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Non, le « ti-masque de dentiste » n’est pas inefficace contre la COVID-19

Une vidéo qui ridiculise le port du masque fait un tabac sur les réseaux sociaux. Un ex-réserviste des Forces canadiennes y va d’affirmations trompeuses, critiquées tant par des experts que par d’anciens militaires.

Sur la capture d'écran, on voit Jonathan Noreau brandir un masque chirurgical alors que repose devant lui, sur une table, un masque à gaz militaire. En sous-titres, on peut lire : « Ça, c'est un ti-masque de dentiste. »

Capture d'écran tirée de la vidéo intitulée « As-tu ton ti-masque? » visionnée près d'un demi-million de fois sur Facebook. L'ex-réserviste Jonathan Noreau y minimise l'efficacité du masque chirurgical.

Photo : Radio-Canada

L’homme au centre de cette vidéo se nomme Jonathan Noreau. D’apparence très soignée, avec un ton martial et une musculature bien en évidence, il s’emploie pendant près de cinq minutes à tenter de prouver l'inefficacité du masque chirurgical.

Cette vidéo a été visionnée à plus d’un demi-million de reprises et partagée plus de 15 000 fois depuis sa mise en ligne, le 16 novembre, sur la page Facebook d’un gym de Québec dont M. Noreau est l'un des fondateurs (Nouvelle fenêtre).

D’entrée de jeu, M. Noreau évoque sa formation de fantassin au sein des Forces canadiennes. Son argumentaire tourne autour de la comparaison qu’il fait entre un masque à gaz militaire et le masque chirurgical, très commun en ces temps de pandémie.

Ça, c’est un ti-masque de dentiste, c’est pas étanche autour de la face, pis c’est même pas fait pour être étanche. Ça veut dire que ça n’a aucun pouvoir de filtration.

Jonathan Noreau, ancien réserviste et propriétaire du Barbare Gym
Capture d'écran de la vidéo virale intitulée "As-tu ton ti-masque", remettant en question la pertinence du port du masque chirurgical dans le contexte de la pandémie de COVID-19. On y aperçoit une photo d'un homme portant simultanément un masque à gaz militaire et un masque chirurgical.

Capture d'écran de la vidéo virale intitulée "As-tu ton ti-masque", remettant en question la pertinence du port du masque chirurgical dans le contexte de la pandémie de COVID-19.

Photo : Radio-Canada

Cette vidéo a ulcéré le Dr Luong Phuc Nguyen. Il a réagi à la fois en tant que professionnel de la santé et en tant qu’ancien militaire.

Ce dentiste a déjà été déployé à deux reprises en Afghanistan à titre d’officier d’infanterie du 4e bataillon du Royal 22e Régiment. Au mois de mai dernier, au plus fort de la première vague, il a été affecté au contrôle des infections à l’hôpital général du Lakeshore, dans l’ouest de l’île de Montréal.

J’ai été en zone rouge à l’hôpital Lakeshore, ça m’a beaucoup affecté de voir des gens malades et affaiblis. [...] Alors de voir un gars comme ça qui trivialise la COVID-19, personnellement, ça me pue au nez.

Dr Luong Phuc Nguyen, dentiste et ancien militaire
Photo tirée du profil Twitter du Dr Luong Phuc Nguyen, dentiste et ancien militaire. On y aperçoit le Dr Nguyen le visage partiellement couvert par un masque chirurgical.

Photo tirée du profil Twitter du Dr Luong Phuc Nguyen, dentiste et ancien militaire.

Photo : Radio-Canada

Le Dr Nguyen a aperçu la vidéo pour la toute première fois quand elle a été publiée dans un groupe Facebook de réservistes et d'anciens réservistes des Forces canadiennes.

Nous, dans ce groupe, c’est pas mal unanime, on est tous embarrassés par lui. [...] Un gars comme ça, c’est sûr que ça ne nous fait pas rayonner, on ne paraît pas bien pantoute, assure le dentiste au passé militaire.

Analogie boiteuse, affirmations trompeuses

L’équipe des Décrypteurs a demandé à deux experts de visionner la vidéo de Jonathan Noreau. D’emblée, les deux y décèlent un trait distinctif.

La microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste Caroline Quach estime que comme dans la plupart des vidéos qui essaient de faire mentir la science, il y a des éléments de vérité.

Cet avis est partagé par Mathieu Simon, pneumologue et intensiviste, chef des soins intensifs à l'Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec.

Il y a une portion de vérité qui donne une certaine crédibilité à la chose, mais cet homme a par ailleurs tout faux. [...] Il dit des vérités, mais qui ne sont pas appropriées au sujet dont il traite.

Dr Mathieu Simon, pneumologue et intensiviste

Dès la deuxième minute de la vidéo, M. Noreau affirme que le masque chirurgical n’a aucun pouvoir de filtration et par conséquent aucun pouvoir de te protéger contre la grippe chinoise, tranche-t-il, empruntant ainsi une formule chère à Donald Trump.

L’ex-réserviste illustre ensuite son point de vue avec l’analogie suivante : C'est comme passer la balayeuse à deux pouces du sol : tu ne pogneras pas grand chose.

Un peu plus loin dans la vidéo, il affirme sarcastiquement ceci : J’avais pas pensé que le masque fait disparaître les 100 000 gouttelettes que tu projettes quand tu éternues pis qui vont à 160 km/h!

Sans être parfaitement étanche, le masque chirurgical n’en est pas moins efficace pour minimiser les risques de contagion, comme l'avait démontré en août dernier le journaliste aux Décrypteurs Jeff Yates.

Le virus ne se promène pas tout seul dans l’air. Il se promène jumelé à des gouttelettes respiratoires qui, elles, sont grosses, et qui sont attrapées tant par les masques chirurgicaux que par les masques N95, rappelle le pneumologue Mathieu Simon.

Les gouttelettes qui transportent le virus de la COVID ont habituellement entre probablement 5 et 100 microns, donc assez larges pour être attrapées par le masque, ajoute la Dre Quach.

Autre omission dans la vidéo de M. Noreau soulignée par Caroline Quach : la notion de charge virale.

La gravité et la sévérité de la maladie est fonction de la charge virale. Donc, le fait de diminuer la quantité de virus que l’on inspire va nous protéger d’une maladie plus sévère et ça va protéger aussi l’environnement d’une contamination beaucoup plus grande, fait-elle remarquer.

La microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste Caroline Quach en entrevue avec l'émission Décrypteurs.

La microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste Caroline Quach en entrevue avec l'émission Décrypteurs.

Photo : Radio-Canada

La spécialiste bien connue indique aussi que le masque chirurgical ou de procédure est un masque à trois plis qui, au-delà d'être une barrière physique, a aussi des propriétés électrostatiques qui font en sorte qu’il attrape tout ce qui est humide. Donc, les gouttelettes ont encore plus tendance à rester prises dans ce masque-là, autant à la sortie qu’à l’entrée.

Dès le début de la vidéo, M. Noreau souligne à gros traits la meilleure étanchéité du masque à gaz militaire face à celle offerte par le masque chirurgical. Encore une fois, selon les experts consultés, cette parcelle de vérité ne prouve aucunement l’inefficacité du masque chirurgical dans la lutte contre le SRAS-CoV-2.

Capture d'écran tirée de la vidéo intitulée « As-tu ton ti-masque? » visionnée près d'un demi-million de fois sur Facebook. Dans cette capture d'écran, l'ex-réserviste Jonathan Noreau brandit un masque à gaz militaire. En sous-titres apparaît la phrase suivante : « Ça, c'est un masque à gaz militaire. »

Capture d'écran tirée de la vidéo intitulée « As-tu ton ti-masque? » visionnée près d'un demi-million de fois sur Facebook.

Photo : Radio-Canada

Il a tout à fait raison de dire que le masque à gaz est plus étanche qu’un masque chirurgical standard, mais ce n’est pas utile dans un contexte où le masque chirurgical qu’on fait porter à tout le monde dans les lieux publics ces temps-ci est là pour protéger les autres et pas pour se protéger soi-même, car il n’y a pas assez d’exposition virale si on respecte les autres mesures de distanciation, tranche Mathieu Simon.

Dans le même sens, pour Caroline Quach, comparer l’étanchéité du masque à gaz avec celle du masque de procédure, c’est pousser l’analogie trop loin, dit-elle.

Avec un gaz chimique, une seule inspiration peut nous tuer instantanément, alors qu’avec un virus ou une bactérie, habituellement ça prend une exposition plus prolongée et l’exposition significative pour le virus de la COVID-19 est de 15 minutes à moins de 2 mètres. Ce n’est pas une inspiration et ça y est, on est cuit! rappelle-t-elle.

Vers la fin de la vidéo, toujours dans sa tentative de prouver la futilité du port du masque, M. Noreau ironise sur le fait que l’humanité a traversé les siècles sans que le port du masque à grande échelle soit nécessaire. Je me demande vraiment comment qu’on faisait (sic) avant pour ne pas pogner la grippe, ou le H1N1 ou la tuberculose? [...] Comment on a fait pour survivre toutes ces années-là, pas de masques!? laisse-t-il tomber, le ton moqueur.

Ce commentaire a fait sursauter Mme Quach.

De mettre tous les agents étiologiques et pathogènes sur un même pied d’égalité, ça ne marche pas et c’est de la démagogie pure et simple.

Dre Caroline Quach, microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste, CHU Ste-Justine

En ce qui concerne le H1N1, Mme Quach rappelle qu’une grande partie de la population avait déjà été confrontée au H1N1 dans le passé, contrairement au SRAS-CoV-2. C’est pour ça que les personnes âgées à l’époque n’ont pas été malades, souligne la microbiologiste-infectiologue.

Decrypteurs. Marie-Pier Élie, Jeff Yates, Nicholas De Rosa et Alexis De Lancer.

Pour boucler son argumentaire, M. Noreau insère un extrait d’une allocution du directeur national de santé publique du Québec datant du 18 mars dernier (Nouvelle fenêtre), alors que la province imposait ses premières mesures de confinement.

Le masque n’est pas un moyen de prévention des infections dans la communauté, disait alors le Dr Horacio Arruda, si vous voulez vous protéger, ce n’est pas le masque qui est important, lavez-vous donc les mains.

Capture d'écran d'une allocution de Horacio Arruda, directeur national de la santé publique du Québec, datée du 18 mars 2020. En sous-titre au bas de l'écran, on peut lire ceci : « ce n'est pas le masque qui est important». Cet extrait a été inclus au montage dans la vidéo virale intitulée «As-tu ton ti-masque?» qui prétend faussement que le port du masque est inutile pour faire face à la pandémie.

Capture d'écran d'une allocution de Horacio Arruda, directeur national de la santé publique du Québec, datée du 18 mars 2020. Cet extrait a été inclus au montage dans la vidéo virale intitulée «As-tu ton ti-masque?» qui prétend faussement que le port du masque est inutile pour faire face à la pandémie.

Photo : Radio-Canada

Si l’inclusion de cet extrait par M. Noreau vise certainement à prouver l’inutilité du port du masque et à décrédibiliser le message du gouvernement, il rate sa cible, martèle Caroline Quach.

Oui, au début, on a dit que le masque n’était pas nécessaire, mais au fur et à mesure que les données se sont accumulées, le message a changé et c’est tout à fait correct. [...] On serait complètement stupides de ne pas faire évoluer notre discours en fonction des données scientifiques.

En parallèle, l’autre erreur de Jonathan Noreau est de faire abstraction du fait que le port du masque est généralement recommandé en conjonction avec d'autres mesures sanitaires telles que le lavage des mains, la distanciation sociale, le traçage et le dépistage rapide. Selon une étude récente (Nouvelle fenêtre), c'est au sein de cet ensemble de mesures que se manifeste surtout la pertinence du port du masque, assurant du coup une protection collective contre la transmission de la COVID-19.

Le masque a un rôle à jouer dans cette pandémie-ci, on le voit, insiste Mme Quach, les États-Unis sont un exemple frappant, dit-elle en citant une étude (Nouvelle fenêtre) qui démontre que la contagion est plus faible dans les États où le port du masque à grande échelle a été imposé.

Un avis partagé par le pneumologue Mathieu Simon. Ça rajoute une épaisseur de protection qui n'est ni parfaite ni complète, mais qui est désormais considérée comme un sacrifice limité demandé à la population afin d'éviter le plus possible le confinement complet, croit-il.

Jonathan Noreau n'a pas répondu aux demandes d'entrevue de l'équipe des Décrypteurs.

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