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Un procédé de recyclage des masques jetables sème des doutes

Plan rapproché d’une boîte de carton sur laquelle est inscrit le mot « RECYCLEZ »  en lettres majuscules vertes. Un masque obstrue partiellement la chute de la boîte.

Une boîte Zéro Déchet de TerraCycle destinée au recyclage des masques de procédure.

Photo : Radio-Canada

Les activités de TerraCycle, une entreprise américaine qui affirme récupérer mécaniquement à 100 % les masques de procédure, soulèvent de plus en plus de questions au Québec. Des organisations publiques et des experts en environnement se demandent ce qu’il advient des masques envoyés à grands frais aux États-Unis pour y être recyclés.

TerraCycle est l'une des rares entreprises à offrir une solution pour recycler les masques jetables au Québec. La société basée au New Jersey vend à ses clients des boîtes de récupération Zéro Déchet.

Des intervenants du milieu environnemental émettent toutefois des doutes sur ses activités. Certaines organisations ont confié à Radio-Canada avoir été incapables d’obtenir des informations précises sur les procédés qu’elle emploie.

C’est le cas de l’organisme éducatif ENvironnement JEUnesse (ENJEU), qui a mis sur pied le réseau Cégep vert du Québec, un programme d’accompagnement et de certification environnementale spécifique aux milieux collégiaux.

Traçabilité et transparence

La directrice générale d’ENJEU, Catherine Gauthier, affirme que TerraCycle n’a pas été en mesure de répondre aux exigences de son organisme en matière de traçabilité et de transparence.

Nous ne savons pas réellement où sont acheminées les matières. Sont-elles enfouies? Sont-elles envoyées à l'étranger? Leur site Internet ne nous renseigne pas davantage, ce qui est très problématique, écrit Mme Gauthier dans un courriel envoyé à Radio-Canada.

Des masques, des gants et des gobelets de café débordent d'une poubelle.

Au Québec, de nombreuses organisations et entreprises cherchent une solution pour recycler les masques de procédure à usage unique.

Photo : Radio-Canada / Robert Short

Elle ajoute que faute de transparence et de traçabilité, ENJEU n’a pas la certitude que les cégeps feraient le bon geste en choisissant TerraCycle.

On doit pouvoir savoir comment sont récupérées les matières, quels procédés sont utilisés pour les transformer, ce qu'on en fait et où aboutissent les matières. C'est ce qu'on appelle la traçabilité.

Une citation de :Catherine Gauthier, directrice générale d’ENJEU

Pas d’accès aux installations

Préoccupé par la quantité importante de masques de procédure envoyés à la poubelle, le Cégep Limoilou, à Québec, a tenté de trouver une façon de les recycler. Ses recherches l’ont amené à s’intéresser à l’initiative proposée par TerraCycle.

La consultante en développement durable du cégep, Barbara Genest, dit avoir sollicité les avis du réseau Cégep vert du Québec et de Recyc-Québec pour l'éclairer dans sa décision.

L’enseigne du Cégep Limoilou en automne.

Le Cégep Limoilou a renoncé à se procurer des boîtes Zéro Déchet vendues par TerraCycle.

Photo : Radio-Canada / Louis Gagné

Puisque ces derniers sont pour l’instant incapables de certifier le procédé de TerraCycle, notamment en visitant ses installations, le Cégep Limoilou a renoncé à acheter des boîtes Zéro Déchet de TerraCycle.

Normalement, quand on fait affaire avec une entreprise comme ça, on peut aller visiter les installations pour voir comment c'est opéré, puis jusqu'à maintenant, on n'a pas trouvé d'avenue de ce côté-là, mentionne Mme Genest.

Secret industriel

TerraCycle précise que les installations de transformation des produits qu’elle recycle appartiennent à ses sous-traitants. Le secret industriel, dit-elle, lui interdit de divulguer leur emplacement et de montrer des images de leurs procédés.

Ce sont les installations de transformation et la façon dont elles sont aménagées qui rendent nos partenaires uniques. Cela leur donne un avantage compétitif et c’est la raison pour laquelle nous ne sommes pas autorisés, dans la plupart des cas, à filmer leurs procédés , explique en entrevue à Radio-Canada Brett Stevens, vice-président à l’international des acquisitions et des ventes de matériel chez TerraCycle.

Brett Stevens accorde une entrevue en visioconférence à Radio-Canada.

Brett Stevens affirme que les clients de TerraCycle qui en font la demande peuvent obtenir un certificat de destruction des matières qu’ils ont envoyées.

Photo : Radio-Canada

L’Université de Sherbrooke a vécu une expérience similaire à celle d’ENJEU et du Cégep Limoilou. L’institution rapporte ne pas avoir obtenu les garanties nécessaires pour pouvoir aller de l’avant avec l’achat de boîtes Zéro Déchet.

L’adjoint au vice-rectorat à l’administration et au développement durable, Patrice Cordeau, affirme que TerraCycle ne peut fournir de certificat environnemental attestant qu’aucune matière n’est enfouie ou incinérée.

Brett Stevens dément cette allégation. Le représentant de TerraCycle affirme que tous les clients qui achètent des boîtes Zéro Déchet peuvent demander, une fois par année, un certificat de destruction, et ce, pour chaque cargaison de matériel envoyée.

C’est un document légal à en-tête de TerraCycle qui certifie la date et le poids du matériel reçu, et qui garantit que celui-ci a été détruit [...] et proprement recyclé, et non enfoui ni incinéré, explique le vice-président.

Pas d’incinération, sauf exception

M. Stevens assure que les masques et autres équipements de protection individuelle (ÉPI) sont recyclés mécaniquement à 100 %.

Les boîtes Zéro Déchet sont d’abord envoyées dans un entrepôt de Toronto ou du New Jersey pour ensuite être expédiées vers un centre de transformation de l’Illinois opéré par un sous-traitant de TerraCycle.

Un employé dans un centre de tri de TerraCycle.

Les boîtes Zéro Déchet sont expédiées vers un centre de tri de TerraCycle.

Photo : Image fournie par TerraCycle

Les masques y sont transformés en granulés. Selon TerraCycle, cette matière recyclée peut entre autres servir à produire des palettes d’expédition en bois synthétique ou des meubles d’extérieur.

Les seules fois où nous faisons de la revalorisation énergétique avec les déchets, c’est lorsqu’un client l’exige pour des raisons de coûts ou quand une réglementation nous oblige à incinérer un item, indique Brett Stevens.

Forte croissance

Malgré les doutes soulevés par différentes organisations à l’égard de ses procédés, TerraCycle a le vent dans les voiles. Ses activités au Canada ont connu une forte augmentation depuis le début de la pandémie. En l’espace de quelques mois, elle a enregistré une progression de 100 % des ventes de boîtes Zéro Déchet destinées à la collecte des équipements de protection individuelle (ÉPI).

Dans les 90 derniers jours, 635 clients uniques [au Canada] ont acheté des boîtes Zéro Déchet pour les ÉPI. Les principaux clients incluent des cabinets de médecin, des petits commerces, des pharmacies et des municipalités, écrit TerraCycle dans un courriel en anglais envoyé à Radio-Canada.

Une table à pique-nique en bois synthétique photographiée à l'extérieur, en été.

Les masques sont transformés en granulés par un partenaire de TerraCycle situé en Illinois. La matière recyclée peut entre autres servir à produire des meubles d’extérieur en bois synthétique comme cette table de pique-nique.

Photo : Image fournie par TerraCycle

Au Québec, les municipalités, écoles et entreprises sont de plus en plus nombreuses à se procurer des boîtes Zéro Déchet, dont le coût varie en fonction de leur volume.

À titre d’exemple, une boîte ayant une capacité de 620 masques se vend 77 $, comparativement à 162 $ pour une boîte pouvant recueillir 3260 masques. Ce montant inclut l’achat de la boîte, le traitement des articles et une étiquette d’expédition prépayée d'UPS.

Le Séminaire Saint-François, une école secondaire privée de Québec, a acheté deux boîtes Zéro Déchet dans le cadre d’un projet pilote de recyclage des masques mis sur pied par un comité d’élèves. 

Lorsque Radio-Canada a fait part à la direction de l’école des doutes exprimés par certaines organisations concernant les activités de TerraCycle, elle s’est dite à la fois surprise et déçue.

Une boîte de recyclage Zéro Déchet à l'intérieur d'une école.

Le Séminaire Saint-François a acheté deux boîtes Zéro Déchet pour récupérer les masques de procédure.

Photo : Radio-Canada / Mireille Roberge

À la suite de discussions à l'interne, le Séminaire a décidé de ne pas acheter de nouvelle boîte. Puisque les coûts d’expédition de celles qu'il a déjà en sa possession ont été payés, il continuera de les remplir.

Le statu quo n’est pas une option

L'arrondissement de Saint-Laurent, à Montréal, a acheté une dizaine de boîtes Zéro Déchet pour environ 2500 $. L’administration municipale dit avoir entièrement confiance dans les procédés de TerraCycle.

Nous avons fait preuve de diligence raisonnable en effectuant des recherches sur l'entreprise et son historique, sur sa mission et les valeurs fondamentales qui l'habitent. Nous avons également établi un contact direct avec une employée de TerraCycle qui a fourni des réponses qui nous ont satisfaits, écrit l’arrondissement de Saint-Laurent dans un courriel.

À nos yeux, le statu quo – soit l'envoi de milliers de masques par semaine au site d'enfouissement – n'était pas une option. Nous avons donc opté pour l'achat de leurs boîtes de récupération d'équipement de protection individuelle.

Une citation de :Arrondissement de Saint-Laurent, Ville de Montréal
Plan rapproché d'une boîte Zéro Déchet installée devant l'hôtel de ville de l'arrondissement de Saint-Laurent.

L'arrondissement de Saint-Laurent, à Montréal, est satisfait des réponses fournies par TerraCycle sur son procédé de recyclage.

Photo : Radio-Canada

Devant l’engouement que suscite l’initiative chez ses citoyens, l’arrondissement s’apprête à passer une nouvelle commande de boîtes évaluée à 2700 $.

Reddition de comptes

Le directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets (FCQGED), Karel Ménard, croit que les municipalités et les écoles devraient mieux se renseigner avant d’opter pour des solutions de recyclage comme celles que propose TerraCycle.

Ils se font les promoteurs du recyclage d'objets inusités comme les mégots de cigarettes, les crayons, les stylos bille, des choses comme ça. On a déjà essayé de savoir exactement ce qu'ils faisaient avec les produits qu'ils récupéraient et on n'a pas obtenu de réponses satisfaisantes, confie M. Ménard.

On n'avait pas la certitude, et on ne l'a toujours pas aujourd'hui, de ce qu'ils font réellement avec les produits qu'ils récupèrent.

Une citation de :Karel Ménard, directeur général du FCQGED
Karel Ménard accorde une entrevue à l'extérieur, en automne.

Karel Ménard estime que les organisations publiques devraient exiger des preuves de traçabilité avant d’investir dans un procédé de recyclage des masques.

Photo : Radio-Canada

Il invite les organisations à exiger des preuves de traçabilité avant d’investir des fonds publics pour récupérer des matières comme des masques à usage unique. Ces informations permettraient entre autres de comparer l’empreinte écologique du recyclage de masques aux États-Unis avec celle que génère leur incinération ou leur enfouissement au Québec.

Il y a des formes de recyclage qui ont aussi des impacts sur l’environnement, des impacts négatifs. Donc, ce n’est pas parce qu’on recycle que c’est bon pour l’environnement, fait valoir Karel Ménard.

Qu’en pense Recyc-Québec?

Recyc-Québec n’a jusqu’ici validé aucun procédé de recyclage des masques à usage unique. La société québécoise de récupération et de recyclage a confirmé à Radio-Canada être en contact avec TerraCycle depuis deux semaines.

Un ensemble de questions lui ont été soumises. Une fois les réponses reçues, nous pourrons émettre un avis complet sur les services qu’ils offrent et nous pourrons vous le partager, écrit Recyc-Québec dans un courriel.

Pour l’instant, la société d’État recommande de mettre les masques de procédure souillés dans un sac scellé et de déposer ceux-ci dans un contenant à déchets fermé. Elle précise qu'ils ne doivent pas être placés dans les bacs de collecte de matières recyclables ou organiques ni jetés dans les toilettes.

Avec les informations et la collaboration d’Anne-Louise Despatie, Anne-Hélène Mai, Mireille Roberge et Maxime Denis

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