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Les déboires forestiers de Thurso ont des conséquences au-delà de l'usine de pâte

L'usine Fortress à Thurso en hiver.

L'usine Fortress, à Thurso, est fermée depuis l’automne 2019.

Photo : Radio-Canada / Christian Milette

Marie-Claude Morin

La fermeture de l'usine de pâte de Thurso, en Outaouais, il y a un an, a eu des répercussions dans toute la région. Ses conséquences vont bien plus loin que les 330 emplois directement touchés.

David Lauzon est le plus gros employeur privé de l'Outaouais. Parti de rien à 20 ans, il emploie, 35 ans plus tard, 700 personnes en forêt, à la scierie de Thurso et dans trois usines de planchers de bois. Ou plutôt, il employait 700 personnes. Car, même si ses ventes de plancher de bois sont en croissance, il a dû se résigner à mettre à pied 150 employés depuis le printemps.

La fermeture de l'usine Fortress [une usine de cellulose], c'est un choc, un tsunami, sur toute l'industrie forestière de l'Outaouais-Laurentides, s'exclame l'entrepreneur.

Dans la forêt mixte de la région, tout le système est imbriqué.

Le groupe Lauzon, par exemple, se charge de la récolte pour différents utilisateurs, selon un plan défini par le ministère des Forêts.

De tout le bois coupé, seulement le quart est d'assez bonne qualité pour être transformé en lattes de plancher. Le reste est normalement vendu à l'usine de pâte voisine.

Mais depuis des mois, il s'accumule. Une immense montagne de copeaux – l'équivalent de 2500 camions – surplombe la scierie. Quelque 30 000 mètres cubes de bois traînent sur un terrain adjacent et la même quantité est pilée en forêt depuis la dernière saison de coupe. Il y en a pour 10 millions de dollars, résume David Lauzon.

Devant ces surplus de bois, il a réduit de 75 % l'exploitation en forêt et de 60 % les activités de la scierie. En fonctionnant seulement 40 % temps, la scierie est déficitaire chaque mois. Donc, ça va durer un certain temps.

Si l'usine de pâte ne redémarre pas, la scierie pourrait même complètement fermer. C'est une éventualité. On est en train de voir comment on pourrait s'approvisionner en Ontario et aux États-Unis pour nos usines de plancher, dit-il, en précisant préférer de loin utiliser du bois de l'Outaouais.

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Un panneau

Une relance toujours possible

Depuis la fin d'octobre, une vingtaine des 330 employés de Fortress sont revenus pour redémarrer le chauffage.

Québec a octroyé une dizaine de millions de dollars à l'entreprise en faillite pour qu'elle maintienne ses équipements en bon état. Les deux chaudières, hautes de plusieurs étages, sont composées de tubes remplis d'eau et de produits chimiques pour éviter la corrosion durant la période d'arrêt.

S'il n'y a pas de chauffage, ça va geler et les tubes vont ouvrir. Ce sont des équipements qui valent facilement de 200 à 250 millions de dollars. On en a deux. Donc, ça ne permettrait pas le redémarrage du site, explique Marco Veilleux, vice-président, développement des affaires et projets stratégiques chez Fortress.

L'usine a jusqu'en octobre prochain pour trouver un repreneur. Quelques entreprises seraient intéressées, surtout des québécoises, mais aucune offre n'a encore été acceptée.

Il faut dire que le contexte n'est pas facile. La pâte dissolvante, utilisée par l'industrie textile pour fabriquer de la rayonne, se vend actuellement autour de 850 $ la tonne, comparativement à 1200 $ autrefois. Or, les plus récents coûts de production de Fortress étaient de 900 $ la tonne.

Le scénario le plus réaliste serait d'investir 100 à 110 millions de dollars sur deux ans pour abaisser les coûts de production. Ça semble être des grosses sommes d'argent, mais le complexe vaut 700 à 800 millions de dollars, probablement proche de 1 milliard.

Marco Veilleux, vice-président, développement des affaires et projets stratégiques chez Fortress

Revoir le régime forestier?

Il faudrait aussi diminuer les coûts d'approvisionnement en bois. Depuis la mise en place du régime forestier, en 2013, ils ont augmenté de 30 % dans la forêt mixte de l'Outaouais.

La récolte est maintenant planifiée par des fonctionnaires, plutôt que par les industriels. Nos équipements doivent passer entre les arbres pour aller chercher ceux-là, ceux-là, ceux-là. Il y a un coût extrêmement élevé pour ça, insiste David Lauzon.

Le maire de Thurso, Benoit Lauzon, plaide aussi pour un allègement du régime forestier. C'est difficile. Ça prendrait une planification sur trois ou quatre ans, même idéalement cinq ans. Trois ans, c'est le minimum qu'on demande dans les modifications du régime forestier. Ça s'en vient, de ce qu'on entend, dit-il.

L'industrie souhaite aussi être dédommagée pour le ménage qu'on lui demande de faire, par exemple de sortir des arbres malades ou des essences peu prisées.

Si on fait ça pour assainir la forêt, pour qu'elle soit en meilleur état dans 50 ou 100 ans, ça coûte de l'argent. Économiquement, ça ne peut pas reposer sur les usines. Ça ne marche pas : elles ferment, déplore David Lauzon.

La grande priorité à Thurso

Dans la municipalité mono-industrielle de 3000 habitants, la relance de l'usine de pâte est au coeur des préoccupations.

Je travaille ce dossier-là tous les matins en me levant, raconte le maire. Je le mets à jour, je fais les appels qu'il faut pour qu'il avance. Ma priorité, c'est l'usine. Le restant va suivre. On a besoin de cette usine-là.

Une partie des quelque 300 employés touchés par la fermeture de l'usine de pâte ont trouvé un autre emploi, mais souvent avec de moins bonnes conditions.

C'est le cas de Sandra Trottier, qui a passé 10 ans chez Fortress, et qui travaille maintenant dans un casse-croûte.

Si tu n'as pas vraiment de grosses qualifications, tu te retrouves automatiquement à faire des petits salaires, tu n'as pas le choix. On espère beaucoup que ça rouvre. On était bien là-bas.

Sandra Trottier

Certains commerçants aussi sont frappés de plein fouet.

Le midi, on n'a plus de clients. On faisait des livraisons à l'usine, et là, on n'en a plus. Les dîners sont tranquilles, raconte Suzanne Lalonde, propriétaire du casse-croûte Les 3 gars.

Même s'il aurait aimé que les choses bougent plus rapidement, le maire reste confiant : Il y a beaucoup d'intérêt. C'est le coût d'approvisionnement qui va faire en sorte qu'il y aura un repreneur ou pas. Mais de voir tout ce qui s'est fait depuis la fermeture de la papetière, l'avancement dans le dossier, je suis extrêmement positif.

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