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Les provinces russes, grandes oubliées du système de santé, frappées par la COVID

Des hôpitaux bondés, des lits souillés, de la moisissure et des travailleurs sous-payés. C’est la réalité de nombreuses villes excentrées qui sont parmi les plus touchées par la deuxième vague de la pandémie en Russie.

Les porteurs ont enfilé des combinaisons de protection.

Un cercueil pour un homme qui a succombé à la COVID-19 à l'hôpital.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

« Il y a Moscou, puis il y a le reste de la Russie ». On le dit souvent ici, et c’est la réponse que le docteur Vladimir Butyrin nous a lancée spontanément quand on lui a demandé comment l'hôpital se débrouillait pour gérer les cas de COVID-19 qui affligent la région.

Il travaille aux urgences de Nyandoma, une ville de 25 000 habitants dans l’Oblast d'Arkhangelsk, à 1000 kilomètres au nord de Moscou.

Nous l’avons rencontré au centre de répartition des ambulances, où il gère les appels et les priorités. Ces jours-ci, l’un ne vient pas sans l’autre.

Cela faisait à peine cinq minutes que nous étions arrivés que déjà une équipe partait en vitesse pour aller chercher un patient infecté et en détresse.

La scène est chaotique, le personnel est peu nombreux dans les circonstances. Il est dévoué, mais il manque de moyens.

Les deux femmes sont à la table de la cuisine.

Anastasia Denissova à la maison avec sa fille.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Plusieurs sections de l’hôpital n’ont pas été rénovées depuis les années 50, dit Anastasia Denissova, une infirmière.

On nous a interdit d’entrer plus loin qu'à l'urgence, mais les photos qu’elle nous montre de l'intérieur des lieux sont tristes et choquantes.

Des couvertures mouillées, des lavabos rouillés, de la moisissure dans les chambres des patients...

Il y a des gens dans les corridors, il manque souvent des médicaments. S’il y a des fonds pour notre hôpital, je peux vous dire qu’ici on ne les voit pas.

Anastasia Denissova , infirmière
Les lits sont vétustes, la peinture s'écaille sur les murs, la saleté est partout.

Une chambre à l'hôpital de Nyandoma.

Photo : Radio-Canada / Alliance des Médecins

C'est l'une des rares travailleuses de la santé à oser parler à visage découvert des conditions de travail dans cet hôpital.

Les autres nous ont confié avoir beaucoup trop peur des représailles.

D’ailleurs, la direction de l'hôpital a tout fait pour nous empêcher de parler avec le personnel tout au long de notre séjour à Nyandoma.

Un séjour qui nous aura permis de mesurer l’impact de la pandémie sur ces petites villes excentrées, comme il y en a des centaines en Russie.

Elles sont les grandes oubliées du système de santé.

On fait ce qu’on peut. Souvent, les patients nous prennent la tête parce qu’on arrive beaucoup trop tard. Il arrive même qu’on ne se rende pas, explique Pavel Denissova, le conjoint d’Anastasia.

Il est conducteur d’ambulance et nous a donné rendez-vous dans un garage où sont garées quatre vieilles ambulances.

Il travaille sous le véhicule.

Igor, conducteur d'ambulance, répare un vieux véhicule entre deux quarts de travail.

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Elles ne roulent plus. C’est soit un manque de fonds ou de volonté, dit Pavel. Dans tous les cas, on n'en a plus que deux sur la route cette semaine.

Sous le véhicule, son collègue Igor donne des coups de marteau sur une roue. Il dit avoir pris l'initiative de la réparer parce qu’il travaille le soir même.

Hier, c’était la folie à l'urgence, je n’ai pas eu le temps de m'arrêter une seule fois, dit Igor.

Combien y a-t-il de cas de COVID-19 confirmés en ville? Combien de morts? C’est presque impossible de savoir, me dit Evgeni Zaitsev, car il paraît que les autorités manipulent les statistiques.

Il est propriétaire d’un petit salon funéraire et nous assure qu'ici c’est la catastrophe.

Derrière le comptoir, son employée Katia prépare les quatrièmes obsèques de la journée.

Il n'est pas encore midi.

Il y en a tous les jours, des funérailles, sans exception, quatre aujourd’hui, quatre demain, et d'après ce que l’on comprend, au moins la moitié sont morts de la COVID. C’est notre Troisième Guerre mondiale.

Katia Domanova, employée du salon funéraire
Les porteurs ont enfilé des combinaisons de protection.

Un cercueil pour un homme qui a succombé à la COVID-19 à l'hôpital.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Dans la pièce, juste derrière elle, quatre jeunes hommes préparent un cercueil puis enfilent des combinaisons blanches. C’est pour un homme qui a succombé à la COVID-19 à l'hôpital.

On nous explique, la mine basse, que la famille ne pourra même pas voir le corps. Il sera enterré enveloppé dans un sac noir par mesure de précaution.

Célébrer les morts à cercueil ouvert est une tradition sacrée pour la plupart des Russes.

Katia ne peut s'empêcher de pousser un soupir exaspéré, couronne de fleurs à la main.

Nos hôpitaux sont vétustes, mal équipés, ils manquent de médicaments, certains disent même qu'ils manquent parfois d’oxygène, déplore-t-elle.

Devant l’aile de la vieille polyclinique, visiblement négligée, là où les patients de la COVID-19 sont traités, un camion vient justement de s'arrêter pour y déposer des bonbonnes d'oxygène.

On ravitaille sans cesse, lance un homme, essoufflé avant de remonter dans son véhicule alors qu’un autre camion s’approche; celui-ci vient de récupérer une dépouille.

Il aligne les bouteilles rouillées derrière la camionnette d'où il vient de les extraire.

Ravitaillement d'oxygène devant l'aile de l'hôpital de Nyandoma où sont traités les patients atteints de la COVID-19.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Evgeni, le propriétaire du salon funéraire, dit que la ville réussit pour le moment à enterrer ses morts. Ce qui n’est pas le cas dans d’autres régions de la Russie.

Des vidéos publiées sur Internet et authentifiées montrent un hôpital de Barnaul, en Sibérie, où des dizaines de sacs mortuaires sont empilés dans les sous-sols.

Les réseaux sociaux sont envahis de témoignages d’employés d'hôpitaux des provinces isolées qui dénoncent l’horreur des soins de santé.

La pandémie aura vraiment révélé le déclin du système en région, dit Anastasia Denissova, tout comme les piètres salaires des employés.

Défendre leurs droits est devenu sa principale mission depuis qu’elle s’est jointe à l’Alliance des médecins, un syndicat indépendant qui s'oppose au gouvernement Poutine et qui est le seul à parler au nom des travailleurs de la santé en Russie.

On doit protéger nos collègues parce qu’il y a de l’abus, et il faut des gens pour secouer et faire bouger les administrations des hôpitaux, exiger des normes sanitaires. On ne demande pas du luxe, mais des conditions humaines, un peu de dignité.

Anastasia Denissova, infirmière
Un policier retient un homme agressif.

Le conjoint de la directrice de l'hôpital s'en prend à Pavel Denissova du syndicat des ambulanciers locaux alors qu'il donne une entrevue à Radio-Canada sur les conditions de travail.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Mais briser l’omerta du système de santé n’est pas sans risque et elle le sait.

Son conjoint Pavel, l’ambulancier que nous avons rencontré plus tôt, a été violemment bousculé par la mari de la directrice de l'hôpital alors que nous étions en train de l'interviewer.

Et plus tôt ce mois-ci, quand la présidente de l'Alliance est venue à Nyandoma pour distribuer de l’équipement de protection, elle a été harcelée et suivie par la police.

Des fois je me dis que je ne devrais pas m’impliquer, mais j’y tiens. Pour moi, pour mes collègues, pour mes enfants, nous méritons mieux.

Anastasia Denissova, infirmière
Elle lui montre ses papiers.

La cheffe de l'Alliance des médecins à Nyandoma, interrogée par des policiers.

Photo : Radio-Canada / Alliance des médecins

325 $. C’est ce que gagnent en moyenne des femmes en colère que nous avons rencontrées, loin des regards, cachées derrière un mur de l'hôpital.

Nous sommes des femmes de ménage, nous sommes payées comme femmes de ménage, mais nous nous occupons des malades, crie la plus bavarde des six.

Emmitouflées dans leurs foulards et leurs bonnets de laine, elles nous ont raconté qu'elles devaient entre autres changer des couches, nourrir les patients, et ce, sans l’équipement de protection nécessaire en pleine pandémie.

C’est non seulement frustrant dit-elle, mais carrément humiliant. Elles ont voulu faire la grève cette semaine, mais y ont renoncé rapidement après avoir été convoquées par la direction.

Il n’y a pas d’autre travail en ville et elles ont des bouches à nourrir à la maison.

Si vous voulez mon avis, c’est le résultat d’un régime qui se fout complètement des gens ordinaires, dit Evgeni qui s’apprête à partir avec l’équipe funèbre pour l’hôpital.

Les régions sont laissées à elles-mêmes en pleine pandémie, et ça ne fait que commencer.

Evgeni Zaitsev, propriétaire du salon funéraire

Tamara Alteresco est correspondante de Radio-Canada en Russie

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