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Le CHSLD Sainte-Dorothée et les leçons de la première vague

101 résidents sont morts de la COVID-19 au CHSLD Sainte-Dorothée de Laval au printemps, 173 employés ont été infectés, de nombreuses familles ont connu les pires angoisses. Mais cette fois, malgré la peur au ventre, le CHSLD résiste.

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Le reportage de Jacaudrey Charbonneau

Photo : Radio-Canada / Charles Contant

« Le personnel ici vivait l'enfer. Ghislain vivait l'enfer et moi aussi ». La voix de Lisette Gagnon tremble lorsqu’elle repense au printemps dernier. Son mari Ghislain est entré à Sainte-Dorothée de façon imprévue, au pire moment : le 13 mars.

Il était au sous-sol dans une chambre de six personnes, se rappelle-t-elle. Il était en état de choc et je ne pouvais presque pas avoir de ses nouvelles. En fait, je n’avais pas d'informations : celles que j'avais sur Sainte-Dorothée, c'était à la télévision.

Depuis le retour des proches aidants comme elle, l’état de Ghislain s’est amélioré, le sien aussi.

Lisette Gagnon parle à la caméra.

Lisette Gagnon prend soin de son conjoint Ghislain, hébergé au CHSLD Sainte-Dorothée depuis le 13 mars dernier.

Photo : Radio-Canada

Aujourd’hui, il n’y a pas de cas de COVID au CHSLD Sainte-Dorothée alors que la seconde vague s’abat sur Laval. Ni chez les employés ni chez les résidents. Mais l’établissement est situé en zone rouge et les visites sont donc limitées.

Pour faire ce reportage, mon caméraman et moi avons d’abord dû passer un test de dépistage.

Puis, après la prise de température à l’entrée et la désinfection de notre équipement de tournage, nous avons été accueillis par Nathalie Lapointe, une préposée aux bénéficiaires devenue coach EPI, pour équipement de protection individuelle.

Savoir bien se laver les mains, enfiler sa jaquette, la retirer, tout cela fait partie de la formation qu’elle donne aux proches aidants afin d’éviter la contamination.

Moi, je l’ai attrapée aussi, j’ai été très malade. Je l’ai donnée à mon conjoint, qui l’a été encore plus que moi, il a failli être hospitalisé. Je n’ai pas vu mes enfants pendant trois mois, se rappelle-t-elle, émue. Donc, pour moi, c’était primordial de suivre ce cours-là et de donner tout ce que je pouvais afin qu’on n’attrape plus cette maladie-là.

Séquelles et traumatismes

Un fauteuil roulant vide devant un lit.

Une centaine de patients sont morts de la COVID-19 dans l'établissement au printemps dernier et plus de 170 employés ont été infectés par la maladie.

Photo : Radio-Canada

Elle n’est pas la seule. Les émotions sont encore vives chez les employés de Sainte-Dorothée.

Les yeux de Mary-Sylvia Gédéon, infirmière et chef d’unité, se remplissent de larmes lorsqu’on lui demande à quoi ressemblait son quotidien en mars dernier.

On est au front puis plus ça avance, plus on perd nos petits soldats. On n'était pas assez sur les étages pour répondre aux besoins des résidents. J'avais l'impression de donner de la maltraitance tellement que c'était… Elle hésite. C'est indescriptible ce qu'on a vu ici.

Elle a l’impression qu’elle et ses collègues vivent un choc post-traumatique.

Le choc, d’abord, d’avoir perdu autant de résidents en si peu de temps.

C'était fulgurant : le matin ils n’allaient pas bien, le soir, ils décédaient.

Mary-Sylvia Gédéon, infirmière et chef d’unité
Mary-Sylvia Gédéon, infirmière et chef d’unité au CHSLD Sainte-Dorothée

Mary-Sylvia Gédéon, infirmière et chef d’unité au CHSLD Sainte-Dorothée

Photo : Radio-Canada

Et ensuite, celui, pour plusieurs, d’avoir contaminé leur famille.

Les séquelles sont aussi présentes chez les personnes qui ont survécu dans un isolement presque total.

Eux, ça les a traumatisés cette vague-là, surtout ceux qui ont les fonctions cognitives un peu plus alertes, parce qu’ils étaient vraiment isolés : personne ne pouvait venir. Ils restaient dans leur chambre, ils mangeaient dans leur chambre, explique-t-elle.

Larry Faudel vient rendre visite chaque jour à son épouse atteinte de démence. Les effets de l’isolement ont lourdement pesé sur eux.

Tous les jours, dit-il, je lui demande : ‘’On a trois fils, quels sont leurs noms, et moi, quel est mon nom?"

Son épouse a heureusement survécu à la COVID-19 et la famille aura tout fait pour garder le contact durant la première vague, explique leur fils Terry Faudel.

Lui, ça l’a traumatisé et elle aussi. On Facetimait avait ma mère, puis elle était inquiète. Elle avait le cellulaire dans les mains puis elle nous voyait et elle disait : ‘’Vous ne m'aimez plus, vous ne venez plus me voir’’. Elle paniquait.

Apprendre de ses erreurs

Une femme se déplace dans un couloir en fauteuil roulant.

La situation est maîtrisée aujourd'hui au CHSLD Sainte-Dorothée, où on ne recense actuellement aucun cas de COVID-19.

Photo : Radio-Canada

Après un rapport d'enquête critiquant les problèmes de gouvernance, de communication, le manque d'équipement de protection et la mobilité de personnel, les choses ont changé, assure Julie Rodrigue, la coordonnatrice de sites.

Elle est arrivée à Sainte-Dorothée au mois d’août dans l’équipe de la Dre Nguyen, médecin de famille et chef de service des CHSLD du CIUSSS de Laval.

Les équipes se sont préparées à la seconde vague en apprenant des erreurs de la première. D'abord en s’appuyant sur des équipes de prévention des infections et le dépistage.

On a eu une petite frousse, il y a 3 semaines, dit-elle. Un employé est sorti positif lors du dépistage hebdomadaire.

Une cellule de crise s’est rapidement mise en place.

L’enquête de contacts a démontré que trois employés s’étaient contaminés lors de pauses. Mais en les retirant rapidement et en empêchant le mouvement de personnel d'un étage à l'autre, la contamination s'est limitée à ces trois employés.

On n'a même pas eu d'éclosion finalement. On a comme éteint le feu avant qu'il arrive, explique la Dre Thérèse Nguyen.

On est prudent, on est frileux, dit Mary-Sylvia Gédéon. On a peur, on ne veut pas que ça rentre ici. On n'a pas de cas et on n'en veut pas.

Le virus n’est peut-être plus présent à Sainte-Dorothée, mais il hante chaque corridor.

Et chaque jour, c’est l’angoisse qui motive les équipes à redoubler d’efforts pour éviter qu’il ne réapparaisse.

Les gens qui ne craignent pas la COVID, c’est qu'ils n'ont pas vécu ce qu'on a vécu, parce qu'ils changeraient d'idée.

Mary-Sylvia Gédéon, infirmière et chef d’unité

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