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Campement Notre-Dame : « Ici, j’ai ma liberté, ma dignité »

Un homme habillé chaudement debout devant sa tente.

Des organismes invitent les autorités à respecter le choix de certains itinérants à demeurer dans le campement.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Ils sont encore plusieurs dizaines à vivre dehors, le long de la rue Notre-Dame à Montréal. Ils se réchauffent autour d’un café chaud, arrangent leurs abris pour se protéger au mieux du froid, observent le ballet des autos le long de la route en contrebas... Si beaucoup se demandent si ce campement sera démantelé, les organismes et les itinérants estiment qu’il représente plutôt un petit coin de liberté.

Ici, j’ai ma liberté, ma dignité. C’est ce qu’on nous enlève quand on nous envoie dans un centre d’hébergement, lance Jacques Brochu, emmitouflé dans une grosse doudoune bleue, une tuque enfoncée sur sa tête.

Le sexagénaire vit dans sa tente, le long de la rue Notre-Dame, depuis le 5 juillet. Comme beaucoup, il ne souhaite pas se retrouver dans l’un des hébergements d’urgence offerts par la Ville de Montréal.

[Là-bas], on est soumis à un tas de règlements parfois farfelus, sous prétexte qu’on est des drogués. On est juste des préjugés ambulants. On nous traite comme des enfants, lance-t-il, bien décidé à rester et à poursuivre l'isolation méthodique de sa tente.

Un homme tient un gobelet en main et regarde une grande casserole fumante posée sur une table. Autour de lui, plusieurs campements de fortune.

Jacques Brochu a réussi à isoler au mieux sa tente pour l'hiver. Il ne compte pas quitter le campement de Notre-Dame.

Photo : The Canadian Press / Paul Chiasson

Dans son plan d’urgence hivernal en lien avec l’itinérance, la Société de transport de Montréal (STM) a notamment fait le don d’un bus à la Mission Old Brewery. Baptisé Solidaribus, il sillonnera les rues de Montréal pour transporter des itinérants qui le souhaitent vers des refuges, et ce, dès le 30 novembre.

L’objectif est de mettre fin à l’itinérance chronique. Un jour, nous l’espérons, nous n’aurons plus besoin de navette. Mais, entre-temps, nous devons faire preuve de solidarité, a expliqué James Hugues, président et chef de la direction de la Mission Old Brewery, lors d’un point de presse mardi matin.

C’est ainsi que les campeurs de la rue Notre-Dame sont invités à quitter les lieux pour se rendre dans des hébergements tels que celui de l’Hôtel Place Dupuis. Interrogé par Radio-Canada, Michel Monette, directeur de l’organisme C.A.R.E, explique que des places pour les campeurs de la rue Notre-Dame leur sont réservées dans des structures d’appoint.

Il assure qu’aucun itinérant ne sera forcé de quitter le campement. À en croire les différents organismes qui leur viennent en aide, peu d’entre eux sont prêts à troquer leur liberté contre une place au chaud.

Avoir quelque chose qui ressemble à un chez-soi

Un homme devant sa tente discute avec un autre homme.

Après avoir été expulsé de son logement 4 et demi, Serge Lévesque a déménagé ses effets personnels sur le terrain vague au début de l’été.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Ils ont un sentiment d’appartenance dans le quartier désormais. Ils ont une réelle volonté d’avoir quelque chose qui ressemble à un chez-soi, un endroit stable où laisser leur stock, explique Laury Bacro, organisatrice communautaire au Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM).

Jean-François Mary, directeur général de l’organisme Cactus, rappelle le quotidien dans un centre d’hébergement qui rebute souvent les personnes en situation d’itinérance.

Les consommateurs sont exclus d’office, car il est interdit de consommer dans un hébergement. Ils doivent partir très tôt le matin. Ils n’ont pas d’intimité puisqu’on a retiré les portes des toilettes, il y a aussi des gens qui préfèrent dormir le jour…, énumère-t-il.

Il est suivi par Laury Bacro qui rappelle également que les femmes, même si elles bénéficient d’un étage qui leur est réservé, ne sont pas forcément à l’aise de côtoyer des hommes dans les couloirs. Certaines ont subi des agressions sexuelles et n’ont pas envie de croiser leur agresseur dans un hébergement, appuie-t-elle.

M. Monette, de C.A.R.E, souligne que, justement, dans les logements tenus par son organisme, les itinérants pourront rester toute la journée et auront accès à un lit dès 14 h. Ils bénéficieront même d'un endroit où stocker leurs affaires.

Une quinzaine de personnes se tiennent près d'un campement.

Plusieurs intervenants de la Ville de Montréal se sont présentés ce matin au campement d’itinérants sur la rue Notre-Dame à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La liberté au détriment de la chaleur

Mais si la plupart des itinérants du campement Notre-Dame ne souhaitent pas partir, c’est aussi parce qu’ils y trouvent un réseau d’entraide informel, un réseau social, croient de concert Mme Bacro et M. Mary. Ils ont accès à de la nourriture, peuvent prendre leur déjeuner à l’heure qu’ils le souhaitent, observent-ils.

Même s’ils soulignent la bonne volonté de la Ville et de la STM, les deux intervenants déplorent le fait que les autorités transposent leur vision à celle des itinérants. On projette en eux nos valeurs, alors qu’ils ne sont pas dans le même confort que nous. Ils ont développé des stratégies qui leur sont propres, insiste le directeur général de Cactus.

Leur approche est celle qui veut que le premier besoin de tous, ce soit d’être au chaud, dit Mme Bacro.

Ces gens-là sont les mieux placés pour savoir ce dont ils ont besoin. S’ils considèrent que vivre dans leur tente augmente leur qualité de vie, c’est leur choix et il faut le respecter. Il faut leur redonner droit à une certaine l’autodétermination, ajoute M. Mary.

Ces gens s’organisent collectivement, ils démontrent justement une capacité d’organisation. Il faut encourager ça, plutôt que de prendre pouvoir sur leur vie.

Une citation de :Jean-François Mary, directeur général de Cactus
Plusieurs tentes au bord de la route avec le centre-ville de Montréal en fond.

Des dizaines de tentes longent la rue Notre-Dame depuis cet été.

Photo : Radio-Canada / Jean-Claude Taliana

Le directeur général de Cactus plaide pour un revenu minimum garanti qui permettrait aux itinérants d’avoir un logement permanent, et pas se balader d’un hébergement à un autre. La tente répond à ce besoin précis.

Tous s’accordent à dire que le démantèlement d'un campement comme celui de Notre-Dame est contre-productif. M. Mary et Mme Bacro se souviennent de celui géré par des Autochtones, au parc Milton. On leur a pris toutes leurs affaires lors de ce démantèlement, raconte l'organisatrice communautaire.

Un campement ne doit jamais être une solution, ça veut dire que la société a failli à son devoir.

Une citation de :Laury Bacro, organisatrice communautaire au RAPSIM

Elle signe, avec plusieurs organismes, une lettre ouverte publiée dans La Presse listant différentes mesures : un arrêt des démantèlements des campements qui ne fait que repousser le problème, l'installation de haltes chaleur extérieures avec des parasols incandescents par exemple, ou encore l’accès à du matériel pour renforcer l’isolation des tentes et un accès à des toilettes, des douches.

De quoi permettre à tous ces gens de se sentir un peu plus maîtres de leur vie, selon Mme Bacro.

Près de sa tente, Jacques Brochu n’en démord pas : Dites qu’un itinérant de 60 ans est organisé, vous allez passer pour quelqu’un qui est complètement dans le champ. Et pourtant… je le suis.

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