extrait du rapport de l'ex-juge Pepita G. Capriolo

Elle déplore en outre qu'un « comité aviseur » en matière d’abus sexuels de mineurs mis sur pied par l’Archidiocèse qui avait déjà été créé au début des années 2000 n'ait pas été mis à contribution dans ce dossier.

Ni le président du comité ni le vicaire général de l’Archidiocèse (tous deux évêques) n’avaient cru bon d’y référer l’affaire Boucher, alors qu’ils avaient été personnellement impliqués dans la décision de la référer à Southdown, souligne-t-elle.

Mme Capriolo affirme avoir terminé son rapport après avoir obtenu un accès indépendant à des centaines de documents ainsi qu’à toute personne dont elle jugeait le témoignage opportun, soit plus de 60 témoins.

31 recommandations mises en oeuvre d'ici un an, promet Mgr Lépine

En conférence de presse mercredi après-midi, l'archevêque de Montréal Mgr Christian Lépine, a dit accueillir le rapport Capriolo avec humilité et un profond regret.

S'adressant aux victimes, à leurs proches et aux communautés touchées au nom de l'Église et en son nom personnel, il a exprimé toute la tristesse que cette affaire suscitait.

Vous avez subi les conséquences de terribles actes criminels qui n'auraient jamais dû survenir, leur a-t-il dit.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article

Je ne m’attendais jamais à ça, a-t-il ajouté un peu plus tard, en entrevue au Téléjournal avec Patrice Roy. Ça m’a vraiment jeté à terre, je ne pensais pas que ça irait jusque-là.

D'autres cas semblables pourraient-ils refaire surface? Théoriquement, c’est possible, a admis Mgr Lépine, qui a déploré les agissements passés de l'Église.

C’était un peu comme si on attendait que les victimes elles-mêmes se présentent, et quand c’était des allégations ou des plaintes venant d’autres directions, c’est un peu comme si on était moins diligents, on remettait ça au lendemain, ou tout simplement on ne s’en occupait peu ou pas, a-t-il résumé.

Si on n’apprend pas à décoder les autres signaux, on va rester toujours dans le noir.

Mgr Christian Lépine

Mgr Lépine s'est engagé à mettre en oeuvre les 31 recommandations du rapport Capriolo d'ici l'automne prochain. L'ex-juge Capriolo coprésidera avec lui le comité chargé d'y parvenir, a-t-il annoncé.

Résumé des recommandations de l'ex-juge Capriolo :

  • La création d’un modèle organisationnel dans lequel les responsabilités de tous sont clairement définies et où les manquements sont accompagnés de sanctions;
  • la modification du mandat du comité aviseur qui serait chargé d’étudier toutes les plaintes d’abus sans se limiter aux agressions sexuelles de mineurs;
  • la tenue d’un registre des plaintes et la création d’un poste d’ombudsman externe et facilement joignable;
  • la création d’un programme éducatif sur l’impact des abus et sur la responsabilité de chacun de les prévenir et de les dénoncer;
  • la concentration des dossiers individuels des membres du clergé dans un seul emplacement et la tenue rigoureuse et systématique d'archives secrètes;
  • l’offre de soutien psychologique et juridique aux victimes (séparément de toute référence au soutien aux personnes accusées d’abus);
  • un audit externe annuel de l’implantation des recommandations.

L'archevêque de Montréal soutient que des allégations de comportements comme ceux décrits dans le rapport entraîneraient aujourd'hui des vérifications et des recommandations. Il affirme que les choses ont changé, même s'il reconnaît que c’est un bien grand mot changer, on a tous nos fragilités.

L'archevêque a aussi indiqué en après-midi que le rapport avait été transmis au Vatican, plus précisément à la Congrégation pour la doctrine de la foi, responsable du suivi des allégations et des plaintes dans les cas d'inconduite sexuelle, et à la Congrégation des évêques.

Cette dernière est dirigée par le cardinal Marc Ouellet, qui était également au courant de certains problèmes de comportement de Brian Boucher à l'époque où il dirigeait le Grand Séminaire de Montréal, au début des années 1990.

Selon Mgr Lépine, aucun des membres de l'Église dont la responsabilité est mise en cause dans ce rapport n'est aujourd'hui en fonction. Ils sont tous retraités ou morts, a-t-il dit.

Commentaires fermés

L’espace commentaires est fermé. Considérant la nature sensible ou légale de certains contenus, nous nous réservons le droit de désactiver les commentaires. Vous pouvez consulter nos conditions d’utilisation.