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Les Ontariens paieront-ils les factures d’électricité des grandes entreprises pour rien?

Selon certains experts, la subvention n’offre aucune garantie de créer des emplois en Ontario

Le premier ministre de l'Ontario coupe de l'acier à la société de construction navale Heddle Shipyards à Hamilton, le 12 novembre 2020.

Le premier ministre de l'Ontario coupe de l'acier à la société de construction navale Heddle Shipyards à Hamilton, le 12 novembre 2020.

Photo : La Presse canadienne / Frank Gunn

Doug Ford a offert un beau cadeau aux grands consommateurs d'électricité industriels et commerciaux dans son budget : environ 15 % de leur facture totale sera refilée aux contribuables.

Coût de la mesure : 1,3 milliard de dollars. C’est justifié, dit le gouvernement, parce que les tarifs d’électricité sont destructeurs d’emploi et dissuadent les entreprises à venir s’installer en Ontario.

Certes, ces tarifs sont les plus élevés au Canada et les États voisins comme l’Ohio en offrent des plus concurrentiels. Mais la mesure va-t-elle créer des emplois à long terme?

Rien ne le prouve, selon des experts, y compris l’auteur d’une étude sur laquelle s’est basé le gouvernement Ford pour faire ses calculs.

Je suis persuadé que cette mesure ne pourra pas attirer de nouvelles entreprises. Est-ce que ça va retarder des décisions [de quitter l'Ontario]? J’ai beaucoup de doute par rapport à ça.

Une citation de :Sylvain Audette, chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal

Le ministre des Finances, Rod Philips, fait miroiter jusqu’à 29 000 nouveaux emplois, et ce, uniquement dans le secteur de la fabrication, pour aider à sortir l'Ontario de son marasme économique.

Il cite en preuve une étude (Nouvelle fenêtre) publiée en 2011 par l’économiste Olivier Deschênes de l’Université de Californie à Santa Barbara, qui a établi un lien entre la réduction des tarifs et la création d’emploi.

Or, les conclusions de celle-ci ne sont pas applicables pour faire des projections de long terme, explique M. Deschênes.

Il est impossible de prévoir exactement l’effet d’une telle mesure, écrit le chercheur par courriel, qui dit n’avoir étudié que les effets à court terme d’une telle politique. Il n’a pas été consulté par le gouvernement Ford avant d’être cité dans le budget.

Si l’objectif de cette mesure est de stimuler l’emploi , ajoute M. Deschênes, pourquoi ne pas implanter un programme qui va directement cibler la demande de travail des entreprises?

Le gouvernement Ford a utilisé cette étude probablement parce qu’il ne trouvait pas d’autres études et qu’il cherchait une manière de justifier la socialisation des coûts, renchérit Sylvain Audette de la chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal.

L’argument du gouvernement est réducteur et simpliste, selon M. Audette. Les tarifs d’électricité, pour certaines industries, ça représente moins de 5 % de leurs coûts fixes totaux. C’est comme pour ralentir l’hémorragie, mais ça ne veut pas dire que l'Ontario sera plus compétitive face au Manitoba et au Québec.

Un enseignant dans une classe.

Sylvain M. Audette est professeur et membre associé de la chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal.

Photo : Facebook/HEC

Même avec cette subvention, les tarifs demeurent relativement élevés, fait valoir le spécialiste des questions énergétiques de l’Université d’Ottawa Jean-Thomas Bernard. C’est un irritant qui est amoindri, mais pas effacé. Si on regarde les industries qui utilisent beaucoup l’électricité, ça ne rendra pas l’Ontario plus intéressante.

Les contribuables perdent d’autant plus au change, car ils n’obtiennent pas de rabais permanent sur leurs factures résidentielles contrairement à ce que Doug Ford avait promis en campagne. Le rabais temporaire offert aux particuliers durant la pandémie a pris fin en octobre.

Le ministre des Finances a décliné nos demandes d’entrevue.

Par courriel, son bureau concède que les estimations de la province sont fondées sur des études dont les effets ne sont pas précisés à long terme , mais soutient qu’il y a de nombreuses raisons de croire qu'il s'agit d'estimations raisonnables sur une période de trois à cinq ans en raison de la pandémie et du taux de chômage élevé.

Le soulagement offert aux entreprises pourrait inciter celles qui envisagent de fermer ou de déménager à reconsidérer leur décision, ajoute le porte-parole du ministère, Scott Blodgett.

Doug Ford en compagnie de son ministre des Finances, Rod Phillips, marchent dans un corridor à Queen's Park.

Doug Ford en compagnie de son ministre des Finances, Rod Phillips.

Photo : La Presse canadienne / Nathan Denette

Plus idéologique qu’économique

La décision du gouvernement Ford ne surprend pas. Il s’est dit déterminé à réparer le gâchis laissé par le gouvernement libéral précédent , qui a signé d’onéreux contrats à long terme avec des producteurs d'énergie verte.

Sous Dalton McGuinty, l’Ontario a négocié des prix bien au-dessus de ceux du marché dans l’espoir de voir naître une industrie manufacturière dans ce domaine, mais le pari s’est avéré un échec total en raison de l’arrivée de la Chine dans le marché.

Résultat : les grands consommateurs payent leur électricité 65 % plus cher qu’ailleurs au pays.

C’est vrai que la politique énergétique de l'Ontario est un gâchis. C’est l’une des pires qu’il n’y a jamais eu au Canada. On a voulu faire un virage vert, mais on l’a fait sans examiner ce que ça coûterait. Ils ont été victimes d’une ambition d’être les premiers, mais ça leur est retombé sur le nez. Et là, le gouvernement consolide la dette et la fait payer par la société au lieu de ceux qui consomment l’électricité , explique M. Audette.

Dalton McGuinty parle à un podium.

Dalton McGuinty annonçait en 2010 la signature de contrats avec Samsung C&T Corporation et la Korea Electric Power Corporation pour la production d'énergie solaire et éolienne en Ontario.

Photo : La Presse canadienne / NATHAN DENETTE

Dès son arrivée au pouvoir, le gouvernement Ford a annulé environ 750 projets d'énergie verte, mais il n’est pas question de renégocier les contrats existants par peur de faire fuir les investisseurs et devenir une république de bananes, souligne Jean-Thomas Bernard.

L'effet pervers est que cela démonise l’énergie verte, déplore le chef du Parti vert Mike Schreiner.

Ça envoie le signal que l’Ontario est ouvertement hostile envers les énergies renouvelables alors qu'elles sont désormais très abordables, selon lui. C’est sidérant qu’ils aient annulé des projets éoliens à 7,6 cents le kilowattheure et qu'ils priorisent le gaz naturel, qui est polluant et qui coûte environ 11,8 c/kwh.

La Commission de l’énergie de l’Ontario n’a d’ailleurs plus comme mandat de promouvoir le développement des énergies renouvelables. Il s'agit d'un autre changement apporté dans le budget plus tôt ce mois-ci qui est passé sous radar.

En fin de compte, Doug Ford délie davantage les cordons de la bourse alors que l’Ontario débourse déjà des milliards pour subventionner les factures d'électricité du secteur privé. La décision est alignée avec son désir de réduire le fardeau fiscal des entreprises, mais le retour sur investissement pour les contribuables ontariens est loin d’être assuré.

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