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Agrandissement du Collège Dawson : appréhension dans les cégeps francophones

Les francophones comptent pour le quart de la population des cégeps anglophones.

La façade du Collège Dawson.

Le Collège Dawson accepte moins du tiers des étudiants qui veulent y étudier.

Photo : Radio-Canada

La décision du gouvernement Legault d’inclure l’agrandissement du Collège Dawson dans son projet de loi 66 sur l’accélération des projets d’infrastructure envoie un très mauvais message sur le statut de la langue française à Montréal, déplorent des enseignants du réseau collégial dans une lettre obtenue par Radio-Canada. Dawson affirme ne pas chercher à accueillir plus d’étudiants.

On a le sentiment que, de manière progressive, les études en français dans le préuniversitaire sont dévaluées, sont déclassées. Alors, c'est très démotivant, autant pour les professeurs que pour les étudiants, s’inquiète Yannick Lacroix, professeur de philosophie au Collège de Maisonneuve, alors que l’étude du projet de loi se poursuit.

L’enseignant, qui compte une quinzaine d’années d’expérience, a rédigé et fait circuler une lettre ouverte dénonçant l’anglicisation du réseau collégial. Une quarantaine de ses collègues l’ont signée jusqu’ici.

Les cégeps français souffrent de cette concurrence [des cégeps anglais] dans leur chair et leur âme. Cette dynamique linguistique, outre qu’elle fait planer des nuages noirs sur l’avenir du français dans notre coin de l’Amérique du Nord, est en train de créer, lentement mais sûrement, une perte de sens dans les cégeps français de Montréal.

Une citation de :Extrait de la lettre de Yannick Lacroix

La question, pour lui, n’est pas tant de savoir si Dawson a besoin ou pas de nouveaux locaux ni si des cégeps francophones pourraient bénéficier des dispositions du projet de loi 66, mais de voir l’enseignement supérieur en anglais prendre encore plus d’élan.

Les cégeps anglais siphonnent l'élite étudiante montréalaise de toutes les langues maternelles. Ça, ça mène à une différenciation entre les deux sortes de cégeps, anglais ou français, et il y a à craindre que, si ça continue, cette dynamique-là, qu'il puisse se mettre en place une espèce de système à deux vitesses, à Montréal, dans le collégial public. Un système anglophone pour l'élite et un système francophone pour le reste, fait valoir l’enseignant.

Une concurrence malsaine

À l’instar de Yannick Lacroix, la présidente de la Fédération des enseignantes et enseignants de cégep (FEC), Lucie Piché, estime que le réseau francophone est désavantagé, surtout dans la métropole.

Les cégeps anglophones ont une telle demande qu'ils peuvent se permettre d'aller chercher les meilleurs étudiants, et ça crée un cercle vicieux. Sur l’île de Montréal, ajoute-t-elle, c'est un étudiant sur deux qui fréquente un cégep anglophone en préuniversitaire. C'est immense.

À son avis, l’agrandissement du Collège Dawson vient alimenter une concurrence malsaine dans le réseau à Montréal. Ça vient déséquilibrer le réseau, ça vient vider les cégeps francophones de leurs meilleurs éléments. Et on ne comprend pas pourquoi, parce qu'il y a d'autres cégeps qui pourraient avoir besoin d'autres agrandissements.

C'est difficile de sortir de cette boucle-là. En ce moment, ce qui se passe, c'est que les meilleurs étudiants vont dans les cégeps anglophones. C’est facile à comprendre : un étudiant [francophone] qui se dit je vais aller étudier en anglais, c'est souvent un étudiant qui est très fort, renchérit Nicolas Bourdon, professeur de littérature au Collège de Bois-de-Boulogne et signataire du texte.

Il déplore que bien des jeunes, éduqués dans les écoles primaires et secondaires du réseau francophone, prennent le virage de l’anglais au cégep, pour ensuite y poursuivre leurs études et leur carrière.

Les taux de diplomation sont supérieurs dans les cégeps anglophones par rapport aux cégeps francophones, mais ça, c'est lié essentiellement au fait que les cégeps anglophones peuvent se permettre le luxe de sélectionner uniquement les meilleurs étudiants, renchérit Yannick Lacroix.

Le Collège Dawson n'accepte que 30 % des étudiants qui demandent à y être admis, confirme son directeur général, Richard Filion.

Un étudiant dans une classe.

Même chez les non-anglophones, les meilleurs élèves semblent souvent opter pour des études supérieures en anglais.

Photo : Radio-Canada / Dominic Martel

L’anglais a la cote

Sa collègue Sonya Morin, qui a pris sa retraite ces dernières années, a aussi signé le texte. Pour elle, le problème déborde largement la fréquentation des cégeps anglophones. Même au Collège de Bois-de-Boulogne où elle enseignait, l’anglais gagnait du terrain.

Plus les années avançaient, plus on entendait les étudiants échanger entre eux en anglais dans les couloirs, à la cafétéria, dans le café étudiant. [...] Il est arrivé, en classe, que je ramène à l'ordre certains de mes étudiants; pas fréquemment, mais il est arrivé que je doive dire à mes étudiants : "En classe, on parle en français, on ne parle pas en anglais", témoigne Mme Morin.

Les parents ont un rôle à jouer auprès de leurs enfants, selon elle, tout comme l’État et les institutions publiques.

Le mouvement des étudiants vers les établissements anglophones serait tel que des enseignants s’inquiètent pour leur avenir professionnel.

Moi, ça fait 13 ans que je suis au cégep et, en 2018, il n'y a pas si longtemps que ça, il y a deux ans, à la session d'hiver, j'étais au chômage, donne en exemple Nicolas Bourdon. On ne devrait pas être dans cette situation-là.

Même s’il dispose d’un poste permanent, Yannick Lacroix n’est pas plus rassuré. Non seulement les étudiants sont-ils proportionnellement moins nombreux qu’avant dans le réseau francophone, mais la montée en popularité des cégeps anglophones pousse nombre d’établissements francophones à proposer des cours ou des programmes bilingues.

Nous, professeurs francophones, ou professeurs qui n'avons pas l'anglais comme langue maternelle, on se demande : "Mais qui va les donner ces cours-là?" Parce que moi, je ne pourrai pas les donner. [...] Alors qui va donner ces cours-là? Des professeurs anglophones? Dans les cégeps francophones?

Dawson s'agrandit, ça va être encore plus difficile pour les cégeps francophones. Et le réflexe des cégeps francophones, c'est de s'angliciser et non de dire : "Regardez, on est fiers de ce que l'on fait et on trouve que la situation n'est pas normale", renchérit Nicolas Bourdon.

La présidente de la FEC, Lucie Piché, comprend l’inquiétude des enseignants. Selon elle, l’offre grandissante de DEC bilingues dans certains cégeps est mal balisée.

Combien de cours peut suivre un étudiant en anglais et comment ça va marcher? On va engager qui? Comment? Il y a un flou qu'on ne comprend pas, dit-elle.

Le symptôme d’un mal plus profond

Les données du ministère de l’Enseignement supérieur confirment que les étudiants de langue maternelle anglaise sont désormais minoritaires dans le réseau collégial anglophone : ils représentaient 35 % des effectifs de 2019-2020, tous types de formations confondues.

Depuis deux ans, ce sont les allophones qui constituent le groupe dominant, avec près de 40 % des étudiants inscrits. Les francophones comptent pour le quart de la population étudiante.



Pour le président du Mouvement Québec français, Maxime Laporte, ces chiffres ne sont que la plus récente démonstration de la perte de vitesse du français dans l’enseignement supérieur.

Le recul du français, évidemment, s'accompagne d'un effritement du statut du français, donc d'un effritement de son prestige et de son utilité, dénonce-t-il.

Pour renverser la tendance, soutient-il, le gouvernement doit de toute urgence renforcer le statut du français.

Le français, ce n'est pas juste une langue pour la petite école ou pour l'école secondaire. Ce n'est pas une langue juvénile. Ça doit être la langue de l'âge adulte, la langue du dépassement de soi, la langue de l'enrichissement personnel et collectif.

Dawson se défend

Je trouve déplorable qu'on se soit servi de ces projets-là comme symbole d’une supposée anglicisation de Montréal. Moi, je trouve que c'est couper un peu court à la réflexion, tranche le directeur général du Collège Dawson, Richard Filion.

Il rappelle que ce n’est pas à sa demande que le cégep a été inclus dans le défunt projet de loi 61, puis dans l’actuel projet de loi 66. Le gouvernement Legault l’a inscrit lui-même dans la liste des projets d’infrastructure à accélérer.

Il assure ensuite que l’agrandissement, dans les cartons depuis sept ans, ne vise pas à augmenter le nombre d’étudiants qui fréquentent le cégep, mais à offrir un espace adéquat à la clientèle déjà inscrite.

Celui qui dirige le collège anglophone depuis 2005 insiste par ailleurs pour dire que les anglophones constituent toujours la majorité des élèves de son établissement.

Il y a un enjeu sociopolitique qui, à mon point de vue, devrait faire l'objet d'un vrai débat. Et ce n'est pas ça qu'on fait. On postule, sur la base d'analyses statistiques qui peuvent être questionnables, que les cégeps anglophones sont des vecteurs d'anglicisation.

L'enseigne du Collège Dawson.

Le Collège Dawson n'a pas demandé au gouvernement de prioriser son agrandissement, selon son directeur général Richard Filion.

Photo : Radio-Canada

Le président-directeur général de la Fédération des cégeps, Bernard Tremblay, lui donne raison. On s’attarde trop au Collège Dawson, alors que le cégep anglophone manquait de place, dit-il.

Pour la Fédération, il serait injuste de blâmer l’institution pour l’anglicisation de la métropole. Le problème, s’il y a problème d’anglicisation à Montréal, il faut admettre que ce n’est pas le problème du cégep Dawson, fait valoir M. Tremblay.

Oui, il y a un enjeu avec la langue, mais de dire que les cégeps en sont responsables est une erreur, dit-il. À son avis, le problème réside sur le marché du travail, où l’anglais occupe un espace grandissant.

L'enseignant Yannick Lacroix reconnaît aussi la nécessité d’apprendre l’anglais. C’est une évidence, il faut connaître l’anglais au Québec.

Il apporte toutefois une nuance de taille : On n’a pas besoin de faire des études en anglais au collégial et à l’université pour acquérir une connaissance de l’anglais parfaitement satisfaisante. Pour l’exprimer simplement, on n'a pas besoin de pouvoir lire Shakespeare dans le texte pour faire des affaires au niveau international.

Pour lui, la prééminence du message selon lequel il faut être parfaitement bilingue pour se tailler une place dans le marché de l’emploi a eu un effet pervers sur la jeune génération.

Le message a été très bien reçu par les jeunes : l’avenir est en anglais. Hors l’anglais, point de salut, conclut-il sombrement.

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