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Analyse

Hold-up : comment un film complotiste réussit à manipuler l'auditoire

Le film utilise des techniques issues de la fiction pour convaincre qu'il existe un vaste complot.

C'est une affiche de film où on voit des gens masqués dans la pénombre.

Le film « Hold-up » a été diffusé sur le web le 11 novembre.

Photo :  Capture d’écran

Le documentaire complotiste Hold-up a créé tout un émoi, en France comme ici. Les Décrypteurs proposent un guide pour évaluer le film en tant que documentaire et pour repérer les façons dont il cherche à manipuler l'opinion de ceux qui le regardent.

Aux Décrypteurs, nous nous demandions bien comment nous pourrions aborder le succès viral du documentaire complotiste Hold-up.

Avec son budget frisant les 200 000 euros (310 000 $ CA), le film français remettant en question la pandémie de COVID-19 a été vu plus de deux millions de fois sur le web. Pendant près de trois heures, la vidéo balance des dizaines et des dizaines d’affirmations, provenant de 37 intervenants. Impossible pour nous, une si petite équipe, de les vérifier une à une.

Nous pouvons cependant souligner que le film répète des faussetés que nous avons démenties par le passé, comme l’idée que le coronavirus a été créé en laboratoire, qu’un brevet pour ce virus prouve qu’il est d’origine artificielle, que les masques ne servent à rien, ou encore qu’il s’agit d’un prétexte pour instaurer une « grande réinitialisation » qui servira à mettre en place un gouvernement mondial.

L’ensemble des médias français a consacré de nombreux articles de vérification à Hold-up. L’AFP s’est prêtée à l’exercice de tenter de dénicher toutes les fausses affirmations qui s’y retrouvent. Le travail a nécessité au total cinq articles (Nouvelle fenêtre)

Néanmoins, Hold-up continue de circuler, et vous êtes nombreux à nous poser des questions à son sujet.

Nous nous sommes donc dit qu’il serait utile de déconstruire ce film. Plutôt que de nous attarder à la kyrielle de mensonges qui s’y trouvent, pourquoi ne pas examiner cette œuvre d’un point de vue cinématographique, l’évaluer en tant que documentaire et exposer la façon dont il cherche à convaincre le spectateur?

Des mécanismes bien connus

J’ai parlé au réalisateur français William Laboury. Son documentaire, intitulé La Révélation, ressemble beaucoup, en surface, à Hold-up.

Diffusé sur le web en 2016, son film a été vu plus de 112 000 fois. En partant de l’histoire de l'Égypte ancienne, il révèle petit à petit un danger caché qui se retrouve dans la maison de millions de gens à travers le monde. Preuves à l’appui, il trace comment ce danger a réussi à se faufiler dans nos vies, porté par des forces maléfiques.

Ce danger? Ce sont les chats. Parce que, voyez-vous, la révélation au cœur de La Révélation, c’est que les chats sont d’origine extraterrestre (Nouvelle fenêtre) et qu’ils nous manipulent secrètement.

Le scénario du film a en fait été écrit par une vingtaine d’adolescents du Lycée Madeleine Vionnet, à Bondy, en France. Au cours d’un atelier de dix heures, M. Laboury a invité les élèves à regarder des vidéos conspirationnistes, à examiner comment celles-ci réussissent à manipuler l’opinion publique, puis à utiliser les mécanismes que les jeunes ont repérés pour produire leur propre documentaire farfelu.

[L’idée du projet], ça a été : on a quelque chose à prouver, à démontrer, et on va aller chercher des "preuves". Je leur ai fait comprendre qu’on peut démontrer n’importe quoi, n’importe quelle idée.. on peut la démontrer de manière à peu près convaincante, nous a raconté en riant le réalisateur.

Les élèves ont pris comme thèse de départ une prémisse ridicule – les chats sont des extraterrestres qui contrôlent secrètement le monde – puis ils ont parcouru le web à la recherche de preuves pour tenter d’en convaincre l’auditoire. À coup d’images d’archives, d’études scientifiques, de trouvailles archéologiques, les jeunes ont réussi à produire un scénario remarquablement semblable aux vidéos conspirationnistes qui circulent en ligne. 

M. Laboury a à son tour utilisé des tours de passe-passe issus de son expérience dans le monde de la fiction – montage tendancieux, musique lugubre – pour habiller le tout. Des techniques qu’on voit aussi dans Hold-up.

« C’est exactement comme ça qu’est construit le documentaire Hold-up. C’est un film à thèse qui veut démontrer quelque chose et qui fait appel à des intervenants qui sont tous d’accord. Il n’y a jamais de confrontation ou de dialogue avec un interlocuteur qui n’est pas d’accord », avance-t-il.

Implanter une idée sans la nommer

D’ailleurs, une autre technique malhonnête repérée par les élèves du Lycée Madeleine Vionnet figure dans Hold-up. Jamais le narrateur de La Révélation n’affirme que les chats sont des extraterrestres. Le film ne fait que le suggérer, et c’est l’auditoire lui-même qui en vient à cette conclusion.

Tout ce qui vient de nous, tout ce qu’on pense avoir compris nous-mêmes est beaucoup plus fort que ce qu’on nous dit. C’est plus efficace pour les auteurs de la vidéo de venir confirmer des intuitions qu’on pense avoir eues. C’est exactement ce qu’on a fait avec la vidéo des chats. On ne le formule jamais, la [narration] ne dit jamais que les chats sont des extraterrestres, explique M. Laboury.

Par contre, nous avons montré à l’écran plein de choses suspicieuses et fait un fondu enchaîné entre la tête d’un chat et la tête d’un extraterrestre, où effectivement, ils se ressemblent. Mais personne ne nous l’a dit, c’est nous qui l’avons déduit, c’est beaucoup plus efficace quand ce n’est pas dit.

C'est un chat qui ressemble à un extraterrestre.

Capture d'écran du film La Révélation.

Photo : Capture d'écran - Vimeo

Les grands complots mis de l’avant par Hold-up ne sont eux aussi jamais explicitement nommés. Plusieurs intervenants en brossent des esquisses, mais se limitent à les suggérer.

Par exemple, un homme explique à l’écran qu’il existe un brevet prouvant que le coronavirus est d’invention humaine (histoire que nous avons démentie) et qu’un tableau de la Banque mondiale démontre que des tests pour la COVID-19 circulaient en 2015, ce qui est la preuve que la pandémie n’existe pas (il s’agit plutôt d’un bogue suite à une mise à jour du site en question). L’intervenant ne dévoile toutefois pas qui aurait cherché à créer le virus, ni pourquoi. Ça, c’est à l’auditeur de le deviner en regardant le reste du film.

C’est comme on fait en fiction : pour montrer le coupable dans un film de suspense, on sème des idées dans la tête du spectateur, illustre M. Laboury. Les scénaristes laissent présager des indices. Puis, petit à petit, l’auditoire est convaincu de savoir qui a commis le crime. On va avoir l’impression que ça confirme notre intuition, alors que c’est une intuition qui est générée par la narration, la musique et les images.

Une toute petite équipe

Des documentaires, Mara Gourd-Mercado en a vu des centaines. Normal : elle a été pendant cinq ans directrice générale des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), un festival consacré à cette discipline. Aujourd'hui chargée de projet à la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), elle soutient que certains éléments permettent de rapidement évaluer si un documentaire est fiable.

En premier lieu : un documentaire qui dure 2 heures et 45 minutes devrait éveiller chez l’auditeur des signaux d’alarme.

Mara Gourd-Mercado au studio 91 de Radio-Canada, à Montréal, le 5 novembre 2017

Mara Gourd-Mercado, ex-directrice générale des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM)

Photo : Radio-Canada / Mathieu Arsenault

Des documentaires aussi longs, habituellement, ce sont des documentaires expérimentaux ou de création, affirme-t-elle. Quand je vois un documentaire de cette longueur, je me dis qu’ils n’ont pas bien fait leur travail, et qu’ils ont simplement mis à l’écran un paquet d’intervenants pour appuyer leur point.

Les documentaires malhonnêtes cherchent à bombarder leur auditoire d’informations pour supposément appuyer leur thèse, plutôt qu’à approfondir un sujet précis, ajoute-t-elle. Plus on reste devant le documentaire, plus on voit une accumulation de l'information, plus on a de chance de se ranger de leur côté.

Pour sa part, avant de visionner un documentaire, Mme Gourd-Mercado suggère toujours de regarder en premier… le générique. La question peut sembler banale, mais, est-ce qu’il y a un générique? Et s’il y en a un, est-ce que ce sont les mêmes gens qui occupent tous les postes?

Pour ce qui est de Hold-up, il y a en effet un générique. Celui-ci liste des centaines de gens ayant participé au financement du film, ainsi que les 37 intervenants. Pour ce qui est du personnel qui a participé à l’élaboration du film, on ne voit que deux réalisateurs, ainsi que douze personnes affectées aux tâches plus techniques, comme le maquillage, le montage et la prise de son, ou plus administratives, comme la comptabilité, mais personne à la recherche.

Une absence criante, selon Mme Gourd-Mercado.

Un film de 2 h 45 sur quelque chose comme la COVID-19, qui supposément expose de nouveaux faits et nous lance au visage une conspiration, logiquement, il devrait y avoir beaucoup de monde en arrière, estime-t-elle. Il y a 37 intervenants... toute la job qu’il y a en arrière, faire les préentrevues, après ça faire toute la recherche pour toutes les choses qu’ils t’ont dites, après ça faire le fact-checking

Serait-il réaliste que deux réalisateurs sans équipe de recherche réussissent à produire un documentaire aussi long et comportant autant d’entrevues, tout en s’assurant que tous les faits qui y sont avancés sont validés?

S’ils travaillent là-dessus depuis 10 ans, je dirais peut-être, déclare Mme Gourd-Mercado. 

À moins d’un complot d’un tout autre ordre, il est impossible que les réalisateurs de Hold-up aient mis plus de huit mois à façonner leur documentaire.

Cet article a initialement été publié dans l'édition du 21 novembre de l'infolettre des Décrypteurs. Pour obtenir des contenus exclusifs comme celui-ci, ainsi que des analyses sur tout ce qui touche la désinformation web, abonnez-vous en cliquant ici.

John Christou, producteur de documentaires et directeur de la production et des opérations du Programme anglais de l’Office national du film du Canada (ONF), estime qu’on devrait toujours garder son esprit critique éveillé lorsqu’on écoute des documentaires.

Un documentaire, c’est un traitement créatif portant sur la réalité, mais ce n’est pas du journalisme, ce ne sont pas des faits purs. Un documentaire, c’est toujours un argument pour un point de vue, juge-t-il.

Les documentaires utilisent le langage cinématographique pour explorer des sujets importants, mais l’histoire racontée ne reflète pas nécessairement parfaitement la réalité, ajoute-t-il.

Aussitôt qu’on ressent qu’on essaie de nous vendre quelque chose avec un film, de nous vendre une opinion, on doit immédiatement se poser la question de savoir pourquoi ils essaient de faire ça, suggère-t-il. Puis, lorsqu’on se pose des questions sur leurs motivations, on doit ensuite creuser un peu plus loin, trouver qui nous raconte l’histoire, quels sont leurs points de vue. On doit se demander ce qu’ils ont à y gagner.

À ce titre, notons que les réalisateurs de Hold-up génèrent, au moment d’écrire ces lignes, des revenus de quelque 156 000 euros (242 000 $ CA) par mois à l’aide d’une plateforme d’autofinancement, en plus des 183 000 euros (284 000 $ CA) provenant d’une campagne de financement participatif avant son lancement.

Decrypteurs. Marie-Pier Élie, Jeff Yates, Nicholas De Rosa et Alexis De Lancer.

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